Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

La question du public

Dépendance aux médias sociaux

Émission du 19 septembre 2013

Quand on parle de dépendance, on pense surtout à la drogue et à l’alcool, ou encore au jeu compulsif, mais on entend de plus en plus parler de dépendance aux médias sociaux. La Dre Karine Igartua, psychiatre, et Joe Flanders, psychologue, nous expliquent pourquoi cette dépendance qui peut sembler anodine doit au contraire être prise très au sérieux.

Experts invités :

Dre Karine Igartua
Psychiatre
Présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec

Dr Joe Flanders
Psychologue
Directeur de la clinique Mindspace

Facebook, Twitter, Instagram : pour plusieurs personnes, ces médias sociaux sont devenus une forme de vie parallèle. Ils sont actifs sur Facebook dès leur réveil, ils ne peuvent s’empêcher de consulter leur téléphone intelligent même si le moment n’est pas approprié et ils s’empressent de répondre en temps réel à toutes les sollicitations numériques qui leur sont envoyées. Aussi répandu le problème puisse-il être, peut-on vraiment parler de dépendance?

Présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec, la Dre Karine Igartua nous explique qu’à l’heure actuelle, il n’existe pas encore d’études scientifiques confirmant l’existence d’une réelle dépendance aux médias sociaux. Mais dans la vie courante, d’innombrables cas anecdotiques nous confirment que oui, il s’agit d’un problème bien réel.

« Notre société a beaucoup changé, explique la Dre Igartua. Si on regarde il y a cent ans, les gens s’écrivaient des lettres. Ça prenait deux semaines pour que la lettre se rende, ensuite l’amoureux lisait la lettre, il répondait et ça prenait un autre deux semaines pour recevoir la réponse. On était habitués d’attendre comme ça. Maintenant, ce n’est plus le cas. On est dans un monde d’instantanéité. »

Cette instantanéité est vraiment entrée dans nos mœurs, poursuit la Dre Igartua. À preuve : est-il maintenant possible de se poser une question en groupe, lors d’un souper entre amis, sans que quelqu’un s’empresse d’aller vérifier la réponse sur son téléphone intelligent? « C’est entré tellement dans nos mœurs qu’il est difficile de parler de dépendance parce que tout le monde le fait. »

Une force de renforcement très puissant

L’une des raisons pour lesquelles tant de gens sont accros aux médias sociaux, c’est que ces derniers nourrissent le cerveau de « récompenses », comme des mentions « J’aime » sur notre page Facebook, par exemple. Le plus pernicieux, c’est que ces récompenses sont octroyées sur un mode intermittent, donc à un rythme irrégulier, ce qui force les utilisateurs à répéter fréquemment un même comportement – vérifier nos messages Facebook, par exemple. Des expériences en laboratoire sur des rats démontrent d’ailleurs très bien que le mode de renforcement par intermittence engendre des dépendances très fortes, comme le jeu compulsif.

Tout comme l’alcool et les drogues, ce ne sont pas tous les utilisateurs des médias sociaux qui souffrent d’une réelle dépendance. Comment tracer la limite à ne pas franchir? « Le critère majeur, c’est quand l’utilisation continue malgré les effets négatifs pour la personne, explique la Dre Igartua. Quelqu’un qui est incapable de faire son travail parce qu’il est constamment en train de texter ou de twitter, ou quelqu’un qui commence à avoir des problèmes conjugaux parce que chaque fois qu’il est avec sa femme en tête-à-tête, il n’est pas capable de débrancher son téléphone; là, on peut commencer à penser qu’il s’agit d’une dépendance. »

La méditation comme antidote

Pour aider ses patients à contrer cette dépendance, Joe Flanders utilise l’approche de la méditation de la pleine conscience. « On a beaucoup de comportements automatiques, explique-t-il. Mais ce qui arrive, c’est que ces comportements automatiques reviennent dans des moments où on ne veut pas avoir ces comportements. Par exemple, si vous êtes avec votre conjoint et que vous avez le réflexe d’aller vérifier Facebook, si vous laissez passer ce comportement automatique, vous allez le faire sans réfléchir si c’est un bon moment ou non. Ce que je veux amener avec la méditation de la pleine conscience, c’est la capacité de choisir. »

Des oasis sans Wi-Fi

« Le fait de ne plus se permettre d’être dans le moment présent, ça a un impact majeur au niveau de nos relations humaines, de la qualité de nos relations humaines, explique la Dre Igartua. Ça peut aussi avoir un impact sur notre niveau de stress. À devoir être toujours disponible pour tout le monde, on a perdu cette capacité de se reposer et de décrocher. »

Pour la Dre Igartua, il est assez ironique de voir que le problème est devenu si important que certaines personnes vont maintenant se réfugier dans des spas sans Wi-Fi : « C’est un peu ridicule comme société qu’on soit rendus là, à devoir se payer des hôtels de luxe pour pouvoir se débrancher! »

Selon Joe Flanders, il n’est pas non plus question de mettre une croix définitive sur les médias sociaux, puisqu’il s’agit malgré tout d’un outil fort utile pour tout le monde. « Il faut apprendre à gérer ces outils pour qu’ils ne prennent pas le contrôle de notre vie. »

Preuve que le problème est réel, l’Association américaine de psychiatrie surveille le phénomène de près. Dre Igartua : « On voit qu’il y a des gens qui passent d’un usage excessif ou abusif à une réelle dépendance psychologique, ce n’est pas pour rien que les psychiatres américains ont mis dans l’Annexe du DSM-5 – le répertoire de toutes les maladies mentales – la dépendance aux médias sociaux comme situation à surveiller parce qu’on s’attend, avec tout ce qu’on sait sur les médias sociaux, que les gens pourraient effectivement développer de réelles dépendances. »