Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

L'intimidation à l'école : dans la tête des intimidateurs

Émission du 12 septembre 2013

L’intimidation n’est pas un phénomène nouveau. Très présente dans les médias et les discussions familiales, elle fait beaucoup parler en raison des conséquences dramatiques qu’elle peut entraîner. Dans certains cas, on le sait, elle peut même conduire des victimes au suicide.

Ce dont on entend moins parler, par contre, ce sont les racines de l’intimidation : ce qui se passe dans la tête des intimidateurs. C’est ce que nous avons voulu faire avec ce reportage, pour remonter aux sources du problème et démontrer que les intimidateurs ont eux aussi besoin d’aide.

À la Polyvalente Saint-Laurent, à East Angus en Estrie, on prend le problème de l’intimidation très au sérieux. Et pour la contrer, des intervenants ont fondé il y a six ans le GRIF. De quoi s’agit-il? Le Groupe de rencontres et d’intervention pour filles. Des intervenantes y travaillent étroitement avec des jeunes filles qui ont été trouvées coupables d’intimidation, dans un objectif de prévention.

Angélique Cragg-Fortin fait partie d’un groupe aujourd’hui suivi par le GRIF. Après avoir intimidé d’autres jeunes filles à plus d’une reprise, Angélique a été dénoncée par une de ses victimes à la direction, puis à la police. « On a été rencontrées par les policiers, raconte-t-elle, et on a été averties que si ça continuait, ça irait encore plus loin, que ça pourrait passer en cour, que la victime pouvait se suicider et qu’on pourrait être poursuivies pour ça. »

Psychologue scolaire spécialisé, Richard Gagné a travaillé en milieu scolaire pendant 34 ans. Il a commencé à s’intéresser à l’intimidation dans les écoles en 1996. À cette époque, on parlait encore très peu de cette problématique. En 2013, M. Gagné donne maintenant des conférences et des formations sur l’intimidation dans les commissions scolaires. Il peut donc témoigner de l’évolution des mentalités face à ce problème qui touche un très grand nombre d’élèves, victimes ou agresseurs.

« L’intimidation, c’est un comportement qui doit être reconnu comme inacceptable, soutient-il. Ça ne l’était pas avant. Rire de quelqu’un, ou l’isoler, ne pas lui parler, ça peut être très dommageable. Des cas de suicide sont plus souvent rapportés pour des cas de rejets sociaux que pour des cas d’agression physique. »

La prévention plutôt que la répression

Éducatrice spécialisée à la polyvalente Louis-St-Laurent, Josée Millette fait partie du groupe d’intervenants qui ont mis sur pied le GRIF il y a 5 ans. « On faisait beaucoup d’interventions individuelles et on a décidé de travailler plus en prévention plutôt qu’en répression. Car oui, c’est certain qu’il faut réprimer et prévoir des conséquences pour l’intimidation, mais il faut aussi éduquer, parce que les filles qui font de l’intimidation le font pour des raisons. »

« La dynamique de l’intimidation c’est vraiment une roue qui tourne, poursuit-elle, et si on va chercher l’émotif des filles, car souvent elles en ont vécu et elles savent ce que ça fait. Donc si on va chercher l’émotif des filles, en leur disant : “Regarde ce que tu fais vivre et ce que tu pourrais faire différemment. Tu as le droit d’être fâchée.” Il faut aussi dire aux filles qu’elles ont le droit de vivre ces émotions-là, mais c’est vraiment la façon avec laquelle elles les démontrent qui n’est pas correcte. »

Nancy Cragg, la mère d’Angélique, se souvient qu’elle était au départ un peu réticente face à cette approche, mais elle a finalement choisi de faire équipe avec l’école. Elle apprécie qu’il y ait des intervenantes à qui les jeunes filles peuvent parler, bien consciente que les adolescents ne disent pas tout à leurs parents.

Pour Richard Gagné, il est effectivement très important d’impliquer les parents dans ces démarches de prévention de l’intimidation : « L’intimidateur va cesser d’intervenir quand on va lui faire savoir que c’est inacceptable, qu’on le sait – parce qu’ils ont souvent l’impression qu’on ne le sait pas – et quand on va impliquer les parents avec l’école. C’est un processus pédagogique : toute l’école participe à changer une culture. »

Afficher une tolérance zéro

Pour renforcer ce changement de culture envers l’intimidation, il faut également que l’école affiche clairement ses couleurs. À la polyvalente Louis St-Laurent, c’est tolérance zéro et Geneviève Tremblay-Morel, encadreur disciplinaire, veille au grain pour faire respecter cette règle. Lorsqu’elle rencontre un élève fautif, soupçonné d’être coupable d’intimidation, elle doit traverser avec lui un protocole très strict mis en place par l’école : « Quand je rencontre l’élève, mon travail c’est vraiment de dire “Stop. Ça finit ici maintenant.” »

Ce qui complique toutefois les choses, c’est que de nos jours, l’intimidation n’est plus confinée au territoire de l’école. Avec Internet et les réseaux sociaux, elle se poursuit très souvent à la maison via Facebook où les intimidateurs peuvent faire souffrir leurs victimes à l’abri du regard des adultes. Comme l’explique Richard Gagné, ce type d’intimidation peut aller encore plus loin puisque l’agresseur ne voit pas la réaction de sa victime en temps réel, ce qui pourrait souvent suffire à mettre un terme à l’agression.

Les racines de l’intimidation

Mais que se passe-t-il dans la tête des intimidateurs? Pourquoi déploient-ils autant d’efforts à faire souffrir leurs victimes? Pour Richard Gagné, l’explication n’est pas la même dans tous les cas. « On a parfois affaire à des enfants qui ont des problèmes de comportement sévères. C’est difficile de travailler avec cette population-là, car elle n’est pas en souffrance. Elle navigue sur l’intimidation. »

Mais dans la majorité des cas, poursuit Richard Tremblay, c’est le besoin d’appartenance à un groupe qui est à la source de l’intimidation. « Un jeune a un besoin essentiel, vital comme de l’oxygène, d’appartenir à un groupe. » La compréhension de ce besoin fondamental des jeunes est selon lui essentielle, puisque l’intimidation devient parfois une monnaie d’échange à l’intérieur d’un groupe. « Tu veux être dans notre groupe : tu vas répondre à nos exigences pour être dans notre groupe. »

Lydia Fortier-Boutin se souvient très bien qu’en entrant au secondaire, elle a voulu faire sa place. « J’étais en secondaire 1 et au primaire, je m’étais fait dire “Si tu veux être populaire au secondaire, et si tu ne veux pas être rejet, tu es mieux de faire ta place tout de suite en entrant.” Mais je ne me mettais pas à la place des autres, je ne pensais pas à ça. Je faisais seulement ce que mes amis me disaient de faire. »

Pour sa part, Angélique Cragg-Fortin comprend que les gestes d’intimidation qu’elle a posés envers d’autres s’expliquent par l’intimidation dont elle a elle-même été victime à l’école primaire et à son entrée au secondaire, en raison de la couleur foncée de sa peau. Par esprit de vengeance, elle a commencé à intimider les autres à son tour. « Ce que les gens doivent comprendre, pour savoir ce qui se passe dans la tête d’un intimidateur, c’est qu’un intimidateur ça peut aussi être un intimidé. »

Pour Richard Tremblay, il est important de comprendre que n’importe quel jeune peut devenir intimidateur, surtout si le groupe vient l’appuyer et n’aime pas tellement la victime.

Les fruits de la prévention

Pour l’éducatrice spécialisée Josée Millette, les fruits des efforts de prévention se mesurent aux commentaires des jeunes filles qui reviennent quelques années plus tard, et qui témoignent que leur expérience au GRIF leur a permis de prendre conscience des impacts que leurs gestes d’intimidation pouvaient avoir sur les autres.

Cette prise de conscience doit également s’étendre à l’ensemble des élèves, conclut Richard Gagné, pour que ceux-ci comprennent qu’ils sont eux aussi complices lorsqu’ils sont des témoins silencieux des milliers de petits gestes d’intimidation. Ce n’est que par cette prise de conscience collective qu’on pourra mettre fin à la culture d’intimidation qui sévit dans nos écoles.

Un chiffre à retenir : au Québec, un élève du secondaire sur trois dit avoir été victime d’intimidation.

Le saviez-vous ?

En janvier 2012, l’Assemblée nationale a adopté une loi obligeant toutes les écoles québécoises à se doter d’une politique contre l’intimidation.