Une pilule une petite granule

Émission disponible en haute définition

Diffusion terminée

Diffusion :
Diffusion terminée
Durée :
60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

La question du public

Qu'est-ce qu'une personnalité narcissique ?

Émission du 6 décembre 2012

Expert invité :

Dr Sébastien Bouchard, Psychologue, Clinique des troubles relationnels de Québec

On dit souvent que notre société est devenue très individualiste et il semble que cette culture du «je, me moi» ait favorisé l’émergence d’un trouble psychologique qu’on appelle la personnalité narcissique. Psychologue à la Clinique des troubles relationnels de Québec, Sébastien Bouchard nous parle de ce trouble mental en pleine croissance.

Estime de soi et narcissisme

Vanité, sentiment de supériorité, conviction d’être destiné à un avenir extraordinaire : le narcissisme est caractérisé par toute une gamme de symptômes qui indiquent que les personnes qui en sont affectées ont une très haute estime d’eux-mêmes. Mais il semble que cette estime n’est souvent pas très solide, puisqu’elle peut chuter facilement lorsque la personne narcissique est confrontée à des critiques et à des échecs qu’elle ne peut pas tolérer.

«On pourrait dire que l’estime de soi est le fruit du narcissisme et sa conséquence, explique Sébastien Bouchard, psychologue à la Clinique des troubles relationnels de Québec. Le type d’estime de soi est probablement en lien intime avec la façon dont est bâti le narcissisme au niveau développemental.»

Narcissisme sain et narcissisme problématique

Pour Sébastien Bouchard, il est important de distinguer le narcissisme sain du narcissisme problématique : «Le narcissisme sain est associé à une estime de soi qui est capable de tolérer des expériences d’humiliation et de honte, quand on a le malheur de perdre, d’être deuxième, sans nécessairement que son monde interne s’effondre pour autant, parce que fondamentalement, le narcissisme sain est assis sur un amour de soi non contingent, c’est-à-dire inconditionnel.»

Certains auteurs parlent également d’un «narcissisme extraordinaire», souligne-t-il : c’est celui qu’on voit chez certains grands leaders, celui qui inspire les foules et les masses. Ces gens ont des aspirations extrêmement élevées, pas seulement pour eux, mais aussi pour le peuple ou le groupe qu’ils veulent diriger.

Poussé à l’extrême, le narcissisme peut toutefois devenir problématique, lorsque «la façon dont la personne régule son estime d’elle-même commence à créer des problèmes dans ses relations intimes, dans ses performances professionnelles, dans son rapport aux autres».

«On parle de narcissisme problématique à partir du moment où les tentatives désespérées de ces individus d’entretenir une image idéalisée d’eux-mêmes grandiose échouent, poursuit Sébastien Bouchard. Leurs mécanismes de défense, leurs stratégies d’adaptation interpersonnelle les amènent à voir qu’ils ne sont pas des êtres aussi extraordinaires qu’ils le souhaiteraient. À ce moment-là, bien souvent s’ensuivent des épisodes de rage, de dépression, de colère et de grande anxiété. Quand on est rendu à se sentir comme ça, à être agressif envers les autres, à se détester soi-même parce que notre ego nous dit “tu n’es pas à la hauteur, donc tu n’es rien”, on est dans le narcissisme problématique, le narcissisme pathologique, c’est-à-dire qui génère de la souffrance.»

Des crimes narcissiques?

Lorsque le crime sordide commis par Rocco Luca Magnotta a fait les manchettes au printemps 2012, on parlait alors d’une personnalité extrêmement narcissique. Idem pour les coupables de crimes financiers, comme Vincent Lacroix. Est-il possible qu’un amour démesuré de soi-même puisse mener à de telles atrocités, à commettre des crimes sans aucunement penser à l’impact que de tels gestes peuvent avoir sur les victimes?

Sébastien Bouchard explique que le narcissisme est souvent composé d’exhibitionnisme et de tendance à la domination, et qu’il peut malheureusement aussi mener, dans certains cas, à l’exploitation et à la manipulation.

Une génération narcissique

Des études scientifiques démontrent que le narcissisme est en pleine croissance dans la société nord-américaine, et que la jeune génération serait particulièrement touchée. Ce narcissisme se reflète notamment dans les attentes que les jeunes adultes démontrent face à leur avenir : «Ces jeunes adultes-là s’attendent à avoir rapidement un statut social, à ne pas attendre, à être compétitifs et à gagner rapidement.»

Là où le bât blesse, c’est que ces attentes démesurées ne sont pas toujours réalisées, poursuit Sébastien Bouchard, ce qui peut créer des frustrations narcissiques. Ne pas être choisi, ne pas devenir patron, vivre des échecs : il s’agit de situations normales dans la vie adulte, mais qui peuvent être difficiles à gérer pour les individus narcissiques.

L’éducation des enfants-rois est souvent pointée du doigt pour expliquer que le narcissisme soit aussi répandu dans cette génération. «On entend souvent l’expression “enfants-rois” comme si c’était la faute des enfants d’avoir des attentes royales, répond Sébastien Bouchard. Je dis souvent qu’on devrait peut-être se préoccuper non seulement des enfants-rois, mais aussi s’adresser aux parents-valets qui les ont élevés. Au niveau sociétal, il faut peut-être se poser des questions. C’est peut-être bien qu’il y ait eu un retour de pendule d’une culture parentale où on punissait et où on utilisait même parfois l’humiliation pour corriger et redresser un enfant. C’est bien, je pense, qu’il y ait eu un retour du balancier, mais la question qu’il faut se poser, je crois, c’est de savoir si on est en train d’aller trop loin de l’autre côté.»