Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Se reconstruire après avoir subi de la violence conjugale

Émission du 1er novembre 2012

Il n’y a pas si longtemps encore, dans les années 1970, le terme «violence conjugale» ne faisait même pas partie du langage populaire et on parlait plutôt de chicanes de ménage. Avec les campagnes de sensibilisation qui ont vu le jour par la suite, on espérait enrayer cette violence, mais malheureusement, force est d’admettre aujourd’hui qu’on n’y est pas arrivés. À preuve, il y a actuellement au Québec une centaine de maisons d’hébergement qui, bon an mal an, viennent en aide à 15 000 femmes et enfants.

Notre équipe est allée passer deux jours à la Bouée, un centre d’hébergement qui accueille 24 heures sur 24 des femmes très vulnérables.

Une violence dont personne n’est à l’abri

Personne n’est à l’abri de la violence conjugale, soutient Nathalie Villeneuve, présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale. Peu importe le milieu d’origine, la couleur de leur peau ou leur religion, toutes les femmes peuvent un jour être confrontées à cette réalité. Et contrairement à ce qu’on peut penser, les femmes qu’on peut percevoir comme «plus vulnérables» ne sont pas les seules à en être victimes.

«J’aimerais ça dire que les femmes qui sont mieux nanties et mieux organisées dans leur vie vivent moins longtemps cette violence-là, mais malheureusement ce n’est pas nécessairement le cas, soutient-elle. On a souvent l’impression que ce sont les femmes plus faibles et vulnérables, des femmes qui vont avoir bon caractère et être un peu naïves, mais je peux vous dire pour l’avoir vu que toutes les femmes peuvent être victimes de violence conjugale.»

Raphaëlle (nom fictif) habite à la Bouée depuis maintenant cinq semaines, après une véritable traversée de l’enfer. Son conjoint toxicomane était particulièrement violent avec elle : il l’a non seulement frappée et menacée à plusieurs reprises, mais également violée avec des objets. «C’était extrêmement épuisant», soutient-elle. Éducatrice spécialisée de métier, Raphaëlle n’aurait jamais pensé être victime de violence conjugale : «J’ai toujours eu des conjoints qui étaient très gentils, se souvient-elle. Mais ce ne sont pas des choses que tu peux deviner. Quand ça arrive, c’est comme une surprise.»

Coordonnatrice à la Bouée, Sylvie Morin est elle aussi d’avis que la violence conjugale n’est pas réservée à un certain type de femmes : «Il y a encore une étiquette que les femmes victimes de violence conjugale sont des femmes qui se laissent facilement dominer. Mais nous, ce n’est pas ce qu’on constate ici en maison d’hébergement. Au contraire, on voit des femmes très fortes qui ont tout fait pour garder leur couple sain, mais dans une relation malsaine.»

Le cycle de la violence

Mais pourquoi les femmes victimes de violence conjugale ne quittent-elles pas leur conjoint plus tôt? Professeure à l’École de travail social de l’UQÀM, Myriam Dubé rappelle qu’il ne s’agit pas d’une violence comme une autre. «Ce qui est insidieux dans la violence conjugale, c’est que ça s’incruste dans un rapport amoureux au départ, explique-t-elle. Mais étant donné que l’amour a été là, un certain temps, ces femmes vivent toujours dans l’espoir que la situation va se résoudre à un moment donné.»

Il est d’ailleurs important de noter, comme le précisent Nathalie Villeneuve et Myriam Dubé, que la violence conjugale suit un cycle caractérisé par quatre périodes : la tension, l’agression, l’invalidation (quand le conjoint violent justifie ses actes et invalide le sentiment de colère de la victime) et la rémission (communément appelée lune de miel).

«Pendant un moment, il n’y en aura plus de violence, poursuit Myriam Dubé. La violence va cesser et tout va bien aller, jusqu’à ce que quelque chose ne fonctionne pas. Et plus le cycle recommence, plus la violence va s’installer de plus en plus forte, au point où à un certain moment, le conjoint violent n’aura même plus besoin de se justifier.»

Quand l’amour demeure

Au travers de ce cycle, il est très fréquent que les femmes victimes de violence conjugale continuent à aimer leur conjoint malgré tout. «Il n’y a pas une femme sur la Terre qui aime ça être victime de violence conjugale, soutient Nathalie Villeneuve. Personne n’aime ça. Mais le gars qu’elles ont connu au début, c’était un bon gars. Et ces hommes-là ont aussi des qualités. Et ces femmes-là, ce qu’elles cherchent, c’est celui qui leur faisait du bien.»

«Les femmes ne quittent pas leur conjoint parce qu’elles ne l’aiment plus, ajoute Sylvie Morin, elles quittent parce qu’il est violent. Ça, c’est tout un travail.»

Une lumière au bout du tunnel

Lorsque les femmes décident finalement de mettre un terme à la violence et qu’elles se réfugient dans un centre d’hébergement, c’est souvent tout un choc. Déboussolées, elles ont besoin de repos, mais aussi d’être accompagnées et soutenues afin de comprendre ce qui leur arrive exactement. «Bien souvent, elles ne savent même pas qu’elles sont victimes de violence conjugale, explique Sylvie Morin. Et souvent, c’est cette information-là qu’elles vont découvrir ici.»

Dans la majorité des cas, les femmes vont souvent parler au départ de la violence verbale, psychologique et physique dont elles sont victimes. Mais ce n’est que par la suite qu’elles avoueront qu’elles sont aussi victimes de violence sexuelle et de violence économique.

Parmi toutes ces formes de violence, la violence psychologique a un impact très important sur la santé mentale des femmes, explique Nathalie Villeneuve : «Il y a des femmes qui vont se faire dire qu’elles ont l’intelligence d’un maringouin, ou se faire dire qu’elles n’ont pas de bon sens, que ça n’a pas d’allure ce qu’elles sont en train de faire. Dans le fond, la violence psychologique, c’est de me faire douter de ce que je suis.»

La violence psychologique est d’autant plus insidieuse, ajoute Myriam Dubé, qu’elle n’est pas toujours palpable et objective. Menaces voilées, insinuations, changement de ton : les femmes peinent souvent à raconter ces épisodes de violence. «Quand la femme essaie de s’exprimer, elle peut se faire dire que ça arrive à tout le monde d’avoir des conflits, mais un conflit ne laisse pas les marques que la violence va laisser. Et dans un conflit, il y a un dialogue entre deux personnes habituellement, il y a une place pour le dialogue. Dans la violence, ce dialogue est absent. Il y en a un qui sait et l’autre qui ne sait pas.»

Le retour

Il n’est toutefois pas rare que les femmes décident de retourner dans leur foyer conjugal, pour différentes raisons. Lorsque c’est le cas, les intervenantes des centres d’hébergement s’efforcent de ne pas porter de jugement et de traiter la situation avec beaucoup de délicatesse. «Ce qu’on fait avec les femmes, c’est de préparer leur retour, explique Nathalie Villeneuve. Les femmes ont le droit de décider de retourner, et c’est très important pour les intervenantes de donner ce droit-là à la femme. Si on veut qu’elle revienne si ça ne va pas, il faut qu’elle ait eu le sentiment qu’elle n’a pas été jugée d’être retournée avec le conjoint.» Au cours de cet accompagnement, le personnel des centres d’hébergement va notamment prendre le temps d’aider la femme à préparer des scénarios de protection et à fixer ses limites.

Les mères et les enfants

La violence conjugale touche également un grand nombre d’enfants et il n’est pas rare que des femmes tardent à demander de l’aide afin de demeurer à la maison pour protéger les enfants. Or, c’est une erreur de penser que les enfants sont extérieurs à la situation et ne sont pas touchés par la violence s’ils n’en sont pas directement victimes. «Les enfants peuvent aussi être touchés par la violence, explique Myriam Dubé, quand ils y sont exposés, quand ils la voient, quand ils l’entendent. Et même s’ils ne voient pas toujours et n’entendent pas toujours, ces enfants-là savent qu’il y a de la violence entre les parents.»

Il n’est d’ailleurs pas rare que des femmes se présentent au centre d’hébergement accompagnées de leurs enfants. Ce fut notamment le cas de Michelle, qui est venue se réfugier à la Bouée avec ses trois enfants pour fuir la violence de son conjoint américain qui les violentait tous les quatre. Elle avait choisi de revenir au Canada, non seulement parce que c’était son pays d’origine, mais aussi parce que c’était bien loin de l’État de la Géorgie où elle avait vécu avec son mari. Mais sa libération aura d’abord été de courte durée, puisqu’elle a été arrêtée pour avoir «kidnappé» ses enfants et condamnée à 5 mois et demi de détention. À sa sortie, en libération conditionnelle, elle a été autorisée à résider à la Bouée. «Tous les jours ont été très thérapeutiques, raconte-t-elle. Je les informais de l’évolution de ma cause et elles m’aidaient à communiquer avec les différents intervenants, que ce soit un avocat ou l’aide juridique.» Malheureusement pour elle, les démêlés juridiques ont été très compliqués et fastidieux, et son ex-conjoint a réussi à obtenir la garde des trois enfants. «Je me suis battue et les enfants ne voulaient pas y aller, mais il a fallu composer avec la situation. Ils sont restés avec lui presque huit ans et ils se sont enfuis.»

L’espoir

Aujourd’hui, Michelle a retrouvé ses enfants qui ont pu eux aussi bénéficier des services d’aide et d’accompagnement de la Bouée. «Je crois que la force qui nous permet d’endurer la souffrance est équivalente à notre volonté de survivre, explique-t-elle. Les femmes ici comprennent ça. Elles comprennent aussi que la souffrance devient aussi une force. Quand on vient ici, c’est parce qu’on veut survivre et ces femmes sont là pour soutenir notre volonté de survivre, pour éviter qu’on abandonne.»

Pour sa part, Raphaëlle voit vraiment la lumière au bout du tunnel. «J’ai eu la chance d’être référée ici, à cet endroit, la Bouée, et je trouve que c’est merveilleux. Car sinon je ne sais pas si j’aurais pu m’en sortir. Probablement que même après mon viol, je serais retournée au même endroit, mais j’ai eu la chance de venir ici…»

Un besoin criant pour les centres d’hébergement : de meilleurs services de santé

Malgré tout le support que les femmes victimes de violence conjugale reçoivent dans des refuges tels que la Bouée, il n’est pas rare qu’elles souffrent de problèmes de santé mentale en raison de la violence dont elles ont été victimes : troubles du sommeil, désordres alimentaires, problèmes d’organisation. Dans certains cas, ces troubles psychiatriques peuvent être plus sérieux comme dans des cas de stress post-traumatiques, de troubles alimentaires ou d’automutilation. Les enfants peuvent aussi être victimes de somatisation ou de troubles socio-affectifs. C’est pourquoi les centres d’hébergement réclament davantage de soutien médical, notamment en ayant accès à un médecin au besoin dans un délai de 24 heures, ce qui n’est malheureusement pas le cas en ce moment.