Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Le portrait

Louise Lafaille : une artiste ‘impatiente’

Émission du 9 novembre 2006

Les problèmes de santé mentale affectent beaucoup de gens. Dans certains cas, la maladie peut rendre la communication avec les autres extrêmement difficile, parfois même presque impossible. Les Impatients, fondation vouée à l’art-thérapie, se dédie depuis plusieurs années au mieux-être des personnes souffrant de problèmes de santé mentale en leur offrant notamment des ateliers de création en arts visuels.
Louise Lafaille est une «Impatiente» qui a accepté de nous rencontrer chez elle, dans son atelier, pour partager avec nous son parcours. Elle nous parle de cette démarche de création qui, de son propre aveu, l’a sauvée.
Louise Lafaille a 59 ans et un visage parcheminé, marqué par la vie. Pourtant cette femme rayonne de l’intérieur et paraît très sereine malgré les drames qu’elle a vécus. Qu’est-ce qu’il l’a amenée à devenir une «Impatiente»? Une maladie chronique très souffrante, la polyarthrite rhumatoïde, deux dépressions majeures et deux tentatives de suicide qui font qu’elle a vécu deux séjours prolongés à l’hôpital Louis H. Lafontaine. Lors de son dernier séjour, une psychologue lui a demandé si elle voulait faire de la peinture. Louise a répondu par un OUI enthousiaste, car c’est ce qu’elle avait toujours voulu faire dans la vie.
Louise se raconte facilement et avec générosité : «À 59 ans, je me reconstruis. J'ai développé le goût de vivre grâce aux Impatients, continue-t-elle. Je demeure en marge, mais la fondation m'a aidée à m'intégrer... Il faut amener la société à avoir une autre vision de la maladie mentale.»

Est-ce que cela vous dérange de parler des circonstances qui vous ont conduite jusqu’ici?

Non, car je suis forte maintenant. Je sais mieux ce que je suis, qui je suis, je le sais mieux qu’avant. Ce qui m’a conduite ici, c’est la souffrance physique et mentale. J’ai suivi un chemin tortueux pour arriver à faire de l’art alors que c’était dans ma nature d’être artiste.
Je suis arrivée ici, aux ateliers des Impatients, il y a 6 ans. J’avais donc 53 ans. Ça faisait trois mois que j’étais à l’hôpital. J’avais été hospitalisée deux fois consécutivement et, pour moi, c’était le bout du bout, il n’y avait plus rien, je n’étais plus rien.  En venant ici, j’ai appris à me reconstruire.

Quand vous allez en art-thérapie, vous devez vous investir complètement dans votre démarche, vous ne devez pas attendre que cela vous tombe tout cuit dans le bec. Pour moi, c’était ça, bouger ou mourir. Quand j’ai fait ma dernière tentative de suicide, j’étais vraiment prête à partir. Je n’avais plus de ressources, plus d’outils pour m’en sortir. Je n’en pouvais plus et je voulais me reposer pour un bon bout de temps. J’avais longuement mûri mon geste.

Pourquoi la tentative de suicide?

C’était une accumulation de choses, une accumulation de problèmes de santé physique, un divorce, j’allais de déboire en déboire. Après le divorce, j’ai fait une dépression majeure. Mes enfants étaient adultes lorsque c’est arrivé. J’en ai deux dans la vingtaine et un dans la trentaine.

J’ai justement écrit un petit papier là-dessus. Je vais essayer de le dire comme ça:

C’est parce qu’on n’a plus de rêves. Parce qu’on n’est pas une bonne mère, parce qu’on n’est pas adéquate, parce qu’on n’a plus de place, parce que la flamme s’est éteinte, parce qu’on n’a plus de rêves encore.

Depuis que je suis toute petite, je suis triste. J’ai toujours ressenti en moi une nostalgie profonde, j’ai toujours été très touchée par la souffrance dans mon environnement. Je me demandais toujours «Pourquoi»? Qu’est-ce que je peux faire? Pourquoi je ne peux rien faire pour changer le monde?

Qu’est-ce que c’est, pour vous, l’art-thérapie?

L’art-thérapie, c’est se mettre à table avec notre propre créativité. Une créativité qui vient chercher ce qu’on a à dire. Ce qu’on n’a pas dit depuis toujours, qui nous met en contact avec nos émotions, notre vécu. C’est de l’art-thérapie. Pour moi, ça marche en tout cas. Et j’en vois d’autres pour qui ça marche. Souvent quand on est malade, ça nous prend des prétextes pour venir à bout de ce qui va pas. On vient ici, et selon les couleurs qu’on pose sur le papier, selon les formes aussi que l’on trace, l’histoire qu’on pose aussi sur le papier, ça nous aide à nommer. Moi, j’ai vécu tout le temps avec une souffrance intérieure qui ne venait pas à bout de s’exprimer. Je n’osais pas en parler. En faisant de l’art, je me suis rendu compte que ça faisait parler tout ce que j’avais en dedans. Tout ce qui touchait à mes émotions. Pourquoi telle couleur va m’attrister tandis qu’une autre va me remplir de joie, ça c’est l’histoire de chacun. C’est très individuel.

Comment ça se passe, dans les ateliers d’art-thérapie?

Ici on nous accueille avec tellement de respect, tellement de respect de ce qu’on est, avec de l’amour et de la générosité.
Je viens en atelier quatre heures par semaine. L’art-thérapeute, Johanne Proulx, nous fait parler de ce qu’on fait. Ce n’est jamais elle qui interprète ce qu’on a voulu dire. Des fois, je fais des choses et je ne sais pas moi-même ce que j’ai voulu dire. Je lui montre et lui demande ce que ça veut bien représenter. Mais elle me renvoie à moi-même. C’est moi qui dois parler.
On a tous un potentiel créateur en soi qui peut nous amener au-delà de ce qu’on croit possible. On a des trésors en soi. Depuis que je viens ici, je vois mon psychiatre aux trois mois seulement. Je vais beaucoup mieux. Je dis que mon psychiatre et mon art-thérapeute sont là pour m’accompagner, mais c’est moi-même qui me soigne en m’exprimant par différentes formes d’art. Je suis accompagnée, je ne suis plus soignée, c’est bien différent.

La peinture ça vous apporte quoi?

La peinture ne m’a pas sorti de quelque chose, ça m’a ramené. Ça m’a ramené à ce que j’étais vraiment. Vers l’âge de 16 ou 17 ans je passais beaucoup de temps dans les musées et je rêvais d’étudier aux Beaux-arts. J’avais préparé mon porte-folio. Mais j’avais un père aux idées étroites et ma mère était trop soumise pour s’opposer à lui. Il ne voulait pas que je devienne une artiste. Je viens d’un milieu ouvrier moyennement éduqué. Ma mère était d’un milieu plus bourgeois que mon père. Lui, c’était le père genre «bonne famille canadienne française».
Ma sœur travaillait dans un bureau d’assurance. J’ai donc renoncé à mes rêves et j’ai fait la même chose qu’elle, je suis allée travailler dans un bureau. Puis j’ai suivi la route toute tracée, je me suis mariée et j’ai arrêté de travailler. Après quelques années j’ai continué mes études par petits bouts, j’ai suivi des cours privés en arts, je suis allée au cégep, j’ai suivi des cours d’histoire de l’art. J’ai aussi été céramiste, j’ai eu un petit studio de poterie et je donnais des cours à des enfants et des adultes. Le domaine artistique me faisait du bien, cela m’était salutaire. Alors, je pense que c’est là que ça s’est passé, c’est ma vraie nature, les arts.

Qu’est-ce qui vous inspire?

Je m’inspire beaucoup de la poésie, par exemple, je lis Gaston Miron, je m’inspire de la nature. L’art-thérapie ne m’a pas seulement rendue créatrice dans la vie, cela m’a rendue créatrice de ma vie. Cela m’a vraiment sauvée. Sinon, ce serait à nouveau la catastrophe. J’ai trouvé en plus, ici, une franche amitié entre ceux qui viennent. J’ai été représentante des Impatients l’an dernier. Nous étions jusqu’à 200 à fréquenter le centre. À cause de cela, j’ai dû apprendre à prendre la parole en public. Tout un défi! Mais j’ai tellement aimé cela, que je rêve de donner un jour une conférence. Mon sujet ce serait «L’espoir».

L'art-thérapie est une forme de psychothérapie qui utilise la création artistique (dessin, peinture, collage, sculpture, etc.) pour prendre contact avec son intériorité, l'exprimer et se transformer. Sans se préoccuper de la qualité ou de l'apparence de l'oeuvre finale, la démarche thérapeutique consiste à laisser progressivement surgir ses images intérieures, qui peuvent être autant le reflet d'expériences du passé que de rêves auxquels on aspire. Le geste créateur fait appel au corps qui se met en mouvement pour créer une oeuvre concrète; dans le même élan, il sollicite l'imagination, l'intuition, la pensée et les émotions. Les images ou les formes ainsi créées, en plus de dévoiler certains aspects de soi, peuvent générer une vision et des comportements nouveaux qui contribueront à des guérisons physiques, émotives ou spirituelles.*
Au Québec, on commence à s’intéresser à la thérapie par les arts vers le début des années 80. Bien que plusieurs se présentent comme art-thérapeutes, pour avoir le droit de porter le titre d’art-thérapeute professionnel, il faut être titulaire d’une maîtrise en art-thérapie ou d’un diplôme équivalent approuvé par l’Association des art-thérapeutes du Québec.*

*Source : Passeport Santé

Ressources :

Pour en savoir plus sur l’art-thérapie, consultez le site Internet de l’Association des art-thérapeutes du Québec :
http://aatq.org/fr/