Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Autistes et travail

Émission du 21 novembre 2013

Le nombre de personnes autistes qui veulent intégrer le monde du travail a explosé au cours des dernières années, notamment parce qu’ils sont mieux pris en charge et encadrés. Sans qu’il n’existe de statistiques officielles, on estime qu’environ 10 % des autistes se retrouvent sur le marché du travail.

Plusieurs mythes circulent autour de l’autisme. Les gens sont notamment nombreux à croire que les autistes souffrent de déficience intellectuelle, alors que ce n’est pas le cas; la plupart d’entre eux présentent une intelligence plutôt moyenne. À l’opposé, les autistes présentant une intelligence exceptionnelle, comme dans le film Rain Man, demeurent très marginaux.

Plusieurs d’entre eux souhaitent donc intégrer le marché du travail. Mais les défis de cette insertion professionnelle sont nombreux, tout spécialement en raison des nombreux préjugés qui subsistent à leur égard. Un organisme longueuillois, Action main-d’œuvre, travaille toutefois très fort pour les intégrer en offrant du soutien non seulement aux personnes autistes en quête d’emploi, mais également à leurs employeurs.

Georges Huard, technicien en informatique

Lorsque Georges Huard a commencé à travailler dans le milieu de l’informatique, il ignorait qu’il était atteint du syndrome d’Asperger. Malhabile dans ses relations sociales, d’un naturel peu empathique, il ne réussissait pas à entrer adéquatement en communication avec les gens et ne comprenait pas pourquoi ceux-ci se blasaient de ses interminables «radotages» sur certains sujets précis. Sentant que les gens s’intéressaient peu à lui, Georges se sentait blessé et frustré. Résultat : ses premières expériences professionnelles se sont avérées des échecs et il a dû se recycler dans la messagerie à vélo.

Une rencontre avec un professeur de l’UQAM a toutefois offert à Georges un nouveau tremplin, en l’aidant à entrer au service informatique de l’université. Au cours d’un premier mois de stage dans l’institution, Georges a eu la chance de se faire connaître de ses futurs collègues qui ont démontré une belle ouverture d’esprit. Un an plus tard, il a réussi à se faire engager définitivement et il y est toujours, quinze ans plus tard. Une grande réussite pour une personne Asperger!

Coordonnateur au programme À l’emploi! à l’organisme Action main-d’œuvre de Longueuil, Martin Prévost travaille au quotidien avec des travailleurs autistes ainsi que des personnes atteintes de déficience intellectuelle pour les accompagner dans leur parcours d’insertion professionnelle. Les personnes atteintes du syndrome d’Asperger représentent une grande partie de sa clientèle.

Le travail ne manque pas pour Martin Prévost et ses collègues à Action main-d’œuvre, puisque les demandes ont explosé au cours des dernières années : «Pour vous donner une idée, il y a 6 ans, on avait 30 nouvelles demandes par année, explique-t-il. Maintenant, notre financement nous permet d’en accueillir près de 115. On a donc presque quadruplé en six ans.»

Un déficit des habiletés sociales

Tout comme Georges l’a vécu, les personnes Asperger sont nombreuses à éprouver des difficultés à entrer en contact avec les autres.

«Les personnes autistes de manière générale ont de la difficulté à décoder le langage non verbal, les codes sociaux, les sous-entendus, ajoute Martin Prévost. Pour les personnes autistes, deviner le message de l’autre parce qu’il fait un clignement d’œil ou un haussement d’épaules, parce que ça change le sens, ce n’est pas dans leur force habituellement.»

Psychologue et chercheuse, Isabelle Hénault est l’une des grandes spécialistes de l’autisme au Québec : elle nous confirme que le déficit des habiletés sociales représente l’une des difficultés majeures que les autistes rencontrent sur le marché du travail.» Comprendre les règles, les non-dits, naviguer au travers du côté social peut parfois poser problème au travail ou au niveau des relations interpersonnelles, ça peut effectivement être assez complexe pour les personnes avec un syndrome d’Asperger.»

Apprivoiser les employeurs

Pour aider les personnes autistes à intégrer le marché de l’emploi, les intervenants d’Action main-d’œuvre doivent faire tout un travail pour apprivoiser les employeurs qui sont souvent inquiets lorsqu’ils apprennent qu’un candidat qui postule pour un poste est une personne autiste.» Il y a des gens qui ne connaissent tellement pas bien l’autisme, soutient Martin Prévost, qu’ils sont convaincus qu’une personne autiste ne peut pas travailler.»

Isabelle Hénault constate elle aussi que l’autisme et le syndrome d’Asperger sont des conditions très méconnues et qui font encore l’objet de beaucoup de stéréotypes.» Mais je vous dirais que c’est surtout lié à une méconnaissance, soutient-elle. Je ne blâme donc pas les employeurs et les collègues.»

Élisabeth Lebel, technicienne de laboratoire

Également touchée par un syndrome d’Asperger, Élisabeth Lebel a elle aussi connu des échecs lors de ses premières expériences professionnelles. Après avoir terminé un DEC en science et trouvé un premier emploi, elle s’est fait congédier après sept semaines en raison de ses problèmes d’anxiété qui lui causaient des problèmes au travail. Mais lorsqu’elle a eu l’occasion de postuler pour un poste de technicienne au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec, Élisabeth a pris la sage décision de se faire accompagner en entrevue par Fabienne Presentey, conseillère à l’intégration à Action main-d’œuvre. Il s’agit d’une pratique courante chez Action main-d’œuvre, puisque les personnes autistes ont souvent de la difficulté à décoder les questions des employeurs en entrevues, comme si ces questions «ne faisaient pas de sens», explique Martin Prévost.

«Parfois, les questions que les employeurs nous posent peuvent être trop vagues pour nous, explique Élisabeth. Par exemple, une question comme “Où te vois-tu dans 5 ans?”, moi, j’aurais pu l’interpréter comme : “Où vas-tu habiter dans 5 ans?”»

Grâce à la présence et au soutien de Fabienne, l’entrevue s’est bien déroulée pour Élisabeth et elle a obtenu l’emploi. Pour Diane Séguin, directrice de la biologie au Laboratoire de sciences judiciaires, qui l’a engagée, Élisabeth était une candidate très intéressante pour occuper ce poste, tout spécialement parce qu’il s’agissait d’un travail routinier dans lequel la majorité des gens risquaient de s’ennuyer. Mais au contraire pour Élisabeth et les personnes Asperger, les tâches routinières sont sécurisantes.

En plus d’accompagner les candidats autistes en entrevue, les intervenants d’Action main-d’œuvre ont également l’habitude de préparer les employeurs avant une entrevue, pour les aider à comprendre comment une personne autiste réagit lors d’une entrevue. Ils les encouragent, par exemple, à poser des questions claires et concrètes pour éviter toute ambiguïté ou mauvaise interprétation de la part du candidat autiste.

L’importance de donner des consignes claires

Diane Séguin est toujours très satisfaite de son choix d’avoir engagé Élisabeth. Mais elle reconnaît que l’équipe du Laboratoire a toutefois dû faire d’importants efforts pour s’adapter à la manière d’être un peu particulière d’Élisabeth. Les supérieurs et les collègues d’Élisabeth ont notamment appris à lui donner des consignes très claires, sans quoi Élisabeth peut facilement s’embrouiller et commencer à tourner en rond.

Dans sa pratique en cabinet privé ou en collaboration avec des organismes comme Action main-d’œuvre, la psychologue Isabelle Hénault constate que de nombreuses personnes Asperger présentent des difficultés dans l’exécution de fonctions exécutives, comme la planification, l’organisation, la séquence et la priorisation des tâches ainsi que la notion du temps.» Toutes ces fonctions exécutives sont souvent déficitaires chez les personnes avec un syndrome d’Asperger, explique-t-elle. Et si l’employeur ne fournit pas assez de structure, comme un horaire ou une liste de tâches, on peut avoir des personnes qui vont vraiment avoir des difficultés à maintenir un projet ou à le porter à terme en raison d’un manque de temps ou d’un manque d’organisation.»

Des employés plus performants?

Dans plusieurs pays occidentaux, on a vu récemment se développer un certain engouement pour l’embauche de travailleurs Asperger. Certains soutiennent qu’ils seraient des employés plus performants, notamment dans le domaine du logiciel. Encore là, il s’agirait d’un stéréotype à relativiser, croit Martin Prévost. Certaines personnes Asperger sont effectivement habiles en informatique, mais d’autres le sont davantage dans le travail manufacturier ou d’autres domaines très variés.

Pour sa part, Isabelle Hénault compte dans sa clientèle toute une variété de professions : producteur de cinéma, professeur d’université, artistes, chanteuse d’opéra, travailleurs manuels… la liste est longue et extrêmement diversifiée.

Isabelle Hénault croit toutefois que même si cela n’est pas impossible, elle déconseillerait à une personne Asperger de se diriger vers un domaine en lien avec les relations humaines, comme la gestion d’une équipe. Il s’agit d’ailleurs d’une réalité à laquelle certaines personnes autistes doivent faire face lorsqu’elles obtiennent une promotion et se retrouvent à devoir gérer d’autres employés.» Ce n’est pas impossible, précise-t-elle, mais ce n’est pas nécessairement une avenue facile pour une personne avec un syndrome d’Asperger.»

La plupart des travailleurs Asperger présentent toutefois certaines qualités communes, souligne Martin Prévost, comme la rigueur, la loyauté et, surtout, la créativité.» Je ne parle pas du côté artistique, précise-t-il, certains l’ont tout à fait. Mais plusieurs personnes autistes pensent en dehors de notre cadre. Elles ont des paramètres différents, une réflexion différente et elles vont souvent apporter des solutions auxquelles on n’avait vraiment pas pensé.»

Sortir de l’exclusion

Lorsqu’elle est réussie, l’insertion professionnelle peut représenter une véritable planche de salut pour les personnes Asperger.» C’est souvent un changement de paradigme, soutient Martin Prévost. On passe d’un statut d’exclu à un statut normalisant.» En plus de sentir qu’elles s’intègrent mieux à cette société où le travail est extrêmement valorisé, les personnes autistes accèdent également à une plus grande autonomie financière.

C’est exactement ce qu’a vécu Georges Huard : le travail lui a permis de s’intégrer dans la société. Après 16 années de travail au service d’informatique de l’UQAM, il est heureux de constater qu’il a réalisé des apprentissages non seulement dans le domaine de l’informatique, mais aussi dans ses aptitudes sociales. Il a, par exemple, appris à gérer certains types de personnalités s’adapter aux personnes plus nerveuses, par exemple – ou à gérer des priorités.
Avec les années, Georges a également constaté un changement autour de lui : «Je vois autour de moi qu’il y a maintenant beaucoup moins de honte à être autiste. On est dans une société d’image, et si on n’a pas l’air totalement normal, ça peut nuire à l’image de certaines entreprises… mais on dirait qu’on tend un peu moins vers ça.»

Pour en savoir plus

Le site web de l’organisme Action main-d’œuvre