Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Alimentation et santé : les nouveaux régimes

Émission du 29 novembre 2012

Depuis plus d’un an, un nouveau régime fait fureur au Québec : le régime hypotoxique. Il s’agit d’une diète très stricte qui proscrit de nombreuses céréales – comme l’orge, le maïs et le blé –, tous les produits laitiers et tous les aliments cuits à haute température. Les adeptes de ce régime soutiennent qu’il permet de guérir toute une gamme de maladies inflammatoires, mais qu’en est-il vraiment?

Notre équipe est allée à la rencontre d’un homme qui l’a adopté, mais aussi de professionnels de la santé, pour écouter leurs points de vue respectifs.

Le témoignage de Nicolas Benoît

Aujourd’hui âgé de 36 ans, Nicolas Benoît a reçu un diagnostic de spondylarthrite ankylosante à l’âge de 16 ans. Il s’agit d’une maladie inflammatoire incurable, une forme d’arthrite rhumatoïde, qui lui cause des douleurs au niveau du bassin, aux articulations et aux yeux. Pour surmonter ces terribles douleurs, il devait auparavant prendre un nombre considérable de médicaments anti-inflammatoires – 6 ou 7 pilules par jour. Lorsque ses symptômes se sont aggravés, il y a trois ans, il a dû commencer à utiliser un autre médicament, le méthotrexate, un produit qu’on lui a présenté comme une chimiothérapie, mais à très faible dose. Ce produit avait pour effet d’enlever ses douleurs, mais aussi d’abaisser son système immunitaire.

Peu enthousiasmé par ce nouveau traitement, inquiet de ses conséquences sur sa santé, Nicolas a choisi d’expérimenter une toute nouvelle voie dont il avait entendu parler sur Internet : le régime hypotoxique mis au point par le Dr Jean Seignalet, un médecin français mort en 2003, et récemment popularisé au Québec par la microbiologiste et infectiologue Jacqueline Lagacé. Au départ sceptique par cette approche qui lui semblait «trop simple» pour prétendre guérir une maladie qui lui causait autant de problèmes, Nicolas a été rapidement très impressionné par les résultats extrêmement positifs qu’il a constatés. «Cette façon de m’alimenter a vraiment changé ma vie», témoigne Nicolas.

Après quelques semaines, Nicolas commence déjà à se sentir un peu mieux. Au bout de trois mois, il ne prend plus qu’un seul anti-inflammatoire par jour et après six mois, son médecin rhumatologue lui annonce qu’il est en rémission. Comment expliquer ces spectaculaires résultats? Est-il possible d’obtenir de tels succès thérapeutiques uniquement par des changements dans l’alimentation?

Microbiologiste et infectiologue à l'Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Richard Marchand est d’avis que oui, c’est une possibilité, même si la science ne permet pas encore aujourd’hui d’en faire la démonstration. De récentes découvertes sur le fonctionnement du système digestif tendraient d’ailleurs dans cette direction : «On a toujours considéré l’intestin comme étant un organe qui n’était qu’un tube d’absorption passif des aliments, mais on sait maintenant que c’est un écosystème et son intérieur est considéré par plusieurs comme étant un organe en soi.»

Traiter la douleur et l’inflammation par l’alimentation

En dépit de la très grande popularité du régime hypotoxique, de nombreux professionnels de la santé demeurent très sceptiques face à une approche qui prétend soigner les maladies inflammatoires uniquement par l’alimentation. Pour Richard Marchand, il faut voir les choses sous un autre angle : «On peut poser la question autrement : peut-on contrôler les douleurs de maladies inflammatoires chroniques par l’alimentation? Pour plusieurs personnes souffrantes, sinon la majorité, la réponse est oui. L’inflammation, c’est le mécanisme par lequel les cellules crient “au secours” à l’ensemble de l’organisme. Si l’intestin déclenche la production d’hormones inflammatoires, et que ces hormones circulent dans l’ensemble de l’organisme, vous pouvez entretenir et augmenter des réactions inflammatoires et la douleur.»

Mais comment se fait-il que l’intestin produise des hormones inflammatoires?
«Il faut savoir que l’intestin est un revêtement, répond Richard Marchand, une immense membrane, qui contient entre 600 et 1000 bactéries différentes qui sont impliquées dans l’intestin, qui vivent avec nous, et qui font pour nous un paquet de choses que nos cellules à nous ne sont pas capables de faire. Si on dérange nos cellules, ou ces microbes contenus dans l’intestin, ces derniers peuvent réagir parce qu’ils se sentent attaqués et cette irritation entraîne la production d’hormones inflammatoires qui s’en vont dans l’ensemble de l’organisme.»

Parmi les différents aliments qui peuvent irriter ces cellules et bactéries intestinales, on retrouve notamment le gluten, aujourd’hui bien connu puisque de nombreuses personnes y sont intolérantes. «Le gluten est une protéine qui rend le pain élastique, explique Richard Marchand, et cette élasticité du gluten est due à un petit bout de protéine qui s’appelle la gliadine. Mais la gliadine est un irritant pour l’intestin. Les cellules intestinales de tous les mammifères sont incapables de digérer la gliadine et ce sont les bactéries dans l’intestin qui le font pour nous. Mais si vous n’avez pas ces bactéries qui digèrent la gliadine, la gliadine irrite votre intestin, stimule vos défenses immunitaires à produire des hormones.»

Nous devrions donc, en théorie, pouvoir compter sur l’aide de ces bactéries intestinales pour nous aider à digérer la gliadine. Mais le problème, précise Richard Marchand, c’est que ces bactéries qui aident à digérer la gliadine ne viennent pas dans la nourriture industrielle et aseptisée que nous avons l’habitude de consommer.

Jean-Louis Brazier, pharmacologue et professeur à l’Université de Montréal, abonde dans le même sens : l’alimentation industrielle est riche en sucre et en gras, mais pauvre en bactéries, ce qui peut favoriser la production de molécules pro-inflammatoires par la flore intestinale.

La cuisson à haute température

En plus de proscrire un grand nombre de produits céréaliers, la diète hypotoxique préconise de cuire les aliments à basse température. Richard Marchand explique qu’il y a un réel fondement scientifique derrière cela : la cuisson à haute température de nourriture qui contient des sucres crée une caramélisation des protéines et des sucres ensemble, ce qui produit des toxines et une molécule qu’on appelle acrylamide. «L’acrylamide n’est pas un problème majeur en soi, précise Richard Marchand, mais sa dégradation dans l’intestin produit des substances qui, elles, sont cancérigènes.»

Un régime controversé

Le régime hypotoxique est aussi appelé la diète ancestrale ou la diète paléolithique, car elle prône un retour à l’alimentation de l’époque où les hommes étaient des chasseurs-cueilleurs et n’avaient pas encore commencé à produire des céréales comme le blé et l’orge. Avec l’invention de l’agriculture, l’être humain a commencé à modifier les céréales et à introduire dans sa diète des protéines nouvelles, comme le gluten entre autres, qui seraient à l’origine de toutes sortes de maladies.

De plus en plus populaire, ce régime suscite beaucoup de méfiance dans le milieu médical. Des professionnels de la santé reprochent notamment à ses défenseurs de laisser croire qu’un simple régime peut soigner plusieurs maladies graves et, surtout, de faire miroiter à des gens malades qu’ils n’auront plus besoin de traitement médical s’ils suivent le régime. Du côté du public, de très nombreuses personnes l’ont essayé et se disent aujourd’hui guéries. Mais d’autres l’ont également suivi sans obtenir aucune amélioration de leur état de santé. Effet placebo ou régime miracle?

Rhumatologue, à l’Hôpital Sacré-Cœur de Montréal, le Dr Bernard Bissonnette n’est guère impressionné par les spectaculaires résultats thérapeutiques associés à la diète hypotoxique : «Au cours de mes 30 années de pratique, j’en ai vu beaucoup de tels régimes défiler, de type panacée. Je pense que la science n’en est pas encore à conclure à la valeur et à la nécessité thérapeutique de ces régimes-là. En aucun cas, je ne substituerais un régime alimentaire nouveau à un traitement médical pharmacologique. On n’écarte pas la possibilité que le retrait du gluten soit bénéfique, mais encore faut-il le prouver, mais pour moi, ce n’est pas prouvé.»

Le Dr Bissonnette précise toutefois qu’il n’est pas totalement contre l’idée que certaines maladies inflammatoires soient liées à l’intolérance au gluten, comme le lupus notamment, et qu’il n’écarte pas la possibilité que son retrait puisse être bénéfique. Mais il est clair, poursuit-il, que les symptômes reviennent lorsque les gens reprennent leurs anciennes habitudes alimentaires. Les changements dans l’alimentation ne permettent donc pas de guérir la maladie, mais d’en apaiser les symptômes.

L’effet placebo

Les critiques de la diète hypotoxique soupçonnent également que l’effet placebo soit à la source de ses pseudo-effets thérapeutiques. Une objection qui importe peu à Nicolas Benoît : «Tant pis si c’est un effet placebo. Pour moi, l’important, c’est d’être bien.»

Tout de même curieux de vérifier si la maladie n’avait pas disparu d’elle-même, au cours de la même période, Nicolas Benoît a essayé à quelques reprises de réintroduire des aliments bannis par la diète hypotoxique, mais il a à chaque fois constaté une recrudescence des symptômes. Serait-il possible que ce soit là l’inverse de l’effet placebo, l’effet nocebo, conditionné par le fait que Nicolas sait qu’il a «triché» dans son régime et qu’il s’attend à un retour des symptômes? Impossible à vérifier, mais c’est une possibilité.

Un nouveau domaine de recherche

La recherche sur le microbiome est vraiment un domaine en pleine expansion. Certaines revues non scientifiques à large diffusion, comme le New Yorker ou The Economist, commencent même à en parler. Pourtant, le sujet demeure controversé sur le plan médical. Pourquoi?

Pour sa part, Richard Marchand croit que cette controverse s’explique non seulement parce qu’il s’agit d’une nouvelle voie de recherche en science, mais aussi parce que l’alimentation touche à des cordes socioculturelles très sensibles : «Il y a 30 ans, on n’avait aucune idée du rôle des microbes dans l’intestin, explique-t-il. Mais on a aussi un problème sociologique quand on parle de l’alimentation, car c’est lié à un style de vie, une façon de faire, une culture. Et changer la culture, c’est extrêmement difficile. Et quand on demande aux gens de changer leurs habitudes alimentaires, c’est probablement le sacrifice le plus difficile qu’on leur demande de faire dans leur vie.»

De son côté, le Dr Bissonnette plaide pour que de nouvelles études viennent éclairer le lien entre les maladies inflammatoires et l’alimentation. Il est également d’avis que des changements moins importants peuvent générer de bons résultats thérapeutiques : «Vous savez les oméga-3, la vitamine D et la diminution de la charge sucrée dans la nourriture, ce ne sont pas des recettes compliquées. Ça ne coûte pas plus cher et ça peut rapporter beaucoup.»

Du point de vue de Jean-Louis Brazier, c’est certainement le manque de données probantes issues des études cliniques rigoureuses qui explique ce genre de controverses : «Il va falloir des études pour faire le lien direct entre un élément d’un régime, ou un régime complet parfaitement normalisé, les preuves cliniques parfaitement mesurées afin d’obtenir des études qui permettent d’avoir des chiffres probants. Et ce n’est qu’à ce moment-là qu’on pourra faire le lien, et certains croiront un peu plus à l’alimentation que maintenant.»

«Pour moi, l’alimentation m’a permis de ne plus avoir d’inflammation et de ne plus avoir de douleur, conclut Nicolas Benoît. On ne guérit pas, puisque l’arthrite est toujours là et va toujours être là, mais la maladie devient une maladie fantôme. Tu sais que tu l’as, mais tu n’as plus de douleurs et on vit très bien comme ça.»