Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Santé mentale et toxicomanie

Émission du 18 octobre 2012

Une proportion importante de personnes aux prises avec une maladie mentale comme la schizophrénie ou le trouble bipolaire ont tendance à surconsommer, que ce soit de l’alcool ou de la drogue, afin de se sentir mieux. À l’inverse, des personnes qu’on considérait simplement comme des alcooliques ou des toxicomanes ont très souvent, aussi, une maladie psychiatrique. Jusqu’à tout récemment, ces problèmes étaient traités de manière séparée, alors que maintenant, on essaie plutôt de les traiter de front, les deux à la fois.

Une longue descente aux enfers

Aujourd’hui âgé de 27 ans, Guillaume Morin revient de loin. Pendant sept ans, entre 17 et 24 ans, ses problèmes de santé mentale et de toxicomanie lui ont empoisonné l’existence au point où il a bien failli, à plus d’une reprise, y laisser sa peau. Après 15 hospitalisations et deux tentatives de suicide, il a finalement réussi à mettre une croix sur la consommation et à entamer une démarche thérapeutique fructueuse. Un véritable soulagement pour ses parents qui l’ont porté à bout de bras pendant toutes ces années.

Sa mère, Lina Gagné, s’étonne encore que la vie de son fils ait pris une telle tournure, lui qui avait pourtant traversé sans problème l’enfance et les premières années de l’adolescence. Enfant sportif et très intelligent, il réussissait très bien à l’école et ne présentait aucun problème particulier. C’était avant qu’il commence à consommer de la drogue.

Comme bien des jeunes, Guillaume a tout d’abord commencé ses expérimentations par la marijuana. Tout d’abord préoccupée de voir que les résultats scolaires de son fils commençaient à baisser, sa mère a été sérieusement alertée lorsqu’elle a appris qu’il souffrait d’hallucinations visuelles et qu’elle a découvert qu’il entendait des voix. «C’est là qu’on a compris qu’il consommait plus que du pot», se souvient-elle.

Dans les faits, Guillaume consommait également des amphétamines et ses troubles mentaux s’aggravaient. «Je commençais à être paranoïaque, raconte-t-il. Je pensais que les gens m’en voulaient, que j’allais mourir et que les gens pouvaient lire dans mes pensées. C’est un peu la définition d’une psychose finalement.»

Après une première hospitalisation, Guillaume a commencé à prendre de la médication pour traiter ses troubles mentaux, mais sans trop y croire, tout en continuant à consommer en parallèle. «Je pensais que même si je prenais des médicaments, ça ne partirait pas, explique-t-il. Et à partir de ce moment-là, je consommais pour vraiment oublier la douleur et la souffrance. J’étais vraiment rendu dépendant de la drogue. Ça me prenait ça pour vivre et fonctionner.»

Malgré les mises en garde de son psychiatre qui lui déconseillait de mêler drogue et médication, Guillaume poursuivait sa descente aux enfers. Et si, dans certains moments de lucidité, il cherchait de l’aide à l’hôpital pour mettre une croix sur la drogue, il se butait à des portes fermées. Tout semblait indiquer que le traitement de sa toxicomanie et de ses troubles mentaux devait se faire séparément, en vases clos. Sa mère se heurtait également aux mêmes obstacles, puisqu’elle ne réussissait pas à trouver d’organismes qui pouvaient l’aider à accompagner son fils dans le traitement de ses troubles mentaux et de ses problèmes de consommation.

La comorbidité

Le drame que Guillaume a vécu est malheureusement très courant, puisqu’entre 30 % et 50 % des personnes traitées en psychiatrie souffrent également de problèmes de toxicomanie. À l’inverse, entre 50 % et 65 % des toxicomanes présentent un trouble mental. C’est ce qu’on appelle des problèmes de comorbidité, soit la présence de deux maladies différentes.

Médecin spécialisée en santé mentale et dépendances à la Clinique 1851 et à la Clinique OPUS, la Dre Marie-Ève Morin déplore que si peu de ressources soient dédiées au traitement de ces personnes : «Ces gens-là, malheureusement encore aujourd’hui, tombent souvent entre deux chaises, dans les craques du système. Il y a malheureusement très peu d’institutions, même à Montréal, qui s’occupent de la comorbidité en santé mentale et toxicomanie. On essaie de mettre les gens dans des cases et de dire “Toi, tu as un problème de toxicomanie, ou toi, tu as un problème de santé mentale.” Alors que si on n’adresse pas le problème de santé mentale, c’est difficile de leur demander d’arrêter de consommer.»

Et pourtant, ces personnes ont réellement besoin d’aide, notamment parce qu’elles sont très souvent habitées par des idées suicidaires. «Les toxicomanes sont 15 à 20 fois plus à risque de suicide que les gens qui n’ont pas de dépendance, précise la Dre Morin. Il y a donc combien de patients qui se sont suicidés parce qu’ils avaient un problème de santé mentale derrière la consommation et on ne l’a jamais su?»

Psychiatre au CHUM, le Dr Didier Jutras-Aswad reconnaît qu’il est bien difficile pour la majorité des personnes aux prises avec un problème de santé mentale et de toxicomanie de trouver des services adaptés à leur réalité et que celles-ci se sentent au contraire comme des balle de ping-pong renvoyées d’un service à l’autre.

«Ce sont des maladies qui sont extrêmement difficiles à traiter même dans le meilleur des mondes, précise-t-il. C’est difficile même pour quelqu’un qui a accès à tous les services. Alors, imaginez quand vous n’avez pas tous ces moyens-là. Ça peut être une situation dramatique et souffrante pour ces gens-là et leurs proches.»

Pas de profil type

Bernard Tremblay a lui aussi suivi un parcours difficile, miné par l’alcoolisme et la toxicomanie. Énergique et bon vivant, il a longtemps donné l’image du bon gars de party, mais peu de gens soupçonnaient que son problème de consommation était aussi grave. Et en dépit de sa consommation d’alcool et de cocaïne, il est toujours demeuré très fonctionnel et fidèle au travail. «Je ne dormais pas beaucoup, mais j’étais fonctionnel, raconte-t-il. J’étais un gars qui se levait le matin et j’ai toujours travaillé. C’était important pour moi. La consommation ne m’empêchait pas d’avancer et de faire ce que j’avais à faire.»

Atypique, le parcours de consommation de Bernard? Pas du tout. Pour la Dre Marie Ève Morin, il n’existe tout simplement pas de profil type des patients aux prises avec des problèmes de toxicomanie et de santé mentale : «Ceux qu’on voit sur le trottoir, qui dorment sur le trottoir, qui quêtent, et qui mangent à la maison du Père, ce ne sont que ceux que l’on voit. Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg, soutient-elle. Les patients comorbides, qui ont des problèmes de santé mentale et de toxicomanie, j’en ai qui sont médecins, avocats, artistes ou politiciens. J’ai aussi des travailleuses du sexe et des mères de famille. Il n’y a tout simplement pas de profil type pour ces gens-là.»

Le soulagement de recevoir le bon diagnostic

Après quelques tentatives avortées et une première thérapie infructueuse, Bernard Tremblay a réussi à mettre fin à sa consommation. Mais après 18 mois d’abstinence, il a commencé à réaliser que ses humeurs étaient très instables et qu’il alternait entre des épisodes de grands high et de grands down. «Moi, je suis un gars positif et j’ai arrêté de consommer parce que je voulais être heureux, raconte-t-il. Et c’était anormal que je sois malheureux et que j’aie de telles envies de mourir en étant sobre.»

Médicalement suivi par la Dre Morin depuis qu’il avait mis fin à sa consommation, Bernard lui a fait part de ses problèmes mentaux et elle a rapidement soupçonné un problème de bipolarité. Ce fut pour lui un véritable soulagement : «J’ai fait des liens cognitifs et j’ai compris que j’étais bipolaire de naissance, mais qu’on ne le savait pas. Ce n’est pas marqué dans le front. Je viens d’une famille exemplaire, j’ai eu tout ce dont j’avais besoin, mais c’est une maladie qui est très difficile à diagnostiquer.»

«Pour plusieurs toxicomanes qui reçoivent un diagnostic de santé mentale, quand on est d’accord tous les deux sur la nature du problème, il y en a pour qui c’est un soulagement total et absolu, confirme la Dre Morin. Car, enfin, ils comprennent pourquoi depuis tout ce temps-là, ils sont obligés de consommer pour se sentir bien. Et le traitement va souvent les aider à arrêter, parce qu’ils sont soulagés d’enfin savoir qu’ils ne sont pas lâches et qu’ils ne sont pas fous.»

La psychose toxique

Pour sa part, Guillaume a également reçu un diagnostic de trouble mental, mais différent de celui de Bernard. Après plusieurs hospitalisations et consultations médicales, il a finalement reçu un diagnostic double : psychose toxique ou schizophrénie. «Ça veut dire psychose toxique pour l’instant, précise-t-il, mais si les symptômes persistent, ça va plutôt être de la schizophrénie.»

Ce qui n’était pas clair dans le cas de Guillaume, c’était le rôle joué par les drogues dans ses troubles mentaux. C’est pourquoi les médecins attendent de voir si la situation va demeurer stable malgré sa sobriété.

«Il y a des substances qui vont altérer le fonctionnement du cerveau à des endroits précis qui sont extrêmement cruciaux pour la santé mentale, explique le Dr Didier Jutras-Aswad. Ces substances-là peuvent créer des symptômes dépressifs, des symptômes de psychose – la classique étant la psychose toxique par exemple – ou encore des symptômes anxieux.»

La drogue comme automédication

Il n’est pas toujours simple de déterminer si la cause des troubles réside ultimement dans la santé mentale ou la toxicomanie. Car si la drogue peut effectivement déclencher des troubles mentaux, il est fréquent que les toxicomanes utilisent celle-ci comme automédication pour soulager leurs symptômes.

Ce fut le cas de Bernard Tremblay, qui s’est automédicamenté pendant des années avec la drogue et l’alcool, au gré de ses humeurs. Quand il était trop high, l’alcool et la marijuana le ramenaient sur terre, et quand il était trop down, la cocaïne stimulait son cerveau et ses idées.

Le piège de cette automédication est toutefois bien réel, puisque nombre de ceux qui l’utilisent finissent par développer une dépendance.

Une approche adaptée

Les ressources médicales pour traiter les patients aux prises avec un problème de santé mentale et de toxicomanie sont malheureusement encore très rares. En Ontario, un hôpital tout entier est consacré aux personnes avec les deux problèmes. Au Québec, ce n’est que tout récemment qu’on a adopté cette approche, notamment à l’hôpital Saint-Luc du CHUM.

Les patients qui sont suivis dans cette unité ont la possibilité d’être suivis par une équipe multidisciplinaire, composée de médecins, psychiatres, travailleurs sociaux, ergothérapeutes et infirmiers. Ils ont la possibilité de suivre non seulement des traitements individualisés, mais également de participer à des thérapies de groupe.

«On doit être en mesure d’évaluer le contexte social de ces personnes-là, explique le Dr Jutras-Aswad. Quelqu’un qui est dans la rue n’a évidemment pas les mêmes besoins que quelqu’un qui est à la maison, qui a une conjointe et des enfants pour le supporter. On doit également déterminer quel est le projet de vie de cette personne : qu’est-ce qu’elle a envie de devenir? Qu’est-ce qu’elle a envie de changer?»

Tout en reconnaissant que les personnes ne sont pas toujours prêtes à mettre fin à leur consommation du jour au lendemain, le Dr Jutras-Aswad croit qu’il est surtout important d’établir une relation thérapeutique avec eux, pour éventuellement les aider à contrôler leurs problèmes de consommation et à stabiliser leur santé mentale.»

Une fois que la personne est bien décidée à guérir, il est délicat pour les médecins de déterminer à quel moment il est préférable de commencer la médication pour traiter les troubles mentaux. La Dre Morin précise que dans un monde idéal, il est préférable d’attendre entre 6 et 12 mois d’abstinence avant de poser ou de confirmer un diagnostic de santé mentale chez un patient toxicomane. «Mais ce n’est pas toujours évident, reconnaît-elle. Parce que souvent, pour que le patient arrête de consommer, il faut traiter sa maladie mentale. Est-ce qu’on va attendre qu’un patient soit totalement abstinent avant de le traiter pour sa maladie mentale? Certainement pas.» Mais comment traiter un alcoolique avec du lithium quand on sait que cette molécule peut parfois tripler l’effet de l’alcool dans le cerveau? «Un alcoolique qui boit 12 bières par jour qu’on met sur le lithium… 12 fois 3… Il va faire des black-out…»

Vers la guérison

La médication a finalement eu raison des épisodes de bipolarité qui minaient la vie de Bernard. Et même s’il vit encore des hauts et des bas, celui-ci se dit aujourd’hui très heureux de sa nouvelle vie et il a trouvé une nouvelle source de high : le sport. Adepte de course à pied et passionné de golf, ces activités lui procurent beaucoup de bien-être, de manière beaucoup plus saine que l’alcool et la drogue.

Pour sa part, Guillaume a trouvé les ressources pour l’aider au centre de Portage qui offre un programme spécialement conçu pour les toxicomanes souffrant de troubles mentaux. Parfaitement sobre depuis le 5 février 2009, il n’a pas souffert de nouveaux troubles mentaux, ce qui semble indiquer que le diagnostic de psychose toxique était adéquat. En plus d’avoir repris ses études à l’université, il a commencé à travailler à Portage comme intervenant, dans le programme qu’il a lui-même suivi.

Pour sa mère, qui a tant souffert de voir son fils dépérir pendant des années, c’est un immense soulagement de le voir renaître ainsi. «Je suis très, très, fière de Guillaume, conclut-elle. Il faut que je dise aux parents de ne pas abandonner, de ne jamais abandonner. Je sais que c’est difficile. Il y a des périodes où tu aurais envie de partir et de te sauver, mais c’est ça mon message : il ne faut jamais abandonner.»

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