Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Le point sur l'acupuncture

Émission du 14 février 2013

L’acupuncture fait partie de notre paysage depuis une quarantaine d’années. On compte actuellement au Québec près de 800 acupuncteurs. En Occident, la popularité de cette pratique ne se dément pas et, chez nous, elle compte de plus en plus d’adeptes. Et les motifs de consultation sont multiples : retourner un bébé avant un accouchement, arrêter de fumer, diminuer la douleur et bien d’autres raisons.

Où en est la reconnaissance de l’acupuncture sur le plan scientifique? Notre journaliste Caroline Gauthier a enquêté sur la question.

Un vocabulaire à décoder

Le langage des acupuncteurs est parfois déconcertant : car pour expliquer leurs traitements, ceux-ci vont souvent utiliser des expressions étranges comme «stimuler le chi», «calmer le shen» ou «tonifier le yang de rate». Pour comprendre le sens et l’origine de cet énigmatique vocabulaire, notre journaliste est allée à la rencontre de Michel Jodoin, un acupuncteur émérite et un pionnier dans cette pratique au Québec. Il a un regard lucide sur sa pratique.

«Le chi, c’est l’énergie, explique-t-il. C’est ce que les Chinois ont appelé l’énergie et ce n’est pas si ésotérique que ça. Ça correspond à ce que je vais extraire de mon alimentation et qui va me donner de la vitalité. À l’époque où les Chinois ont exprimé leurs connaissances de la santé, ils avaient les termes qu’ils avaient à l’époque. Ils ne pouvaient pas parler du système nerveux, ils ne pouvaient pas parler du système endocrinien, ils ne faisaient pas de dissection. Ils ont donc utilisé un système avec leurs propres termes. Et l’énergie, pour eux, ils se sont rendu compte que l’organisme a besoin d’une certaine vitalité pour pouvoir fonctionner et ils ont appelé ça l’énergie.»

Mais en termes scientifiques d’aujourd’hui, à quoi correspond ce chi ou cette énergie? «C’est difficile, reconnaît Michel Jodoin. Quelques fois, ça correspond à l’influx nerveux, tout simplement. Mais dans d’autres situations, ça ne s’explique pas. Lorsqu’on regarde les méridiens qui sont les canaux qui doivent faire circuler le chi à l’ensemble de l’organisme, certains de ces canaux sont très précisément associés avec des trajets nerveux, mais pour plusieurs autres, absolument pas. Alors on se demande si les Chinois ont essayé de traduire le système nerveux à leur manière, par le biais des méridiens, ou s’ils ont compris autre chose.»

Mais cette impossibilité de traduire certains concepts de l’acupuncture en langage moderne ne vient-elle pas un peu discréditer l’acupuncture? Reconnaissant que la problématique est réelle, Michel Jodoin croit que les anciens termes utilisés par les Chinois doivent être transposés dans un vocabulaire moderne. «Je crois qu’on doit sortir de ça, et comprendre ce que les Chinois ont voulu dire mais à la lumière des informations qu’on a aujourd’hui.»

«Par exemple, poursuit-il, les Chinois vont dire que lorsque le rein s’affaiblit, ça peut avoir une incidence sur la capacité à procréer, la fertilité et la fécondité, les problèmes gynécologiques. Ça n’a aucun bon sens : le rein n’a rien à voir avec le système hormonal sauf que lorsqu’on comprend les choses, on se rend compte que le mot shen en chinois qui a été traduit par le mot rein inclut à la fois le rein et la capsule surrénale. Alors si vous incluez la capsule surrénale dans le concept du rein chinois, évidemment que ça a une relation avec le système hormonal, d’où une relation avec la fécondité, la fertilité et les problèmes gynécologiques. Et c’est également vrai pour d’autres organes.» Michel Jodoin fait remarquer que, de manière générale, les fonctions des organes sont très semblables en médecine occidentale et en médecine chinoise.

L’acupuncture contre la douleur

En dépit des liens qui demeurent difficiles à établir entre les concepts de la médecine chinoise et le langage médical moderne occidental, de nombreuses études scientifiques ont démontré que l’acupuncture pouvait être efficace dans le traitement de la douleur.

Neurophysiologiste, spécialiste de la douleur et chercheur à l’Université de Sherbrooke, Serge Marchand porte un regard ouvert et curieux sur l’utilisation de l’acupuncture pour soulager les douleurs. Il nous explique comment il comprend cette pratique de son point de vue de scientifique.

«Les méridiens, on ne les a jamais vus, on n’est pas capables de les mesurer. Anatomiquement, si vous voulez, on n’en trouve pas : si on dissèque un cadavre, on ne voit pas de méridien. On va donc parler de territoire nerveux, ou d’organisation au niveau des vaisseaux.» Dès le début des années 1980, des études scientifiques ont d’ailleurs commencé à démontrer des corrélations entre ces territoires nerveux et des zones gachettes (des endroits du corps plus sensibles que d’autres au toucher). «Les méridiens, c’est le fil qu’on a fait pour rejoindre ces différentes zones gachette. Ça demeure très hypothétique, mais c’est une des explications possibles.»

Sans que les scientifiques comprennent encore bien les mécanismes sous-jacents, des études ont déjà démontré que l’acupuncture permet de déclencher dans le système nerveux un système d’inhibition de la douleur. «Ce système-là, c’est connu, soutient Serge Marchand. Il permet de relâcher plusieurs neurotransmetteurs : de la sérotonine, de la noradrénaline, des endorphines et ça a un effet sur de grandes régions. Sauf que l’explication, souvent, demeure un peu plus complexe et là on se pose des questions plus scientifiques.»

Malgré les nombreuses questions qui subsistent au niveau scientifique, Serge Marchand s’inscrit en faux contre ceux qui la rejettent sous prétexte que les preuves de son efficacité ne sont pas suffisantes; «Dire que les preuves ne sont pas suffisantes, ça ne veut pas dire que ce n’est pas bon. Ça veut simplement dire que nous avons quelques articles qui nous donnent une piste selon laquelle ça semble fonctionner, mais il faut aller un peu plus loin.»

«Je pense qu’il faut rester critiques face à l’utilisation de l’acupuncture et qu’il faut garder la tête froide, mais il ne faut pas non plus la rejeter dès le départ.»

Pas une panacée

Le problème avec l’acupuncture, c’est qu’elle est souvent présentée comme une panacée, comme bien des thérapies alternatives d’ailleurs. Or, ce n’est pas le cas et elle ne peut pas tout guérir. Michel Jodoin est le premier à le reconnaître et considère que certains acupuncteurs desservent carrément la cause de l’acupuncture en faisant miroiter l’impossible à leurs patients. «Tant que les acupuncteurs n’arriveront pas à comprendre que l’acupuncture a une place particulière, et que la médecine occidentale a sa place et que les deux doivent cohabiter pour le bien-être général des individus, il n’y aura pas d’avancement», souligne-t-il.

Michel Jodoin tient d’ailleurs à mettre lui-même certains bémols : l’acupuncture ne peut pas guérir certaines maladies telles que le cancer ou la sclérose en plaques, elle ne peut qu’en soulager certains symptômes. Idem pour l’arthrose : «L’acupuncture peut aider pour des problèmes d’arthrose, mais elle ne peut pas faire disparaître l’arthrose.»

Par contre, pour d’autres problèmes de santé, elle peut s’avérer vraiment très efficace, tout particulièrement dans le traitement contre la douleur et les processus inflammatoires mais aussi contre les problèmes digestifs et d’ordre gynécologique.

L’effet placebo

De son point de vue de neurophysiologiste, Serge Marchand croit que les traitements d’acupuncture ont un effet qui agit sur différents systèmes de notre organisme, comme le système nerveux autonome et le système immunitaire. «On touche à beaucoup de phénomènes en tant que tels, donc c’est difficile d’isoler qu’est-ce qui fait que l’acupuncture est efficace pour un problème X ou Y.»

Dans son laboratoire, Serge Marchand a réalisé à plusieurs reprises des expériences sur l’effet placebo. Il n’exclut pas du tout que celui-ci entre en jeu dans l’acupuncture, d’autant plus que cette pratique est souvent entourée d’un rituel important. Or, le rituel est un élément très important dans l’effet placebo. «C’est certain qu’il y a un effet placebo, mais est-ce que c’est un problème? Maintenant, est-ce que c’est négatif? Pas du tout. Ce qui est un problème, c’est quand l’effet placebo est très grand, c’est très difficile après d’étudier l’effet spécifique du traitement, car il semble tout petit à côté.

Vers une meilleure intégration de l’acupuncture au système de santé?

En dépit des nombreuses questions scientifiques qui demeurent et devront être éventuellement fouillées, il n’en demeure pas moins que l’acupuncture est une médecine peu coûteuse. En Chine, elle a permis de soigner beaucoup de gens à peu de frais lors de périodes économiques difficiles, sous l’ère de Mao par exemple. En complément de la médecine occidentale, ne vaudrait-il pas la peine de lui faire une place dans notre système de santé?

À l’heure actuelle, au Québec, l’acupuncture est enseignée au Collège de Rosemont et pas du tout au niveau universitaire. Pour Michel Jodoin, il est clair que le Québec a du rattrapage à faire de ce côté : «Il n’y a à peu près qu’au Québec que l’enseignement de l’acupuncture ne se fait qu’au niveau collégial. Si on veut avoir des capacités de recherche en acupuncture, des fonds de recherche et des outils pour nous permettre de mieux comprendre l’acupuncture, il faut absolument amener ça au niveau universitaire. Ça ne peut pas rester au niveau du cégep.»

Mais puisque l’acupuncture est enseignée dans un établissement collégial public, donc financé par les fonds publics, comment se fait-il qu’elle ne soit pas mieux intégrée dans les hôpitaux? À cette question, Michel Jodoin préfère se réjouir des progrès jusqu’ici accomplis : «Avant, l’acupuncture n’était même pas légale, maintenant elle l’est. Avant, elle n’était pas remboursée par la CSST ni par la SAAQ, elle l’est maintenant. Avant, il n’y avait aucun acupuncteur dans les hôpitaux, maintenant il y en a quelques-uns, en obstétrique par exemple. Mais combien de temps faudra-t-il avant que l’acupuncture fasse sa vraie place dans les hôpitaux? Je ne sais pas.»

Michel Jodoin croit toutefois que l’absence de langage commun entre les acupuncteurs et les médecins représentent un réel frein à une meilleure inclusion des acupuncteurs dans le système de santé conventionnel «Est-ce qu’un acupuncteur peut travailler dans un hôpital et avoir le même dénominateur commun avec un médecin ou un professionnel de la santé? Peut-il s’exprimer en termes qui seront compris? Tant qu’on va cantonner l’acupuncture à s’exprimer en termes antiques, on ne pourra jamais rejoindre le milieu scientifique ou le milieu de la santé.»

Pour sa part, Serge Marchand croit qu’un changement de culture est déjà à l’œuvre dans le milieu médical. À ce titre, il cite en exemple un congrès sur les approches alternatives qui a maintenant lieu tous les ans à la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke et qui permet aux étudiants en médecine de se familiariser avec certaines pratiques comme l’acupuncture ou des techniques de relaxation. «Vous voyez, il y a une ouverture qui est en train de se faire.»

Il croit toutefois que cette ouverture doit se faire de part et d’autre, donc aussi du côté des acupuncteurs : «Il faut aussi que les acupuncteurs acceptent que l’acupuncture, ça doit être étudié, comme le reste. Et il faut aussi accepter que certaines approches, qu’on pensait très efficaces, ne le sont pas.»

«On ne partira pas avec l’idée que c’est du gri-gri, conclut-il, mais pas non plus que c’est la panacée qui va tout guérir. Et à ce moment-là, on va être capable de se rejoindre et de parler le même langage.»

Le mot de Georges

Lui-même détenteur d’un certificat en acupuncture de l’Institut de médecine traditionnelle de Pékin obtenu en 1980, Georges Lévesque s’intéresse de près aux développements de l’acupuncture sur le plan scientifique.

Il tient toutefois à rappeler que l’acupuncture n’est qu’une branche somme toute assez mineure de la médecine traditionnelle chinoise qui repose surtout sur les plantes.

Ce ne sont pas les compagnies pharmaceutiques qui vont subventionner les recherches sur l’acupuncture. Celles-ci sont donc difficiles à financer. Depuis le temps qu’on s’y intéresse, on a accumulé des preuves convaincantes de l’efficacité de l’acupuncture pour le traitement de la douleur sous toutes ses formes, mais pour tout le reste, on manque encore de données probantes.