Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Quand médecines traditionnelle et alternative s'allient contre le cancer

Émission du 7 février 2013

Les équipes d’oncologie pédiatrique rencontrent de plus en plus de parents qui ont recours à des thérapies alternatives pour complémenter des traitements contre le cancer que suivent leurs enfants. Ces thérapies sont-elles toujours aussi inoffensives qu’on pourrait le croire? Il semble bien que non, et c’est pourquoi les oncologues préfèrent sincèrement en être informés plutôt que d’être tenus dans l’ignorance.

Homéopathie et produits naturels en oncologie

Gabrielle Rodrigue Doyon, 25 ans, souffre d’un médulloblastome au cervelet. Il s’agit d’un cancer que l’on voit presque exclusivement chez les enfants. Elle est donc traitée en pédiatrie, au service d’oncologie du Centre mère-enfant à Québec où elle est en mesure de recevoir les meilleurs soins pour le traitement de son cancer. Habituée à se soigner à la maison avec des remèdes naturels et homéopathiques depuis son enfance, Gabrielle continue à utiliser ce genre de produits en parallèle de ses traitements oncologiques.

Gouttes pour détoxifier l’organisme, cures de jus de raisin, huiles essentielles : elle a essayé plusieurs produits pour aider son corps à traverser les traitements de chimiothérapie et de radiothérapie. Reconnaissant qu’elle n’en a pas toujours parlé aux médecins qui la soignaient avant qu’elle ne soit prise en charge par le Centre mèreenfant, Gabrielle tient toutefois pour acquis que ces remèdes ne peuvent pas lui causer de tort.

Et elle n’est pas la seule. Citant un article publié dans un journal d’hémato-oncologie pédiatrique, le Dr Bruno Michon soutient que 40 % des parents qui utilisent ce genre de thérapie alternative pour leur enfant n’en parlent pas à leur équipe traitante. «C’est quant à moi un grand problème, explique-t-il, car cette espèce de sentiment de fermeture que ces parents perçoivent chez leur docteur fait en sorte qu’ils n’en parlent pas, et c’est encore pire que d’en parler.» Hématologue-oncologue pédiatrique au Centre hospitalier de l’Université Laval, le Dr Michon soutient qu’il n’est pas du tout fermé à ces approches. Mais il souhaite avant tout en être informé lorsque des parents y ont recours, afin de s’assurer que l’efficacité des traitements oncologiques ne soit pas compromise. «Nous, on peut mettre des bémols, nuance-t-il, mais peut-être aussi permettre certaines choses si on juge qu’il n’y a pas d’effet néfaste ou indésirable.»

À 10 ans, Gabrielle Lanctôt lutte elle aussi contre une tumeur cancéreuse. Pour fortifier son organisme et l’aider à supporter ses traitements, sa mère Anouk Lanctôt lui donne du chaga, un champignon réputé pour ses vertus thérapeutiques. Au départ, sa mère n’a pas pensé informer le médecin que Gabrielle prenait ce produit tous les jours. Mais lorsqu’il l’a appris par Gabrielle, le Dr Michon a fait quelques recherches pour s’assurer qu’il n’y avait pas de contre-indications thérapeutiques à prendre ce produit en même temps que les traitements contre le cancer. En plus du chaga, les parents de Gabrielle ont également recours au thé vert et aux omégas-3 pour aider leur enfant en parallèle de ses traitements.

Des produits inoffensifs?

«Ça a toujours été à la mode, les traitements naturels et les thérapies alternatives, parce que les gens pensent que parce que c’est naturel, ça ne peut pas nuire», explique le Dr Michon. Avec les années, celui-ci a d’ailleurs vu toutes sortes de courants passer dans sa clientèle. Il y a quelques temps, par exemple, ce sont les aliments anticancer qui avaient la cote et certains parents donnaient à leurs enfants des doses considérables de ces produits riches en antioxydants, comme le thé vert, le bleuet ou le chocolat.

«Les gens pensent que les choses naturelles sont automatiquement bonnes et n’ont pas d’effets secondaires», poursuit-il. Or, ce n’est pas le cas. À titre d’exemple, le pamplemousse peut modifier considérablement les dosages de médicaments dans le sang, ce qui peut compromettre leur efficacité. «Les propriétés actives de ce qu’ils prennent peuvent vraiment altérer nos traitements qui sont tout de même reconnus scientifiquement.» Il est d’ailleurs important de savoir que le taux de succès des traitements oncologiques pédiatriques est excellent et dépasse les 80 %.

Une équipe médicale ouverte d’esprit

Pour le Dr Michon, cet engouement pour les produits naturels s’explique avant tout par la crainte que les patients (ou leurs parents) ont face aux effets secondaires des traitements de chimiothérapie ou de radiothérapie, tout spécialement les nausées, la baisse du système immunitaire, les vomissements et les douleurs. «Ce n’est pas qu’ils ne nous font pas confiance, car ils savent que les données scientifiques et les recherches ont vraiment fait progresser l’oncologie, et qu’on a vraiment le potentiel de guérir leur enfant, mais leur enfant va être malade et ils veulent l’aider à se sentir plus confortable.»

C’est exactement le sentiment de Gabrielle Rodrigue Doyon : elle a confiance en l’équipe médicale qui la soigne au Centre mère-enfant, et elle apprécie de pouvoir leur parler ouvertement des produits qu’elle utilise en parallèle. À chaque rencontre avec le Dr Michon, elle lui mentionne les produits qu’elle utilise et, au besoin, celui-ci fait des recherches pour vérifier l’innocuité de ces traitements.

Pharmacienne au Centre hospitalier de l’Université Laval, Danielle Blouin travaille activement à ce dossier sur les produits naturels. Lorsque de nouveaux patients sont pris en charge au Service d’oncologie, elle rencontre les parents et leur demande systématiquement s’ils utilisent des produits naturels pour traiter leur enfant. Si c’est le cas, elle note minutieusement le nom des produits avant d’entamer une recherche rigoureuse pour vérifier si ces produits sont compatibles avec les traitements d’oncologie. «Dans le moindre doute, on préfère s’abstenir, explique-t-elle, mais on va dire à la famille que lorsque le traitement de chimiothérapie sera terminé, il sera alors possible de recommencer à utiliser ces produits s’ils le souhaitent, mais après que l’enfant ait reçu tout le protocole de chimiothérapie.»

Soucieux d’aider ses patients au maximum, le Dr Michon se fait un devoir de ne pas les juger, mais aussi de les aviser lorsque la littérature scientifique mentionne un risque d’interaction entre un produit naturel et le traitement oncologique qu’il propose. Il déplore toutefois que certains naturopathes ou homéopathes ne fassent pas preuve de la même ouverture, et recommandent à leurs patients de simplement cesser leurs traitements de chimiothérapie : «Ils condamnent mon traitement sans le connaître et prescrivent leurs propres traitements. Je trouve dans ce cas que c’est peut-être eux qui font preuve de fermeture d’esprit, alors que ce sont souvent nous qui sommes vus comme les praticiens qui ne veulent rien savoir d’autre que la médecine conventionnelle.»

Les bienfaits de la massothérapie

Il y a certaines thérapies alternatives avec lesquelles le Dr Michon et l’équipe du service d’oncologie du Centre mère-enfant se sentent par contre beaucoup plus en confiance. C’est le cas de la massothérapie, qui est offerte par Leucan, à tous les jeunes patients afin de leur procurer détente et bien-être, en plus de soulager leur douleur. Il s’agit d’un service disponible non seulement pour les patients hospitalisés, mais également pour ceux qui sont soignés à domicile.

Massothérapeute pour Leucan, Lucie Godbout se souvient qu’autrefois l’utilisation de la massothérapie en oncologie était elle aussi perçue avec méfiance. Certains craignaient que les massages ne favorisent le développement des métastases. «Mais maintenant qu’on connaît bien comment la maladie évolue, on a pu développer une façon d’offrir le massage.»

«Le cancer n’est pas une contre-indication au massage, précise-t-elle, mais il y a beaucoup de contre-indications à masser une personne qui a le cancer. Il faut donc avoir une bonne connaissance du diagnostic, des effets secondaires, des médicaments et des traitements de chimiothérapie que les gens vont prendre pour être capable d'adapter le geste de massage en fonction du moment où vous êtes rendu dans votre processus de traitement.» C’est pourquoi les massothérapeutes de Leucan ont suivi une spécialisation en oncologie afin de pouvoir masser les jeunes patients en toute sécurité.

Une intégration réussie

Le Dr Michon apprécie beaucoup le travail de ces massothérapeutes, qu’il considère comme une partie intégrante de l’équipe traitante. Il note d’ailleurs que ceux-ci font toujours preuve d’un grand professionnalisme, notamment lorsqu’ils s’informent auprès du médecin de certains détails concernant la condition de santé de leurs patients. L’équipe de massothérapie tient d’ailleurs des dossiers détaillés sur chaque patient, dossiers qui rassemblent non seulement le diagnostic et la partie du corps atteinte, mais aussi toutes les complications survenues.

Dans le cas de la massothérapie, on peut donc dire que l’intégration médecine conventionnelle / médecine parallèle est vraiment réussie. Pour les autres approches, le rapprochement demeure fragile, mais on sent une certaine ouverture de la part de l’équipe d’oncologie. La clé du succès demeure toutefois la communication, et il incombe aux parents de bien informer leurs médecins de leurs choix en matière de thérapies alternatives et de produits naturels.