Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Prévenir la maltraitance envers les aînés

Émission du 22 novembre 2012

Avec le vieillissement de la population, la maltraitance envers les aînés semble malheureusement elle aussi en pleine expansion. Les statistiques des organismes de santé publique soutiennent qu’au cours des dix dernières années, les cas de maltraitance auraient augmenté de 30 %. Pour dépister les situations problématiques, des intervenants communautaires et des policiers du quartier Rosemont, à Montréal, ont mis sur pied en 2008 un projet-pilote novateur afin de mieux protéger les aînés qui vivent encore en logements privés. Quatre ans plus tard, après avoir cogné à 10 000 portes et porté secours à plus de 500 personnes, les responsables du programme se préparent à exporter ce modèle d’intervention vers d’autres quartiers.

Un duo unique en son genre

Nathalie Lavoie et Yvon Cléroux forment une équipe vraiment particulière. Elle policière, et lui intervenant communautaire, ils sont un peu comme les «Batman et Robin» des aînés du quartier Rosemont. Lorsqu’ils sont informés d’un cas de maltraitance, ils se rendent directement sur place pour rencontrer les victimes et recueillir les premières informations, afin de voir s’il y a lieu d’ouvrir une enquête policière en bonne et due forme ou s’il n’y a pas un autre type d’intervention possible.

Aujourd’hui connue comme la «policière qui travaille avec les aînés», Nathalie Lavoie a adopté ce nouveau rôle avec passion depuis que cette mission lui a été confiée en 2008. En plus de ses interventions en duo avec Yvon Cléroux, elle donne également de la formation aux policiers afin de les sensibiliser aux besoins particuliers des personnes âgées.

Pour sa part, Yvon Cléroux a commencé à prendre conscience de la maltraitance envers les aînés lorsqu’il travaillait comme intervenant communautaire dans des résidences pour personnes âgées. Aujourd’hui intervenant social et coordonnateur du volet intervention au centre communautaire Carrefour Montrose, il est à l’origine de ce nouveau programme d’intervention qui jumelle la force policière à l’expertise du communautaire.

Ce matin, les deux coéquipiers se rendent dans un appartement où une dame âgée les reçoit en compagnie de son petit-fils. La situation est délicate puisque la dame s’est fait extorquer plus de 18 000 $ par son fils toxicomane, sans compter les appareils électroniques dont il l’a dépouillée, notamment un cinéma-maison et un climatiseur. Nathalie Lavoie et Yvon Cléroux les écoutent attentivement et tentent d’identifier les pistes de solution, notamment la possibilité qu’un juge impose au fils une cure de désintoxication.

Quand des gestes de maltraitance sont portés par des membres de la famille, il est clair que la situation est toujours difficile à dénoncer pour les victimes, explique Nathalie Lavoie. «C’est sûr que c’est plus difficile à dénoncer, parce qu’on a un lien affectif avec la personne qui nous abuse ou nous maltraite, mais en même temps, on a aussi une dépendance. Quand on a besoin d’un proche, pour faire des commissions ou prendre soin de nous, c’est sûr qu’on aimerait mieux que la relation soit facile.»

La maltraitance en question

Mais de quoi parlons-nous exactement, quand on parle de maltraitance?

Titulaire de la Chaire de recherche sur la maltraitance envers les aînés à l’Université de Sherbrooke, la chercheuse Marie Beaulieu explique qu’il s’agit d’un concept qui peut se définir de différentes manières, mais que la définition la plus répandue est celle qui a été adoptée par l’Organisation mondiale de la santé en 2002 : «On dit donc qu’il y a maltraitance quand un geste singulier ou répétitif, ou une absence d’action appropriée, se produit dans une relation où il devrait y avoir de la confiance et que cela cause du tort ou de la détresse chez les personnes âgées.»

«Le lien de confiance est central dans la définition de la maltraitance, poursuit Marie Beaulieu. On va penser au sein des couples, on va penser aux enfants et petits-enfants, mais on peut aussi sortir hors de la cellule familiale et penser voisinage, dispensateurs de services, ou même à des proches de la famille plus élargie.»

Même s’il semble évident que les cas de maltraitance envers les aînés sont en augmentation, Marie Beaulieu précise qu’il est très difficile d’évaluer la prévalence de cette problématique, car il s’agit d’un sujet encore très tabou. «Mais avec ce que je vois et ce que j’entends, estime-t-elle, 10 à 15 % des aînés seraient maltraités au Québec et je ne serais pas surprise. Ça m’apparaît déjà énorme. Ça veut dire une personne sur dix, même parfois deux sur dix. Ce n’est donc pas un phénomène banal, mais un phénomène dont il faut parler.»

En plus d’être très répandues, les situations de maltraitance semblent également affecter toutes les classes sociales, soutient la policière Nathalie Lavoie : «Ça n’arrive pas toujours dans la même couche de société, on a des gens très à l’aise financièrement qui vivent ce genre de situations d’abus, tout comme certains qui n’ont que leur chèque de pension et qui sont tout de même victimes d’exploitation.»

Des conséquences sur la santé

Deuxième visite pour le duo Lavoie-Cléroux. Cette fois-ci, un homme leur raconte qu’il a été victime d’une fraude téléphonique lorsque des inconnus l’ont appelé pour lui soutirer de l’argent en lui faisant croire que son petit-fils avait eu un accident et qu’il avait besoin de son aide financière. «C’est incroyable les stratagèmes qui sont mis en place par les abuseurs, commente Yvon Cléroux. Il y a une mentalité selon laquelle un aîné c’est riche parce que ça a mis de l’argent de côté, mais malheureusement, ils ne sont pas toujours riches et il y en a beaucoup, la plupart je vous dirais, qui vivent sous le seuil de la pauvreté. Quand on a seulement notre pension de vieillesse, on n’est pas riche et on ne vit pas richement.»

Au-delà des pertes financières et du stress immédiat que ces incidents peuvent causer chez les personnes âgées, Nathalie et Lavoie et Marie Beaulieu expliquent que leurs conséquences sur la santé peuvent être très importantes. «Quand un aîné est victime de maltraitance, d’abus ou de négligence, c’est certain que ça a un grand impact, explique Nathalie Lavoie. Plus ils sont vieux, plus ça a un impact, car on le sait, en vieillissant, il y a plus de choses qui nous touchent : on est plus vulnérables. Il y a des gens qui vont être victimes d’une introduction par effraction, qui n’étaient pas là du tout quand c’est arrivé et qui vont se mettre à faire de l’insomnie. Quand on fait de l’insomnie, ce n’est pas facile, mais quand on fait de l’insomnie à 85 ans, ça peut avoir un grand impact. Tout le stress vécu va avoir un impact sur la santé autant psychologique que physique.»

Citant une étude américaine, Marie Beaulieu précise que les situations de maltraitance peuvent non seulement générer stress et maladies, mais également diminuer l’espérance de vie des personnes qui en sont victimes.

Un quartier près de ses aînés

Pour expliquer les causes de la maltraitance, Nathalie Lavoie pointe du doigt l’isolement social dans lequel vivent malheureusement trop d’aînés : «Quand on vieillit en âge, notre tissu social s’effrite, nos amis sont décédés, notre famille est souvent décédée, il nous reste des enfants qui ne sont souvent pas très proches parce qu’ils ont vieilli eux aussi. Vous savez, des fois on rencontre des gens qui ont 92 ans. Leurs enfants sont donc eux-mêmes des aînés, donc pas nécessairement autonomes et capables de s’occuper de leurs parents puisqu’ils sont eux aussi rendus à un certain âge. Plus on vieillit, plus notre condition nous rend vulnérables.»

Dans le quartier Rosemont, les intervenants du Carrefour Montrose multiplient les démarches pour briser cet isolement. Porte-à-porte, kiosques d’informations, cafés-rencontres : les intervenants et les bénévoles ne lésinent pas sur les efforts pour rejoindre les personnes âgées qui résident toujours en logements privés. Depuis le début du projet, Yvon Cléroux a sonné à 10 000 portes, afin de bien identifier les endroits où vivaient les aînés. Et dans les locaux du Carrefour Montrose, des aînés-bénévoles font quotidiennement des «appels d’amitié» pour discuter de vive voix avec les aînés, sur un ton informel, afin de prendre de leurs nouvelles, assurer un suivi et dépister les situations problématiques.

«Souvent, les aînés ne se sentent pas concernés par la maltraitance, explique Yvon Cléroux, ils se disent : “Elle fait seulement me parler fort…”, mais il faut leur faire découvrir toutes les formes de maltraitance pour qu’ils se rendent compte qu’ils vivent des situations qu’ils n’auraient pas à vivre. Ce n’est pas quelque chose de normal de vivre ça. Pour la plupart des gens, la maltraitance veut dire avoir été blessé, avoir des bleus, saigner… Mais ce n’est pas seulement ça la maltraitance, c’est aussi se faire prendre une partie de son chèque sans en donner la permission à la personne qui le prend, c’est crier à un aîné ou lui parler fort, le priver des soins essentiels ou de nourriture, ou de contacts avec les gens, les isoler. Ce sont toutes des formes de maltraitance.»

Un modèle en voie d’expansion

Devant le succès de ce projet-pilote novateur, il est fort possible que ce dernier donne naissance à d’autres projets similaires. Dans les trois prochaines années, les intervenants du Carrefour Montrose vont partager leur expertise avec des intervenants de 13 autres quartiers montréalais, et cette exportation devrait se répandre dans les autres régions du Québec. «On aimerait que ce soit exportable à travers la province et à travers le Canada, confie Yvon Cléroux, et peut-être au-delà de nos frontières, on l’espère.»

«J’aimerais qu’on traite nos aînés comme s’ils étaient une richesse ou une ressource, conclut Nathalie Lavoie, comme le font plusieurs autres cultures. Ici, au Québec, ce n’est peut-être pas tout à fait ça qu’on a encore, ou ça c’est perdu. Mon souhait, ce serait que dans quelques années, on voit le vieillissement différemment de ce qu’on voit aujourd’hui.»

Un Québec vieillissant

– En 2010, le Québec a vécu une bascule démographique historique. Pour la première fois de son histoire, il compte davantage de gens de plus de 65 ans que de jeunes de 14 ans et moins. Le Québec est d’ailleurs reconnu comme la deuxième société au monde qui vieillit la plus rapidement.

– En 2031, 26 % de la population aura 65 ans et plus.

Un plan d’action gouvernemental

– En juin 2010, le Québec lançait un premier plan provincial de lutte contre la maltraitance envers les aînés. 13 ministères et organismes gouvernementaux ont été mobilisés. Parmi les diverses actions mises en branle, une ligne ouverte a été ouverte pour donner accès à des professionnels formés adéquatement. En deux ans, ils ont répondu à 9000 appels. Une chaire de recherche sur la maltraitance a également été créée.