Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

La question du public

La pornographie nuit-elle aux ados?

Émission du 28 novembre 2013

Concours de striptease, danses «sandwich», imitation de fellation, envoi de sexto et de photos exposant une totale nudité… : les comportements à saveur sexuelle sont «in» chez les adolescents, même chez des jeunes âgés d’à peine 11 ou 12 ans. Mais où prennent-ils leur inspiration? Certains chercheurs pointent du doigt la pornographie, plus accessible et banalisée que jamais sur le Web. D’autres études, dont une publiée en avril 2013 dans The Journal of Sexual Medicine, conclut au contraire qu’on a grandement exagéré l’impact de la pornographie sur les jeunes. Alors, la pornographie nuit-elle aux ados? Notre équipe est allée à la rencontre de deux experts pour faire le point sur cette question controversée.

Experts invités :

Tania St-Laurent Boucher
Sexologue-intervenante
Tel-Jeunes

Richard Poulin
Sociologue

Sexologue-intervenante chez Tel-Jeunes, Tania St-Laurent est aux premières loges pour témoigner de la confusion que la pornographie crée chez les adolescents. Tous les jours, l’équipe de Tel-Jeunes reçoit quantité de courriels ou d’appels de jeunes désorientés par les messages qu’ils reçoivent de l’industrie de la pornographie. «Quand on va dans les écoles, les jeunes nous le disent qu’ils en regardent de la porno. Souvent, ils vont nous dire que c’est quelque chose qui est fait par curiosité, pour le fun, avec des amis, mais ce qui est certain, c’est qu’ils sont en contact avec ça. C’est certain que l’accessibilité est beaucoup plus grande et oui, forcément, les jeunes en consomment plus et en voient plus qu’auparavant. C’est tellement facile avec Internet…»

Des images qui sèment la confusion

Le problème, souligne Tania St-Laurent, c’est que les jeunes ont souvent l’impression que les productions pornographiques qu’ils visionnent reflètent la vraie vie, alors que ce n’est pas du tout le cas. «Si on leur montre un film de fiction, ils savent que c’est un film de fiction, nuance-t-elle. Mais si on leur montre un film pornographique et on leur demande pourquoi ce n’est pas la réalité, ça devient beaucoup moins clair. Pour eux, ils n’ont pas nécessairement les outils pour décoder ça.»

Pour le sociologue Richard Poulin, il est clair que cette confusion est créée par l’industrie de la porno elle-même, qui cherche à faire passer son message pour la réalité : «Évidemment, la distinction qu’un jeune va faire entre la fiction et la réalité est moins prononcée à 12-13 ans qu’à 25 ans. Le porno veut nous faire croire que c’est plus vrai que vrai, c’est de la porno-réalité qu’on nous montre; d’où le gros plan sur les organes, etc. Pour le jeune, ça pose évidemment des problèmes.»

Des impacts très concrets dans la vie des jeunes

En 2009, Richard Poulin a fait une enquête sur les jeunes et la pornographie, qui fut publiée sous la forme d’un livre grand public intitulé Sexualisation précoce et pornographie. Parmi ses constatations, le sociologue a démontré que la pornographie a non seulement un impact sur la sexualité des jeunes mais également sur leur corps. Un exemple? Les jeunes qui commencent à consommer de la pornographie tôt dans leur vie ont plus de tatouages et de body piercing que les autres jeunes. «C’est comme si le corps pornographique devenait le corps esthétique par excellence», explique Richard Poulin.

Selon Tania St-Laurent, la pornographie a également des impacts très concrets sur la vie sexuelle des jeunes, qui sont très nombreux à ressentir un stress de performance, puisqu’ils pensent qu’ils doivent se plier aux codes du porno pour plaire à leur partenaire.

Une pornographie qui tue les fantasmes

La pornographie a également une forte influence sur le développement de leur imaginaire érotique, souligne Tania St-Laurent. «Quand on est jeune, notre imaginaire est comme une page blanche et on va graduellement y imprimer ce qu’on aime ou ce qu’on n’aime pas avec nos expériences ainsi que nos fantasmes et scénarios qu’on se fait dans notre tête. C’est certain que la pornographie est une façon de remplir cette page blanche, mais c’est aussi quelque chose de très limitatif.» Plus troublant encore, quand on pense que la pornographie véhicule aussi bien souvent des images de contrôle, de relations non-égalitaires et même de violence.

«Ça tue tout fantasme, ajoute Richard Poulin. Ce sont les images pornographiques qui deviennent les fantasmes. Et il n’y a donc plus d’imaginaire sexuel qui se développe de manière autonome chez les jeunes. Ceux-ci apprennent donc une sexualité où tout est centré sur le plaisir masculin – car c’est l’éjaculation qui termine une scène porno – et ça devient donc une sexualité unidirectionnelle.» Les jeunes femmes sont d’ailleurs nombreuses à consulter leur gynécologue car elles se croient frigides, qu’elles ne ressentent rien, ou que leurs relations sexuelles leur font mal [car les jeunes hommes ne savent pas comment leur procurer du plaisir]. Une situation qui indigne Richard Poulin : «On se croirait revenus il y a 50 ans quand les femmes avaient des rapports sexuels simplement pour plaire à leur homme et devaient mettre un pot de vaseline sur leur table de chevet parce que les rapports sexuels leur faisaient mal. On est revenus à ça pour un bon nombre de jeunes !»

De nouveaux comportements

Sous l’influence de toutes ces images et vidéos pornographiques, les jeunes sont de plus en plus nombreux à adopter – et de plus en plus jeunes – des comportements très sexualisés. Pour Tania St-Laurent, il est normal que les jeunes explorent les différents moyens de plaire à l’autre, mais là où le bât blesse, c’est qu’ils vont puiser dans l’univers de la porno ces codes de séduction.

Et cette influence se répercute sur les pratiques sexuelles elles-mêmes, soutient Richard Poulin, comme en témoigne l’augmentation de la sodomie et de l’éjaculation faciale. «Je ne sais pas c’est quoi le plaisir de recevoir une éjaculation faciale, ou d’en donner une, mais une chose est certaine : c’est par les yeux que les maladies transmises sexuellement voyagent le plus facilement. Et c’est l’une des pratiques les plus dangereuses qui soient… y compris dans le porno! Ça devrait donc être une pratique interdite, pour de simples raisons de santé publique.»

Un stress de performance

À Tel-jeunes, Tania St-Laurent et ses collègues reçoivent quantité d’appels de jeunes qui se questionnent sur l’apparence et la «normalité» de leurs organes génitaux ou qui s’inquiètent de leurs performances sexuelles. Il est d’ailleurs normal que les adolescents se questionnent à ce sujet, souligne-t-elle, mais ce qui est inquiétant, c’est qu’ils aillent chercher dans la pornographie des réponses qu’ils ne réussissent pas à trouver autour d’eux.

Outre le stress de performance, la pornographie peut également entraîner le développement d’une dépendance chez certains jeunes, ce qui peut leur générer des difficultés au niveau de l’excitation sexuelle ou de l’atteinte d’un orgasme.

Démission des pouvoirs publics

«La porno a d’autant un impact négatif chez les jeunes qu’il n’y a pas de contre-discours opposé à la pornographie dans notre société, conclut Richard Poulin. C’est le lieu principal d’éducation sexuelle – ou de mauvaise éducation sexuelle – et il n’y a pas de discours public contre la pornographie. Et on remet la tâche aux parents de faire la job que le gouvernement devrait faire avec des cours d’éducation sexuelle ainsi qu’avec des règlements – car il y a des choses en pornographie qui sont inacceptables, qui devraient être réglementées et qui ne devraient donc pas être montrées. Mais il y a une démission des pouvoirs publics à ce niveau, et c’est ce qui fait que le porno a des effets négatifs importants sur les jeunes.»