Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

La santé mentale des pompiers

Émission du 17 octobre 2013

Il n’est pas rare que les problèmes de santé mentale soient reliés à la vie professionnelle. Au Québec, en 2011, 18 % des travailleurs de tous les milieux souffraient d’une forme quelconque de détresse psychologique. Et on peut facilement imaginer que les travailleurs œuvrant dans certaines catégories d’emploi sont plus à risque, notamment lorsqu’ils sont confrontés à des événements traumatisants, comme les policiers ou les militaires.

C’est le cas des pompiers qui font souvent face à des situations assez horribles. Mais ce qui est étonnant, c’est qu’une étude a démontré que les pompiers présentent pourtant un taux de détresse psychologique inférieur à celui de la population en général : 14 % pour les pompiers, contre 18 % chez la moyenne des gens. C’est une différence qui peut sembler légère, mais quand on pense qu’il s’agit d’un métier qui pourrait a priori être une source de stress importante, c’est tout de même remarquable. Cette situation s’expliquerait en grande partie par le réseau de soutien qui se crée entre les pompiers dans la vie de caserne. Notre équipe s’est rendue sur le terrain pour en témoigner.

Un métier très particulier

Enfants brûlés vifs, familles décimées, proches éplorés, camarades disparus sur les lieux de travail : les pompiers sont régulièrement témoins d’événements extrêmement difficiles.

Métier héroïque aux yeux du public, la vie de pompier comporte tout un lot de difficultés, tout autant physiques que psychologiques. Louis Boucher, chef aux opérations du Département de sécurité incendie de la Ville de Laval est d’avis qu’il faut vraiment avoir une fibre particulière pour choisir cette profession : «Ce n’est pas donné à tout le monde de faire ce métier-là, soutient–il. Des gens qui se lancent dans cette carrière-là, ce sont des passionnés. Ce sont des gens qui rendent service et qui aiment aider la population. C’est un métier que tu dois avoir à l’intérieur de toi.»

Un avis partagé par la psychologue organisationnelle Jacinthe Douesnard qui a consacré toute une étude aux difficultés psychologiques relatives à la vie de pompier : «C’est un milieu de travail qui comporte énormément de risques d’atteinte à la santé psychologique.» Burn-out, stress post-traumatiques, détresse psychologique : toutes des ombres qui pèsent sur les hommes qui choisissent le métier de pompier.

Il faut effectivement avoir des nerfs d’acier pour vivre ce quotidien qui bascule parfois très rapidement, comme nous le raconte Louis Boucher : «Parfois, on est en caserne, on jase de ce qu’on a fait en fin de semaine et en l’espace d’une demi-heure, on se retrouve en intervention et on perd un confrère de travail. Ça, c’est dur à vivre.»

M. Boucher se souvient notamment d’un événement en particulier, où un officier a dû prendre un congé de quelques jours pour se remettre de la mort de son collègue. À son retour, l’homme dans la quarantaine avait non seulement beaucoup maigri, mais sa belle chevelure brune était devenue toute blanche.

Partager entre collègues

Patrice Legault, lieutenant à la caserne de Laval, croit que les pompiers n’ont pas le choix, sur le moment des faits, de mettre de côté leurs émotions pour se concentrer sur les actions urgentes. Mais une fois l’intervention terminée, il est important que les pompiers puissent revenir ensemble sur les événements : «Les gens réagissent différemment à ça. On va avoir des réactions différentes à des moments différents. Certains sont plus à l’aise en groupe, alors que d’autres préfèrent s’en parler en privé. Il y a donc une auto-guérison qui peut se passer au niveau des traumatismes qu’on peut voir dans le métier.»

Mathieu Legault, lui aussi pompier dans la même caserne, reconnaît que le fait de parler avec ses collègues est vraiment pour lui une forme de thérapie.

Plus qu’une équipe : un collectif de travail

Lors de son étude sur la santé mentale des pompiers, Jacinthe Douesnard a constaté que certains aspects de la vie de pompiers étaient des éléments protecteurs au maintien d’une bonne santé mentale. «Un constat majeur qui ressort, c’est la force de ce qu’on appelle un collectif de travail, explique-t-elle. Un collectif de travail, il peut y en avoir dans plusieurs milieux de travail, mais chez les pompiers il est particulièrement fort.»

«Un collectif de travail, c’est plus qu’une équipe, précise Mme Douesnard. Ce ne sont pas juste des gens qui travaillent ensemble. Ce sont des gens qui se développent des règles de métier, une façon de travailler commune, et qui développent un langage commun autour d’un but commun.» Un collectif de travail va également développer des stratégies collectives de défense, poursuit-elle : «Face à la souffrance, face au risque, le travailleur ne reste pas impassible. Il s’organise des défenses, et ce, de façon collective. C’est donc tous ensemble qu’on fait face au risque.»

Pour Mme Douesnard, la construction d’un collectif de travail ne peut se faire sans deux éléments essentiels : du temps et un espace commun de discussion. Deux éléments dont les pompiers bénéficient dans un décor qui est très spécifique à leur métier : la vie de caserne.

Vivre ensemble

Que ce soit pour revenir sur des interventions, entretenir la caserne ou partager la préparation des repas, les pompiers ont effectivement bien des occasions de collaborer ensemble. Et ils passent beaucoup de temps en groupe, ce qui leur permet de tisser des liens d’amitié et d’intimité qu’on ne retrouve pas dans tous les milieux de travail.

Cette vie de caserne est une fondation idéale à la construction d’un collectif de travail, explique Jacinthe Douesnard : «Un collectif de travail, ça se construit petit à petit avec la confiance, les discussions, avec l’ouverture aux autres, avec le temps passé à réfléchir au travail. Ils ont un espace commun pour le faire : un espace commun en temps, mais aussi un espace physique à la caserne entre les alarmes, dans les moments d’attente. Tout se joue là.»

Revenir sur les événements difficiles

Lorsque des événements difficiles marquent l’intervention d’une équipe de pompiers, le groupe se rassemble ensuite à la caserne pour partager ses émotions. L’officier en poste et le chef des opérations sont habituellement là pour diriger cet échange. «On va faire parler les individus, explique Louis Boucher, parce que souvent, quand tu gardes ça, tu accumules, puis ça sort et c’est là que ça pète. Tu pars en dépression. Il faut donc que ces émotions-là sortent autour de la table. Et c’est facile pour les gars d’en parler entre eux.»

Cette approche est une nouveauté chez les pompiers, ajoute M. Boucher. Autrefois, on vivait ces émotions à la dure, «en hommes forts» : «Dans les années 1970, il y avait un adage qui disait qu’il fallait que tu sois un tough et que si tu avais des émotions, tu étais capable de passer au travers de ça. Les gars gardaient ça pour eux autres, et ça faisait en sorte que ça créait une situation que les gars n’en pouvaient plus, craquaient et partaient en maladie. Les suivis psychologiques n’étaient pas là.»

Les post mortem sont particulièrement importants pour que les équipes puissent s’approprier les événements en groupe, souligne Jacinthe Douesnard. Par le partage où chacun raconte sa version des faits, les victoires comme les échecs reviennent au groupe, et non plus aux simples individus.

Un métier valorisant

Par le type d’interventions qu’ils opèrent (sauver des vies, protéger la vie, réconforter les sinistrés), les pompiers ont toutefois la chance de bénéficier de la reconnaissance du public, ce qui est extrêmement bénéfique pour la santé mentale. «La reconnaissance pour les pompiers est effectivement un élément très important, explique Jacinthe Douesnard. On parle non seulement de la reconnaissance du public, mais aussi de la reconnaissance entre les collègues.» Un avis partagé par Mathieu Legault qui souligne que les «patrons» des pompiers n’ont généralement pas peur de chaudement féliciter et remercier leurs subalternes, et savent montrer leurs émotions.

Une bonne santé mentale

Collectif de travail, partage entre collègues, post mortem constructifs, reconnaissance : tous ces éléments font partie du tissu qui explique pourquoi les pompiers ont une santé mentale relativement bonne étant donné la dureté de leur métier.

Selon Jacinthe Douesnard, plusieurs autres corps de métiers auraient avantage à s’inspirer de ces pratiques : «Ce qu’on a découvert chez les pompiers nous permet entre autres de comprendre dans les autres milieux de travail l’importance du temps commun entre les travailleurs. Alors si on pense à toutes les nouvelles réorganisations du travail, et les nouvelles vagues de gestion qui tentent de maximiser tout le temps de travail pour du temps travaillé et où on considère que le temps parlé est du temps gaspillé, on peut voir là un piège dans la préoccupation qu’on a de garder une bonne santé mentale chez les travailleurs. Si les gens ne peuvent plus se parler, si les gens n’ont plus de temps pour se parler, on s’en va probablement vers beaucoup d’isolement et de compétition entre le travail. Et malgré le fait que de plus en plus d’entreprises mettent sur pieds des programmes pour aider les travailleurs à se maintenir en bonne santé psychologique.»

«Les choses qui se discutent sur les heures de lunch, ce n’est pas toujours banal, ajoute Mme Douesnard. On parle du travail, on y réfléchit… C’est une autre façon de favoriser la formation d’un collectif de travail qui par la suite va permettre aux travailleurs de rester en bonne santé psychologique.»

Informations supplémentaires

Les pompiers ne sont pas les seuls à bénéficier de ce genre de pratiques professionnelles. C’est également ce qu’on voit chez les policiers, ce qui a permis depuis les années 1990 de diminuer le taux de suicide des policiers de 80 %, ce qui est remarquable. D’autres milieux de travail auraient fort probablement tout avantage à s’inspirer de ces résultats.

Référence

Jacinthe Douesnard, Métier à risque, la santé psychologique des pompiers, Presses de l’Université du Québec, 2012