Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Obsession de l'apparence chez les jeunes

Émission du 21 février 2013

Les jeunes d’aujourd’hui sont si obsédés par leur image corporelle qu’on pourrait parler d’une véritable épidémie. À neuf ans, une fillette sur trois a déjà tenté de perdre du poids. La plupart des adolescentes, qu’elles soient minces ou rondelettes, vivent avec l’espoir de maigrir. Et comme l’adolescence est souvent associée à des comportements extrêmes, plusieurs se livrent à des pratiques qu’on pourrait qualifier de dangereuses, en essayant par exemple des régimes drastiques trouvés sur Internet ou encore en consommant des laxatifs.

Des ateliers qui font réfléchir

Agente de développement pour le Groupe équilibre, Carine Thibault visite aujourd’hui des classes de l’école Calixa-Lavallée, une école secondaire de Montréal-Nord qui prend très au sérieux le problème de l’obsession de l’image corporelle chez les jeunes. Avec raison, puisque les enseignants et les intervenants scolaires sont consternés de constater qu’un si grand nombre de leurs étudiantes se présentent à l’école sans manger ni le matin ni le midi, se contenant à peine de grignoter un peu le soir. Tout ça bien sûr dans l’espoir de perdre du poids et d’atteindre les standards de beauté que leur dictent les industries de la mode et du divertissement. Pire encore, les jeunes filles semblent fières de ces régimes qu’elles s’imposent, remarque l’infirmière clinicienne Édithe Clément, et elles ne semblent pas du tout préoccupées par l’impact de cette sous-alimentation sur leur état de santé.

Pour renverser la vapeur et changer les mentalités, les intervenants du groupe Équilibre offrent des ateliers de sensibilisation aux problèmes liés au poids et à l’image corporelle. Ce matin, les jeunes de la classe sont appelés à réfléchir sur les techniques utilisées par l’industrie de la mode pour retoucher les photos et améliorer le corps des mannequins. «Le but de cet atelier est de développer le regard critique face aux images qui les entourent, donc les images qu’on voit au cinéma, dans les magazines, sur Internet ou à la télé.»

«Les jeunes savent que les photos sont retouchées, explique Carine Thibault, mais ils ne savent pas à quel point elles le sont. Et c’est ce qu’on voit dans l’atelier : pour amener les jeunes à voir les retouches et les techniques utilisées par l’industrie de la mode pour modifier les photos.»

Sur le terrain, Carine Thibault a remarqué que de nombreux jeunes témoignent qu’ils se sentent déprimés ou dévalorisés en regardant ces photos, que des jeunes filles se trouvent grosses ou laides et rêvent de ressembler à ces corps de rêve. Notant que 65 % des jeunes sont insatisfaits de leur image corporelle, Carine Thibault souligne que cette insatisfaction est nourrie par les divers commentaires que les jeunes peuvent entendre dans leur entourage, mais aussi beaucoup par ces images qui les bombardent de tous bords tous côtés.

Des corps idéalisés

«L’image a une importance primordiale dans notre société, analyse Geneviève Rail, sociologue et directrice de l’Institut Simone de Beauvoir à l’Université Concordia. On a une société qui est très axée sur la culture populaire, et cette culture s’est développée d’une certaine façon au cours des 20-30 dernières années pour mettre beaucoup l’accent sur le corps, la beauté et la santé.»

Les corps des hommes et des femmes mis en valeur par cette culture populaire ont d’ailleurs subi une profonde métamorphose au cours de cette période, note la sociologue : «Les corps des hommes ont grossi de manière exponentielle alors que les corps des femmes ont beaucoup rapetissé. Et, dans tous les cas, les corps dont on parle sont des corps idéalisés, des corps presque parfaits, des corps presque inatteignables pour 99 % des jeunes garçons ou des jeunes filles. En cela, les images inatteignables posent problème, car elles amènent les jeunes à se dévaloriser et à voir leur corps comme étant moins que cet idéal.»

Des habitudes de vie malsaines

Troublées par ces modèles inatteignables, de très nombreuses jeunes filles n’hésitent pas à adopter des régimes drastiques, inconscientes du risque qu’elles courent en se sous-alimentant de la sorte. «Quand les jeunes sautent des repas, ou des journées sans manger, ou font de l’activité physique de façon extrême, ce n’est pas un problème pour eux dans leur tête, car leur objectif, c’est d’atteindre un poids X, explique Carine Thibault. Mais quand ils suivent nos ateliers, ça leur fait prendre conscience à quel point ça peut être dangereux pour leur santé.»

Le problème est d’ailleurs si généralisé, soutient l’infirmière Édithe Clément, qu’en secondaire 5, les jeunes filles se disent librement entre elles qu’elles ne mangent pas et aucune ne s’étonne, puisque c’est pratiquement devenu la norme.

Une insatisfaction qui commence jeune

Professeure de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais, Annie Aimé s’intéresse à la problématique du poids et de l’image corporelle chez les jeunes de 8 à 12 ans. Ses recherches l’ont amenée à constater que cette insatisfaction corporelle s’installe très tôt chez les enfants. «Dans les recherches que j’ai pu faire au niveau des jeunes de 8 à 12 ans, ce qu’on constate, c’est qu’il y a environ 25 % des garçons et des filles qui voudraient changer leur corps. Ce n’est pas seulement de dire “Je n’aime pas mon nez ou mes yeux”, mais ils voudraient changer leur corps.»

À 12 ans, l’entrée dans la puberté représente toutefois un moment charnière dans la consolidation de cette insatisfaction puisque, comme le souligne Annie Aimé : «Le corps change, prend des formes, mais le corps prend aussi du gras. Le corps grossit. Alors, ça entraîne un plus grand risque d’insatisfaction et avec cette insatisfaction, tous les comportements qui peuvent s’ensuivre.»

Et les moyens ne manquent pas pour tenter de rejoindre cet idéal corporel : pilules amaigrissantes, laxatifs, diurétiques, produits miracles pour brûler les graisses… Encore peu informés et critiques face aux promesses que l’industrie peut leur faire miroiter, les jeunes sont nombreux à tomber dans ces pièges.

Pas seulement les filles

Ce qui peut sembler surprenant, c’est que les filles ne sont pas les seules à tomber dans ce piège. Les garçons sont eux aussi très vulnérables aux diktats de la mode et de l’image corporelle. Mais à l’inverse des filles, ceux-ci ne veulent pas maigrir, mais grossir en quelque sorte puisqu’ils cherchent à avoir de plus gros muscles. «Les garçons commencent à être plus insatisfaits dès 11 ans, explique Annie Aimé, et là, ils peuvent se mettre à la diète comme les filles (sauf qu’ils commencent plus tard qu’elles, puisque celles-ci peuvent commencer dès l’âge de 8 ans), mais aussi à faire plus d’activités physiques pour essayer d’atteindre le fameux “6-pack” que tous les hommes veulent.»

Pour Geneviève Rail, ce problème atteint des proportions jusqu’ici inégalées : «Jamais comme avant on n’a vu les jeunes utiliser des produits, des services, des façons d’atteindre un corps beau, et donc la pression est immense auprès des jeunes garçons et des jeunes filles.»

Déjà soucieux du regard des autres

Les plus récentes études démontrent que la préoccupation pour le poids chez les jeunes filles commence dès l’âge de 5 ou 6 ans. Certaines d’entre elles ont également observé que les enfants de 4 ans démontrent une aversion pour les personnes en surpoids. «Ça commence déjà vers 5 ou 6 ans, explique Annie Aimé. C’est ce qu’on a démontré au cours de 10 dernières années.»

«À 5 ans, la préoccupation touche davantage à l’apparence, précise la chercheuse. Les petites filles se demandent si leurs cheveux sont corrects, comment est leur peau ou leurs yeux… Mais vers 6 ans, on voit apparaître des préoccupations qui peuvent être de l’ordre du poids. “Est-ce que je suis trop grosse? Trop maigre?”»

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les messages de santé publique qui pointent du doigt les obèses ont bien marché. «À quatre ans, les enfants savent déjà que ce n’est pas bien d’être gros, soutient Annie Aimé. Il y a une intolérance dans la société par rapport à l’obésité et au surpoids, les enfants l’ont bien appris. À 5 ans, ils savent quoi faire pour perdre du poids.»

Les petites filles en particulier en savent déjà beaucoup sur le sujet dès l’âge de 5 ans, poursuit Annie Aimé, puisque nombre d’entre elles ont une maman qui est déjà à la diète. À cela s’ajoutent les multiples messages véhiculés par les publicités télévisées auxquelles ils sont régulièrement exposés.

«On voit maintenant des publicités qui sont axées sur la vente de produits à des tout-petits, remarque Geneviève Rail. Alors, les jeunes se retrouvent dans une culture où on crée des désirs perpétuels et ça, ça n’existait pas il y a 30 ans.»

Ce qui inquiète tout spécialement les spécialistes et les intervenants, c’est que cette insatisfaction corporelle s’installe avant même que les jeunes aient les aptitudes cognitives et un esprit critique leur permettant de faire la part des choses. À titre d’exemple, Annie Aimé cite les ateliers de sensibilisation qui commencent à être offerts aux jeunes à partir de l’âge de 11 ou 12 ans parce que c’est la période où les jeunes commencent à pouvoir critiquer les messages qu’ils reçoivent. «Ce que je trouve déplorable, c’est que si on commence à être insatisfaits dès 5 ans, on n’est pas capable de critiquer.»

Des conséquences importantes

Dans certains cas, cette obsession de l’image corporelle chez les enfants peut avoir des conséquences à long terme : «Les enfants qui ont des problèmes d’image corporelle peuvent vraiment évoluer vers des problèmes de santé mentale, soutient Annie Aimé. Le plus rapproché, c’est bien sûr le trouble alimentaire, mais il peut aussi y avoir de l’anxiété, des symptômes dépressifs et éventuellement un trouble de l’humeur.»

Une tendance lourde

Devant cette épidémie de l’obsession de l’image corporelle, plusieurs ont déjà tenté de renverser la vapeur. C’est notamment le cas de la compagnie Dove qui produit depuis un certain temps déjà des messages publicitaires visant à encourager les femmes à mieux accepter leurs corps. Mais pour Édithe Clément, le défi demeure immense : «Malheureusement, je ne vois pas d’amélioration. Malgré tout ce qu’on peut faire en classe ou dans les campagnes à la télévision comme celles de Dove, ou quand on leur montre comment ces images sont modifiées et montées, les filles pensent encore qu’elles peuvent ressembler à ces images qu’elles voient dans les revues ou les publicités.»

Pour Geneviève Rail, il faut absolument que des actions majeures soient mises en place pour changer les mentalités : «Pour renverser la tendance lourde de ce qu’on voit auprès des jeunes, des gestes importants doivent être posés, notamment tout ce qui se passe à l’école. On a très peu de cours sur le corps comme tel, avant il y avait des cours d’éducation sexuelle mais on en a beaucoup moins, au Québec comme dans les autres provinces.»

«Dans ces cours-là, poursuit-elle, c’est important de parler du corps, des changements qui se passent dans son corps et de la façon dont on doit se sentir et de faire circuler des discours qui viennent perturber les discours dominants, c’est-à-dire des discours qui devraient critiquer ou déconstruire ce qui se passe dans les médias.»

Changer les mentalités

Dans cette guerre contre la dictature de l’image corporelle, Carine Thibault et ses collègues du groupe Équilibre travaillent sur la ligne de front. En plus d’offrir des ateliers de sensibilisation dans les écoles et les maisons de jeunes, ils offrent également une formation aux intervenants. L’objectif : amener les intervenants à travailler cette problématique avec les jeunes sans entraîner d’effets pervers.

À ce titre, certaines pratiques bien intentionnées sont plutôt à proscrire, explique Carine Thibault, par exemple mesurer le tour de taille et peser les étudiants en début d’année pour suivre leur évolution, une pratique qui existe encore dans les cours d’éducation physique. Idem pour l’indice de masse corporelle : les professeurs ne devraient pas imposer cette pratique néfaste aux étudiants.

«Il faut dire aux intervenants qu’on peut être en santé à tous les poids, explique Carine Thibault, surtout à l’adolescence. On est en croissance. Un jeune peut avoir un poids X en début d’année et avoir l’air d’une échalote à la fin de l’année.»

Pour sa part, Annie Aimé plaide pour que les parents, les professeurs et les intervenants offrent avant tout un soutien émotif aux enfants aux prises avec un problème d’image corporelle et les aident à travailler leur estime de soi. «Il n’est jamais trop tard pour aider un jeune à travailler son image corporelle.»

Pour Édithe Clément, c’est en axant sur les saines habitudes de vie et sur les points forts des jeunes qu’on peut amorcer un véritable changement positif. : «Moi, je suis convaincue qu’un jour, on réussira à changer ça. Oui, il faut que ça change, car on ne peut pas rester comme ça.»

Informations supplémentaires

On pense que cette obsession généralisée de l’image et du poids corporel contribue à l’augmentation fulgurante des troubles alimentaires graves, comme la boulimie et l’anorexie, dont le nombre de cas a triplé depuis les années 1960.

Pour en savoir plus sur le groupe Équilibre : http://www.equilibre.ca