Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Le portrait

Serge Lareault, directeur de L'Itinéraire

Émission du 10 octobre 2013

Le nombre d’itinérants a doublé à Montréal depuis 1995. À l’heure actuelle, les autorités évaluent leur nombre à 30 000, ce qui est énorme. Tous ces gens ne sont pas uniquement victimes de la pauvreté, mais aussi de nombreux problèmes de santé, physique et mentale, ainsi que des problèmes de consommation d’alcool et de drogue. Différentes initiatives ont été mises sur pied pour sortir ces personnes de la rue, mais plusieurs demeurent vaines. L’une d’entre elles a par contre démontré son efficacité : le journal de rue l’Itinéraire.

Publié sur une base bimensuelle, le journal L’Itinéraire emploie 125 camelots à qui il offre non seulement un milieu de travail, mais également un important réseau de soutien. C’est une façon de redonner aux itinérants une stabilité économique et sociale. Fondée en 1994, l’équipe fêtera en 2014 ses 20 années d’existence. Notre équipe est allée à la rencontre de Serge Lareault, un des cofondateurs du journal et un pilier de l’équipe depuis les tout débuts.

- Moi, j’ai dédié ma vie à la pauvreté. Je ne me suis pas trouvé un job. Je suis entré en vocation. - Serge Lareault

1994. Fraîchement sorti de l’université, diplômé de l’UQAM en journalisme et débutant comme pigiste, Serge Lareault a été contacté par un groupe d’itinérants qui désirait commencer à publier un journal de rue. Lui-même issu d’une famille assez démunie, avec une mère souffrant d’agoraphobie, le jeune journaliste a été touché par cet appel.

«Je ne connaissais pas ça, raconte-t-il, je suis venu voir ce que c’était. Et je me suis lancé dans l’aventure pour un petit contrat de six mois. Et ça fait vingt ans aujourd’hui que je suis ici!»

Avec le recul, Serge Lareault reconnaît qu’au départ, il ne croyait pas vraiment au projet : «J’avais tous les préjugés qu’une personne ordinaire peut avoir, c’est-à-dire les gens qui n’ont pas fréquenté les toxicomanes et les sans-abri. Souvent, on pourrait penser qu’ils ne sont bons à rien, qu’ils ne veulent pas travailler et qu’il n’y a rien à faire avec eux autres. Mais je me suis dit : “Bon, c’est un contrat de six mois, on va l’essayer…” Mais ça a été un choc culturel de part et d’autre. Eux, ils me voyaient comme un étrange et moi, je les voyais comme des gens qui ne pourraient pas réussir. Et au bout de six mois de cette aventure, ça a transformé ma vie. Ça m’a permis de voir la vie d’une autre façon et surtout de voir l’isolement et l’exclusion dans notre société, comme étant quelque chose qui est au-delà de l’individu même et qui fait aussi partie d’un système.»

La réinsertion comme planche de salut

«On peut avoir des handicaps, on peut être vulnérables à certains aspects, mais ça empire si la société ne nous permet pas de nous réinsérer. Ça a été la grande leçon de vie qui a fait que j’ai voulu m’investir par la suite et démontrer au public, convaincre les gens, que si on crée les situations gagnantes, on peut réinsérer les gens.»

En 15 ans, Serge Lareault a été témoin d’un profond changement chez les itinérants montréalais : «On arrive avec une nouvelle forme d’itinérance, explique-t-il. On a vu des jeunes itinérants de 15 ans arriver dans les rues, ce qui a créé d’autres besoins, car ils ne sont pas du tout dans la même situation. Eux, ils n’ont pas décroché en fait, ils n’ont même pas accroché à la vie.»

Un autre phénomène s’est manifesté dans la même période : le vieillissement des itinérants. «Ce sont des personnes âgées qui ont travaillé toute leur vie, poursuit Serge Lareault, mais elles ont eu le malheur de travailler au salaire minimum et là, rendus à 60-65 ans, elles se retrouvent en situation d’itinérance parce que la pension publique ne suffit pas à faire vivre ces gens-là. N’importe qui peut se retrouver dans la rue.»

La santé des itinérants : un portrait inquiétant

Un autre problème inquiète Serge Lareault : l’aggravation de l’état de santé des personnes itinérantes. «À l’époque, on trouvait ça terrible l’héroïne et la cocaïne, mais ça n’a rien à voir aujourd’hui avec les drogues extrêmement fortes que sont le crack et tout le marché des médicaments.» Conséquence directe de ce durcissement des drogues : les itinérants sont de plus en plus atteints de troubles mentaux, poursuit-il. «S’ils n’étaient pas déjà malades mentaux avant d’arriver dans la rue, ils vont le devenir avec ces drogues-là.»

Des solutions

Pour aider tous ces démunis, l’éditeur de L’Itinéraire croit qu’il faut absolument que la société prenne en charge ces personnes malades, notamment pour les aider à prendre leur médication adéquatement. Mais au-delà des soins médicaux et de l’administration de médicaments, il faut également penser à redonner une place à tous ces exclus dans la société. C’est pourquoi L’Itinéraire, ainsi que d’autres organismes d’hébergement des démunis, travaillent d’arrache-pied pour leur offrir un milieu de vie auquel ils peuvent se raccrocher. «Malheureusement, ce qui arrive souvent pour ces personnes-là, c’est que la famille n’a pas pu continuer à les aider. Ils n’en ont plus été capables et les gens se retrouvent isolés : ils n’ont plus d’amis.»

Selon Serge Lareault, la création de ce réseau social est extrêmement déterminante dans la réhabilitation et la réinsertion d’un individu. «Ça n’apparaissait pas aussi important à l’époque, mais on réalise que ça représente peut-être 50 % de la guérison. Et après ça, on peut offrir des services.»

Le programme de réinsertion sociale de L’Itinéraire est particulièrement efficace, soutient Serge Lareault : «Après six mois de travail de camelot, sur une base régulière, et d’insertion dans notre organisme, ils cessent d’être itinérants. Après six mois, ils sont tous en logement et on commence le traitement. Et ça fonctionne vraiment bien.»

«Nous sommes la première génération qui peut mettre fin à l’itinérance et à la grande pauvreté. Ce qui me choque, c’est de voir que les pouvoirs en place, dans le fond, n’ont pas l’intérêt d’aider ces gens-là.»

«Nos camelots sont des gens meurtris par le système social, abandonnés. Et on comprend que ce n’est pas facile de s’en occuper. Mais il y a des solutions. Et L’Itinéraire est une de ces solutions; l’économie sociale en est une autre. Et quand on va comprendre ça, on va réaliser à quel point on va mettre fin à la vraie pauvreté qui constitue plus l’exclusion que le manque d’argent.»

Itinéraire sans frontières

Après 20 années à la barre de L’Itinéraire, Serge Lareault demeure optimiste et habité par mille et un projets. «Moi, ma conviction, c’est qu’il faut informer les gens. Notre magazine de rue est un instrument d’information. On veut entre autres développer des plates-formes Web pour que les gens soient au courant des solutions et des traitements qu’on fait ici, mais également partout dans le monde. On va unir les 120 journaux de rue dans 40 pays, et on va créer une sorte de Bible des solutions.»

Un journal qui sauve des vies

«Il n’y a pas une journée où il n’y a pas un gars ou une fille qui vient me voir pour me dire qu’il serait mort s’il ne nous avait pas rencontrés. On sauve des vies humaines à chaque jour et ça, c’est ce qui nous maintient le moral. Au niveau plus global, on est convaincus qu’il y a des solutions et qu’il faut le faire, mais ça ne viendra pas des gouvernements. Ça va venir de la population. D’où l’importance d’un journal de rue et de ne jamais cesser de véhiculer notre message et continuer d’y croire. Et moi j’y crois encore.»