Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Histoire de cas

Mei-Lin Yee : travailler avec un cancer chronique

Émission du 14 novembre 2013

Encore aujourd’hui, le cancer est perçu par bien des gens comme une maladie qui, si elle n’est pas complètement guérie, sera mortelle à plus ou moins brève échéance. Pourtant, grâce à l’avancée des traitements, on réussit de plus en plus à procurer à des gens atteints de cancer une durée et une qualité de vie tout de même remarquables, même lorsque le cancer est parvenu à un stade assez avancé. Les défis auxquels ces personnes font face sont toutefois nombreux, tout particulièrement lorsqu’elles souhaitent réintégrer le marché du travail et se heurtent au manque d’ouverture des employeurs. C’est la situation à laquelle est actuellement confrontée Mme Mei-Lin Yee qui se bat contre un cancer du sein.

«Dans notre société, l’être humain est beaucoup moins important que l’employé.»
Mei-Lin Yee

Mei-Lin Yee se perçoit comme une cordonnière mal chaussée : autrefois directrice des ressources humaines, c’est elle qui avait la responsabilité de protéger les employés face à la haute direction. Mais lorsque la maladie l’a frappée, personne n’était là pour la protéger.

«Sur papier, j’ai un cancer avancé, explique-t-elle, mais mon corps ne réagit pas comme si j’avais un cancer avancé. Et même psychologiquement, je ne suis pas obsédée par la maladie.»

Avocate de formation, Mei-Lin Yee a fait carrière au sein de grandes firmes avant que la maladie la force à prendre une pause pour suivre ses traitements d’oncologie. Un cancer sérieux et déjà très avancé lors du diagnostic : stade 4. Mais après quatre mois de chimiothérapie, elle se sentait prête à reprendre le travail, à un rythme de trois jours et demi par semaine. Comme le traitement de chimiothérapie ne lui avait pas fait perdre ses cheveux, son apparence ne trahissait pas sa condition.

Travailler malgré tout

Mei-Lin Yee se sentait d’ailleurs bien soutenue par son employeur et ses collègues de travail qui étaient parfaitement au courant de la situation. Un an après son retour au travail, son médecin a toutefois constaté que son traitement de chimiothérapie ne fonctionnait plus et qu’il fallait entamer un nouveau protocole de traitement. Cette fois-ci, malheureusement, le traitement ne permettrait pas à Mei-Lin de conserver sa chevelure. N’en faisant pas trop de cas, celle-ci se sentait toujours apte à travailler, convaincue d’avoir suffisamment d’énergie pour réaliser toutes les tâches qu’on attendait d’elle, d’autant plus que ses compétences et son expertise ne faisaient aucun doute. Malheureusement pour elle, la perte de ses cheveux semble avoir profondément modifié le regard que son employeur et ses collègues portaient sur elle, comme si sa condition de cancéreuse les embarrassait soudainement.

Quelques mois plus tard, son employeur lui a annoncé que si elle ne pouvait pas travailler 37,5 heures par semaine, il n’y avait plus de place pour elle dans l’entreprise. Étant donné qu’elle suivait des traitements de chimiothérapie une journée par semaine, deux semaines sur trois, il était clair qu’il lui était impossible de travailler à temps plein toutes les semaines. «Je me suis sentie tassée, raconte-t-elle. Et quand j’ai quitté, j’ai réalisé qu’il y a des membres de la haute direction qui n’ont même pas pris le temps de venir me dire au revoir.»

Confinée à la maison

Aujourd’hui, toujours en chimiothérapie, Mei-Lin ne travaille plus et a dû se résigner à demeurer à la maison. Heureusement, la perte de revenus financiers n’est pas dramatique pour elle, contrairement à de très nombreuses personnes atteintes de cancer. Elle s’occupe du mieux qu’elle peut avec des tâches domestiques et continue à prendre soin de sa famille. Mais Mei-Lin regrette tout de même de ne plus avoir la chance d’évoluer dans le monde du travail. «J’ai toujours su que je voulais être conjointe, mère et femme d’affaires, explique-t-elle. J’ai beaucoup de plaisir à travailler, à être avec le monde et à me sentir utile. Alors pour moi, être ici à la maison, seule, en attente de ma famille qui continue à vivre des vies, je me sens comme si je ne vis pas pleinement ma vie.»

Mei-Lin Yee n’est d’ailleurs pas la seule à vivre une telle situation. Au travers de réseaux sociaux, elle est en contact avec de nombreuses autres femmes qui sentent qu’elles ont elles aussi été écartées ou congédiées en raison de leur maladie : «Certaines femmes ont gardé leurs cheveux ou portent une perruque qui a vraiment l’air très naturel, et qui mentent sur leur état de santé pour avoir un poste. Ces femmes vivent un stress terrible : c’est comme vivre une double vie.»

Poursuivre la vie malgré tout

Mei-Lin Yee se souvient que peu après avoir reçu son premier diagnostic de cancer, elle a consulté une travailleuse sociale. Celle-ci lui aurait dit que ce sont souvent les gens les plus malades qui veulent continuer à travailler.

«Avoir le cancer, c’est ma vie. Je veux sentir que ma vie n’a pas été négativement affectée plus qu’elle ne l’est déjà. Je veux sentir que j’ai la possibilité de monter les échelons et continuer ma carrière.»

«J’ai des amis qui me parlent de leur promotion et de leurs espoirs au niveau de leur carrière. Et j’aimerais tellement être capable de partager des espoirs comme cela.»

Rappelant qu’un nombre croissant de personnes va dans le futur vivre avec un cancer «chronique», Mei-Lin Yee plaide pour une plus grande ouverture de la part des employeurs. Elle suggère notamment que ceux-ci envisagent davantage le partage de postes entre deux personnes pour combler un emploi à temps plein. Un système de mentorat pour personnes atteintes de cancer serait également intéressant et fort utile.

«Je pense qu’il y a beaucoup de possibilités, conclut-elle. Mais on se sent comme des lépreux, et comme si les gens portaient un jugement sur notre date d’expiration. Mais peut-être que je vais vivre beaucoup plus longtemps qu’eux. Ils ne le savent pas, je ne le sais pas, personne ne le sait…»

Pour en savoir plus

Un article de la Société canadienne du cancer consacré au travail et aux finances :
http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-journey/life-after-cancer/work-and-finances/?region=qc