Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

La psychose : perdre le contact avec la réalité

Émission du 3 octobre 2013

La psychose fait peur et effraie beaucoup de gens, d’autant plus qu’elle est encore bien souvent mal comprise. Il s’agit en fait d’un trouble mental très sévère caractérisé par une perte de contact avec la réalité. La psychose peut être causée par différents facteurs, notamment la schizophrénie ou la bipolarité, mais aussi la prise de drogues comme le cannabis.

Les premiers épisodes psychotiques se manifestent souvent entre l’âge de 15 et 25 ans. Et ce que les spécialistes ont récemment découvert, c’est que les jeunes adultes qui en sont victimes peuvent s’en remettre très bien à condition d’être rapidement traités, dès les premières manifestations psychotiques. Par contre, si on retarde le traitement, la résistance au traitement risque d’augmenter, ce qui peut faire que la maladie deviendra chronique. Le risque de rechute sera alors plus grand et, à la longue, la maladie risque de causer des dommages au cerveau.

Ces constats ont mené à la création des cliniques PEP – pour Premiers épisodes psychotiques – qu’on retrouve dans plusieurs pays du monde et la plupart des régions du Québec. Ce sont des cliniques dans lesquelles on évalue et traite les patients qui sont aux prises avec leurs premiers épisodes psychotiques.

Aujourd’hui âgé de 21 ans, Simon Lemay-Brodeur a vécu ses premiers épisodes psychotiques à l’âge de 17 ans. À l’époque, il consommait beaucoup de marijuana et de haschich, ce qui a fort probablement contribué au déclenchement de ses crises. Accélération du temps, confusion mentale, déformation de la réalité… : Simon est entré dans un délire paranoïaque, continuellement hanté par l’idée que les gens étaient contre lui. À certains moments, c’était le diable qui le poursuivait, tandis qu’à d’autres, c’était le gouvernement ou la société qui était au centre de ses délires. À son entrée à l’hôpital, il s’imagine être au paradis, ou dans un genre de purgatoire. Il est dans un état de totale confusion mentale.

Dans son malheur, Simon a toutefois eu la chance d’être pris en main par la clinique du PEP de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (anciennement connu sous le nom de l’hôpital Louis-Hippolyte Lafontaine). Pour plusieurs jeunes adultes comme lui, le programme PEP a représenté une véritable planche de salut.

Des interventions précoces

Pour le Dr Emmanuel Stip, psychiatre, il est clair que les cliniques PEP sont extrêmement utiles afin de prévenir le développement de troubles mentaux plus graves : «Ces programmes qui s’occupent des premiers épisodes psychotiques ont certainement sauvé une bonne partie de cette génération de gens qui auraient développé des schizophrénies et qui seraient entrés dans des systèmes plus classiques, soutient-il. Moi, j’ai plein d’exemples de jeunes à qui on a sauvé la peau parce qu’on leur a proposé une orientation complètement différente, ce que les programmes traditionnels ne parvenaient pas toujours à faire.»

La psychiatre Marie Villeneuve croit elle aussi que le programme PEP est particulièrement utile, surtout quand on pense que 80 % des troubles mentaux vont débuter avant l’âge de 20 ans. Il est donc extrêmement pertinent d’offrir des services adaptés aux jeunes.

«C’est un momentum dans la vie de quelqu’un, ajoute le Dr Stip, parce que c’est l’âge où on fait des choix et on a des formations, des apprentissages, qu’on ne refait plus à 45 ans. C’est là-dessus qu’on travaille : il y a une plasticité et une fluidité qui se fait, et qui ne se fera peut-être plus après lorsque les choses seront plus enkystées. C’est souvent une période où le cerveau n’a pas terminé son évolution, en particulier toute la région frontale; on profite de ce moment-là, où tout n’est pas encore fixé et au cours duquel on peut encore travailler sur le potentiel de quelqu’un.»

Une approche différente

L’une des grandes difficultés, avec les troubles mentaux comme la psychose, c’est que les patients ont souvent de la difficulté à reconnaître leur état et ne sentent pas qu’ils sont malades. «C’est clair que certains patients sont très difficiles à traiter, souligne la Dre Villeneuve, et c’est une autre raison qui pousse à développer des interventions précoces. Car c’est sûr que lorsque les symptômes sont développés de manière plus intense, ce qu’on appelle “l’auto-critique” peut être altérée et la personne peut avoir de la difficulté à reconnaître qu’elle est malade.»

«Je pense qu’il ne faut pas essayer de confronter notre jeune face à ce qu’on pense qui ne va pas, ajoute-t-elle, mais plutôt de rejoindre sa souffrance.»

Il y a différentes façons d’aborder ces patients qui ne reconnaissent pas leur maladie. Pour Geneviève Parent, travailleuse sociale, on peut davantage rejoindre ces patients en visant leur rétablissement et en leur parlant en termes de projets, plutôt que de maladie : «Comme ça, même si quelqu’un ne reconnaît pas sa maladie, ce n’est pas impossible de travailler avec lui et d’arriver éventuellement à créer un lien thérapeutique.»

Il est important d’éviter de médicaliser les patients à outrance, ajoute le Dr Stip, et c’est pourquoi toute l’équipe d’une clinique PEP travaille à miser sur les compétences du patient, sportives ou sociales par exemple, ou encore sur son parcours scolaire, pour l’accompagner.

Le dépistage précoce

Mais qu’est-ce qu’une psychose exactement? Les Drs Villeneuve et Stip nous expliquent qu’il s’agit d’une maladie du cerveau qui perturbe les pensées, les émotions et les comportements, notamment parce qu’il y a un excès de dopamine dans une partie du cerveau. «Et quand il y a trop de dopamine, ajoute le Dr Stip, on peut vivre des hallucinations, entendre des voix, avoir un délire de persécution, de la méfiance.»

Dans le cas de Simon, c’est la consommation de cannabis et de haschich qui aurait déclenché la psychose. Mais pour d’autres personnes, divers facteurs peuvent être en cause, comme le bagage génétique ou des traumatismes vécus durant l’enfance.

Idéalement, les jeunes patients devraient être dirigés vers une clinique PEP dès les tout premiers symptômes de la psychose, avant même d’avoir à se rendre à l’hôpital. Le problème concret qui se pose, c’est que celle-ci n’est pas toujours facile à identifier. Et dans certains cas, ajoute la Dre Villeneuve, la psychose s’installe de façon très insidieuse : le jeune patient commence à moins voir ses amis et à être moins engagé dans sa famille, ses performances scolaires peuvent diminuer drastiquement. «Et quand commencent les symptômes plus graves, comme des hallucinations ou une désorientation comportementale plus grande, ça prend un caractère dramatique pour la famille qui ne comprend pas ce qui se passe.»

Un suivi de qualité

Même si la période d’hospitalisation de Simon est maintenant terminée, il bénéficie encore d’un suivi médical et social afin de poursuivre sa guérison et minimiser le nombre de rechutes. Actuellement en maison de transition, il est en attente pour bénéficier d’un appartement supervisé. Il reçoit du soutien en travail social ainsi que des divers services offerts par l’équipe de l’Institut universitaire de santé mentale. Psychiatres, médecins, ergothérapeutes, orienteurs : les professionnels travaillent en équipe pour soutenir les jeunes. On y offre même des cours de cuisine, ainsi que des incitatifs à mener un mode de vie sain et actif. Des professionnels et des partenaires tels que l’organisme Portage travaillent également à aider les patients à ne pas retomber dans la spirale de la consommation d’alcool ou de drogue.

Cette période de suivi, d’une durée de deux ans, est très importante pour la réhabilitation des patients, explique la Dre Villeneuve : «Le problème, c’est qu’on ne sait pas quels patients vont refaire des psychoses. Et ce qu’on sait c’est que le taux de rechute est assez élevé tout particulièrement si on ne prend pas de traitement pharmacologique et psychosocial.»

«Le message qu’on veut envoyer aux familles, conclut le Dr Stip, c’est qu’on peut faire une psychose, ou même deux ou trois, et ce n’est pas une catastrophe. Ça se traite, si on met tous les facteurs ensemble, on peut avoir un bon pronostic.»

Une chose est certaine : ce suivi a été très fructueux pour Simon qui s’apprête à commencer une formation professionnelle en cuisine. Il rêve d’ailleurs d’avoir son propre logement et éventuellement de pouvoir recevoir son père et sa mère à souper. Il est toutefois conscient qu’il doit demeurer constamment vigilant afin de limiter le risque de rechute.