Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

La question du public

La pharmacopée chinoise est-elle sans danger ?

Émission du 13 septembre 2012

Fondée sur une tradition de plus de 4000 ans, la pharmacopée chinoise suscite un intérêt grandissant, et nombre de consommateurs s’approvisionnent en produits naturels dans les boutiques des quartiers chinois. Mais les médias ont récemment rapporté, à quelques reprises, des cas d’intoxications causées par la prise de certains de ces produits. Faut-il pour autant avoir peur des remèdes traditionnels chinois? Le sujet a piqué la curiosité de notre équipe qui est allée à la rencontre de spécialistes pour savoir quels sont les risques réels associés à la consommation de ces produits.

Des produits utiles, mais parfois dangereux

Acupuncteur et herboriste, Michel Jodoin est l’un des rares Québécois formés en pharmacopée chinoise. Depuis plus de 20 ans, il complète sa pratique d’acupuncture par l’utilisation d’herbes chinoises en vrac. Très familier avec les différents produits offerts dans les boutiques des quartiers chinois, il sait que nombre d’entre eux ont une efficacité thérapeutique réelle, tandis que d’autres peuvent au contraire représenter un danger pour les consommateurs.

«On peut faire confiance à la majorité des remèdes vendus dans les quartiers chinois, soutient-il. Malheureusement, certains de ces produits ne sont pas recommandables. Et c’est très difficile pour les consommateurs de déterminer eux-mêmes quels sont les produits valables, et lesquels sont dangereux.»

Même si ces produits sont largement utilisés en Chine, Michel Jodoin rappelle que le contexte culturel chinois est complètement différent du nôtre. Là-bas, les gens sont habitués à utiliser ces produits qu’ils connaissent bien, mais ils sont également suivis par un herboriste qui prépare les produits et les conseillent sur leur utilisation. Ce n’est donc pas une pratique d’automédication, bien au contraire.

Chez nous, le contexte est très différent. Car même s’il est possible de s’approvisionner dans les boutiques des quartiers chinois, il est très difficile pour le consommateur de se retrouver dans toute la gamme de produits offerts. Plantes médicinales vendues en vrac, préparations commerciales disponibles en vente libre, formules réservées à l’usage professionnel des acupuncteurs… : comment s’y retrouver? Est-il possible de séparer le bon grain de l’ivraie? Le problème est d’autant plus sérieux que les experts dûment formés en pharmacopée chinoise sont rarissimes.

Et les risques sont sérieux. Il arrive que certains produits soient retirés du marché en raison du risque qu’ils représentent pour la santé des consommateurs. Un exemple récent : un produit utilisé pour traiter la sinusite rayé des tablettes parce qu’il contenait du plomb. Pour expliquer cet état de fait, Michel Jodoin rappelle que la majorité des remèdes chinois ne sont pas soumis à des contrôles gouvernementaux quant aux normes de toxicité.

Produits naturels ou médicaments?

Pharmacien et responsable scientifique en toxicologie clinique à l’Institut national de santé publique du Québec, Pierre-André Dubé est très critique du laxisme entourant la vente de produits naturels chinois. «Au Canada, les remèdes traditionnels chinois sont considérés comme des produits naturels et non comme des médicaments, explique-t-il. Ils sont donc disponibles sans prescription et même sans l’avis d’un professionnel de la santé. Cette situation fait que n’importe qui peut en consommer et donc les utiliser d’une mauvaise façon.»

«Toute substance – que ce soit un médicament sous prescription, un médicament en vente libre, un produit naturel ou un remède traditionnel chinois – peut devenir toxique à une certaine concentration, précise-t-il. Et dans la littérature scientifique, on trouve des cas rapportés de personnes, notamment de jeunes asiatiques, qui ont été intoxiquées au plomb et au mercure après avoir pris des remèdes traditionnels chinois de façon chronique.»

Pour Pierre-André Dubé, la contamination possible de ces produits aux pesticides et aux herbicides représente un réel problème : «Les plantes qui vont pousser dans des milieux contaminés par des herbicides ou des pesticides possèdent une certaine toxicité, qui pourrait induire des problèmes chez le consommateur, même en une seule prise.»

Et le problème ne s’arrête pas là : des recherches en laboratoire ont également démontré que certains remèdes traditionnels chinois sont fabriqués à partir de médicaments vendus ici sous prescription, ce qui est illégal au Canada. Par exemple, certains remèdes chinois utilisés pour traiter les troubles érectiles masculins contiennent des dérivés de Viagra, tandis que d’autres remèdes contiennent des molécules pharmaceutiques, telles que des antihistaminiques ou des benzodiazépines (Ativan), pour traiter d’autres problèmes de santé.

«Avant de consommer un produit naturel chinois, soutient Pierre-André Dubé, les gens devraient tout d’abord vérifier si le produit possède un numéro de produit naturel, indiqué sur l’étiquette, qui permet de garantir que le produit a été homologué par Santé Canada. Deuxièmement, les gens devraient consulter un expert en médecine traditionnelle chinoise pour s’assurer que ce médicament est approprié pour leur condition médicale.»

Une mise en garde entièrement partagée par Michel Jodoin : «C’est un domaine qui est vraiment très vaste et l’automédication n’est pas toujours souhaitable. Même quand il s’agit de produits simples, il faut pouvoir diagnostiquer correctement sa condition pour prendre ces produits.» Et pour pallier le manque d’information et d’encadrement qui entoure la prise de ces produits, Michel Jodoin plaide pour une meilleure réglementation, afin que les consommateurs puissent être bien protégés, tout en bénéficiant du large éventail des possibilités thérapeutiques offertes par ces produits.

Informations supplémentaires

– Il y a 1400 médicaments traditionnels chinois dont la vente est autorisée au Canada.

– En février 2012, le gouvernement fédéral a décidé d’alléger la réglementation qui les régit pour semble-t-il favoriser une mise en marché plus rapide. Une mesure qui inquiète les experts, dont certains soutiennent que le gouvernement a tout simplement cédé à un lobby de vendeurs de produits naturels.