Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Allaiter ou pas ?

Émission du 21 mars 2013

Dans les années 1950, le biberon est apparu comme une véritable libération pour les femmes qui faisaient une entrée massive sur le marché du travail. Tellement qu’à la fin des années 1960, à peine 10 % des bébés québécois étaient allaités. Avec les années, les études qui ont démontré la supériorité du lait maternel se sont multipliées, et plusieurs pays du monde ont commencé à mener des campagnes de sensibilisation vantant les mérites de l’allaitement.

Apparemment, le message est passé : aujourd’hui, 83 % des femmes ici initient l’allaitement à l’hôpital. Mais à quel prix? Certains sont d’avis qu’on met beaucoup trop de pression sur les mères, mais est-ce vraiment le cas? Nous sommes allées voir comment ça se passe dans les hôpitaux du Québec.

Un problème culturel

La tension couvait déjà depuis un certain temps, mais le débat s’est intensifié depuis le déclenchement de la controverse entourant la fameuse campagne de promotion de l’allaitement de la Direction de la santé publique avec Mahée Paiement. De nombreuses jeunes mamans se plaignent que la pression des infirmières en faveur de l’allaitement est trop intense et culpabilise les mères qui choisissent de ne pas allaiter, ou d’y mettre fin prématurément en raison des difficultés qu’elles éprouvent. C’est ce qu’ont toutes deux vécu Isabelle Landry et Valérie Gouin. Dans le cas d’Isabelle, elle explique qu’elle a mis fin à l’allaitement de son bébé parce qu’elle n’avait plus de lait et que le bébé avait faim. Dans le cas de Valérie, la raison était différente, puisque sa fille refusait de boire au sein. Malgré les différentes raisons qui les ont menées à troquer le sein pour la bouteille, les deux femmes ont toutes les deux ressenti beaucoup de pression sociale et de culpabilité suite à cette décision personnelle.

Professeure et chercheuse en sciences infirmières à l’Université du Québec en Outaouais,
Louise Dumas connaît bien la problématique de l’allaitement qu’elle a étudié non seulement ici au Québec, mais aussi en Suède. Elle explique que les problèmes reliés à l’allaitement doivent être replacés dans un contexte culturel, puisque pendant très longtemps, les bébés n’étaient pas allaités : « Ce n’était pas dans notre culture d’être allaités, c’est très clair. On a perdu les modèles. On a perdu comment ça se fait. » Citant l’exemple de la Suède, Mme Dumas explique que les cliniques d’allaitement sont réservées aux femmes qui vivent un problème majeur. Autrement, les nouvelles mamans peuvent compter sur l’aide du réseau de femmes qui les entourent, que ce soit leurs mères, leurs sœurs, leurs voisines ou leurs amies. « Tout le monde est capable de t’aider parce tout le monde allaite. Ici au Québec on n’a pas ça, mais on essaie de le développer. Et le Québec avance tout de même assez vite. Ça va assez bien. Mais est-ce que les femmes se sentent poussées? Oui, elles se sentent poussées, mais c’est normal qu’elles sentent de la pression parce que tous les professionnels s’entendent et toutes les recherches sont claires sur la supériorité de l’allaitement, et sur la supériorité du contenu, donc du lait en tant que tel. »

Chercheur et professeur de pédiatrie, d'épidémiologie et de biostatistique à la Faculté de médecine de l'Université McGill, le Dr Michael Kramer est une sommité internationale dans le domaine de l’allaitement. Ses travaux de recherche sur les bienfaits de l’allaitement ont notamment influencé les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé émises en 2001 qui encourageaient l'allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de vie des bébés. M. Kramer est d’avis qu’en dépit de tous les bienfaits démontrés de l’allaitement pour les bébés de moins de six mois, il ne faut toutefois pas entretenir une position extrémiste pro-allaitement : « Cette réaction est une réaction à une longue période où l’allaitement était sous-estimé, soutient-il. Je pense que c’est dommage qu’on exagère avec ça, et on doit trouver le bon milieu, l’équilibre entre la promotion de l’allaitement et la culpabilisation des femmes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas allaiter. »

Sentiment d’échec et de culpabilité

Isabelle Landry se souvient tout particulièrement des nombreux commentaires désapprobateurs qu’elle a reçus lorsqu’elle donnait le biberon à sa fille en public : « Pourquoi tu ne veux plus allaiter? Pourquoi tu ne donnes pas le meilleur à ton enfant? Pourquoi tu as choisi de lui donner une préparation alors que tu pourrais lui donner quelque chose de tellement mieux? Je me sentais toujours obligée de me justifier… »

Elle aussi professeure en sciences infirmières à l’Université du Québec en Outaouais, Francine de Montigny nous explique qu’il est effectivement fréquent que des mères, ou des couples, ressentent de la culpabilité lorsqu’ils mettent fin à l’allaitement : « Lorsque les couples éprouvent des difficultés et doivent cesser l’allaitement, ils éprouvent un sentiment d’échec. Une grande part d’entre eux se sentent coupables de ne pas avoir donné le meilleur départ dans la vie à leur enfant. Ils se questionnent sur leurs habiletés parentales. Ils se questionnent sur leurs compétences auprès de cet enfant-là, et pour certains parents, particulièrement les mères, ça peut amener une détresse vraiment importante. »

Dans le quotidien, ce sentiment de culpabilité peut s’exprimer de différentes façons, poursuit Mme de Montigny : les parents peuvent cesser d’alimenter leur enfant en public pour ne pas avoir à se justifier de sortir un biberon, ou pire encore, des mères peuvent ressentir des sentiments dépressifs suite à l’échec de l’allaitement.

Valérie Gouin se souvient très bien de ce sentiment d’échec. Malgré le soutien d’une marraine d’allaitement et des infirmières du CLSC, elle ne réussissait pas à allaiter sa fille correctement, puisque son bébé prenait le sein, mais n’y restait jamais accroché.

« C’est comme si ma fille avait une aversion du sein, raconte-t-elle. Et je me sentais comme quelqu’un qui échouait. Je ne comprenais pas pourquoi toutes mes amies étaient capables d’allaiter, mais que moi je n’y arrivais tout simplement pas. Je trouvais ça difficile à digérer. J’ai vraiment voulu, mais c’est comme si la nature était contre moi. »

Manque d’information

Louise Dumas reconnaît que l’allaitement, aussi naturel et bénéfique soit-il, n’est pas toujours facile pour les nouvelles mamans et que celles-ci sont souvent mal informées ou mal préparées aux difficultés qu’elles pourraient rencontrer dans cet apprentissage.

« On dit que c’est naturel et inné, oui c’est vrai, nuance-t-elle. Mais ça ne veut pas dire que c’est parce que c’est ce pour quoi mon corps a été fait que ça va être facile. C’est un apprentissage autant pour la mère que pour le bébé. Le niveau de difficulté change selon le niveau d’informations que la femme a. Plus la femme s’est informée avant, plus elle a eu des modèles autour qui lui expliquent de ne pas s’inquiéter et que ce sont les premiers temps qui sont plus difficiles, plus le sevrage se fera tardivement. »

Louise Dumas croit d’ailleurs qu’il faut éviter de blâmer exclusivement les femmes pour les problèmes qu’elles rencontrent avec l’allaitement et que les professionnels de la santé doivent aussi prendre leur part de responsabilités.

Les hôpitaux Amis des bébés

Les taux d’allaitement ont commencé à diminuer vers la fin de la Seconde Guerre mondiale en raison de l’entrée des femmes sur le marché du travail, mais aussi des débuts de la fabrication industrielle des substituts au lait maternel. La commercialisation de ces produits a d’ailleurs joué un rôle capital dans cette transition, car dans les pays comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne où les fabricants ont mené des campagnes agressives, en distribuant leurs produits dans les hôpitaux, les taux d’allaitement sont nettement inférieurs à ceux des pays comme la Suède qui ont fermé la porte à ces manœuvres commerciales.

Pour encourager un retour du balancier, l’Organisation mondiale de la Santé a lancé en 1991 une stratégie mondiale appelée L’initiative mondiale des hôpitaux amis des bébés. Ce programme accorde des certifications aux hôpitaux où 75 % des nouveaux-nés n’ont reçu que du lait maternel et où le personnel infirmier a reçu une formation pour encourager les mères à allaiter. À Montréal, un seul hôpital a reçu cette certification : l’hôpital St-Mary.

Louise Dumas nous explique que pour les hôpitaux qui adhèrent à cette initiative, il est essentiel d’appliquer toute une série de mesures pratico-pratiques, comme mettre le bébé peau à peau dès la naissance et enseigner adéquatement les bases de l’allaitement. Il est notamment important d’apprendre aux femmes à décoder les moments où un bébé a vraiment envie de boire et à ne pas minuter la durée de l’allaitement. L’objectif de l’opération : améliorer la santé et l’alimentation des enfants, non seulement en termes de lait maternel comme aliment, mais d’allaitement comme relation nourricière. Les hôpitaux Amis des bébés doivent également refuser de recevoir des échantillons gratuits de préparations commerciales de lait maternisé à donner aux nouvelles mamans, ce qui est la norme dans les autres hôpitaux.

Allaiter deux ans?

Dans ses recommandations mondiales, l’Organisation mondiale de la Santé encourage l’allaitement pour une durée d’au moins deux ans. Mais pourquoi deux ans? Malgré sa position en faveur de l’allaitement exclusif avant six mois, le Dr Michael Kramer remet en question cette norme de deux années : « Il y a très peu d’évidences scientifiques de cette norme dans les pays riches, après 12 mois, soutient-il, parce qu’il n’y a pas beaucoup de femmes qui allaitent plus que 12 mois. Mais il y a pas mal d’évidences qui montrent que les bienfaits de l’allaitement comme la protection contre les infections et contre la mort subite du nourrisson ne persistent que pendant la période de l’allaitement. » Le Dr Kramer souligne également que les risques liés à la consommation de laits maternisés sont moindres qu’ils ne l’étaient autrefois, puisque la qualité des préparations s’est tout de même améliorée. Ces produits ne réussissent toutefois pas à réellement copier tout ce qui est contenu dans le lait maternel.

Un juste milieu?

Dans toute cette controverse qui entoure la promotion de l’allaitement, Francine de Montigny plaide pour une position d’équilibre. Tout en reconnaissant les avancées que le programme Amis des bébés a permis de faire en termes d’allaitement maternel, elle croit qu’il est peut-être temps de laisser un peu plus de libre-choix aux parents.

Pour sa part, Valérie Gouin a pris une heureuse initiative. Quelques semaines après avoir mis fin à l’allaitement, elle s’est informée sur la possibilité de recommencer à allaiter sa fille, ce qu’on appelle la relactation. À sa grande surprise, tout s’est bien passé : la petite a recommencé à prendre le sein comme une petite championne. « Je crois que rendue là, j’étais plus reposée, je n’étais plus dans les hormones de l’accouchement, j’avais eu un peu de repos et j’avais moins de pression. Je savais que j’avais une solution de rechange et je ne me mettais aucune pression. »

« Il y a un cercle vicieux de l’allaitement, explique Francine de Montigny. Plus on est stressée, moins on va éjecter de lait. Le lait va être produit, mais il ne va pas être disponible pour l’enfant. Donc plus la mère est dans un climat confortable et où elle est à l’aise, plus elle va avoir de la facilité à nourrir son enfant. À l’inverse, plus elle est stressée et plus elle anticipe négativement le prochain moment où elle va mettre le bébé au sein, et plus ça va être une rencontre qui va être difficile. » Pour Mme de Montigny, il y a d’ailleurs bien d’autres interactions qu’une mère peut avoir avec son enfant pour suppléer à l’allaitement et il est préférable qu’une mère s’abstienne d’allaiter si cette pratique lui exige tellement d’efforts qu’elle n’a ensuite plus la force de s’occuper davantage de son enfant, parce que l’enfant a d’autres besoins que l’alimentation.

Un avis qui est d’ailleurs partagé par le Dr Kramer : « Culpabiliser les mères qui ne veulent pas allaiter, ce n’est pas excusable à mon avis. À mon avis, il y a bien d’autres façons d’être une bonne mère que d’allaiter. »

Le mot de Georges

Les bienfaits de l’allaitement maternelle sont bien connus et ils sont réels : protection contre les infections, protection contre les allergies et même, dans le cas de la mère, contre le cancer du sein. Cela dit, si des organismes comme l’Organisation mondiale de la Santé prônent l’alimentation maternelle de façon aussi catégorique, c’est qu’ils ont dans leur ligne de mire, le tiers-monde. Dans certains pays, en raison de la pauvreté, les solutions de rechange à l’allaitement maternel peuvent carrément signifier la mort de l’enfant.

Dans des sociétés comme la nôtre, il y aurait peut-être un peu plus de place pour une approche au cas par cas.