Une pilule une petite granule

Émission disponible en haute définition

Diffusion terminée

Diffusion :
Diffusion terminée
Durée :
60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

De l'anxiété aux troubles anxieux

Émission du 28 novembre 2013

Les troubles anxieux sont les problèmes psychiatriques les plus répandus dans la population en général, ce qui inclut aussi les jeunes. Cela peut sembler étonnant, mais 10 % des enfants et des adolescents seraient atteints par ce type de problèmes.

La vie peut être souffrante et difficile quand on souffre d’un trouble anxieux, de nombreux adultes peuvent en témoigner. Mais pour un enfant, en plein développement social et émotif, c’est encore pire. À long terme, ces jeunes risquent également de développer d’autres problèmes de santé mentale, comme la dépression.

L’anxiété chez les enfants et les adolescents soulève toutefois un problème de taille, car elle est souvent très difficile à détecter pour les parents. Les jeunes doivent constamment s’adapter à de nouvelles circonstances : ils changent d’école, ils changent d’amis… Qu’est-ce qui est une réaction anxieuse «normale» ou quand cela devient-il anormal? La ligne est parfois difficile à tracer. Une chose est toutefois certaine : il ne faut pas sous-estimer l’importance de faire appel à des ressources professionnelles lorsque l’anxiété devient trop envahissante dans la vie d’un enfant ou d’un adolescent.

Aujourd’hui âgée de 13 ans, Anaïs Desjardins revient de loin. La dernière année a été pour elle et ses parents une longue bataille contre le trouble anxieux généralisé qui lui minait complètement l’existence. Déjà présents depuis quelques années, les symptômes d’Anaïs se sont sérieusement aggravés lorsque celle-ci a fait son entrée à l’école secondaire. Nouvelle classe, nouveaux camarades, professeurs inconnus : tous ces éléments nouveaux ont propulsé Anaïs à un niveau d’anxiété qui la rendait non fonctionnelle.

Sa mère, Nathalie Doucet, avait pourtant déjà remarqué que sa fille était «stressée» dans certaines situations particulières, comme à la veille d’un examen. Mais elle n’aurait jamais imaginé qu’au tournant du secondaire, l’anxiété de sa fille atteindrait de tels sommets. «Elle pensait juste au fait qu’elle allait peut-être faire un exposé oral et elle pouvait s’évanouir en pleine classe», raconte-t-elle. Semaine après semaine, les étourdissements et les évanouissements d’Anaïs se sont multipliés pour devenir presque quotidiens. Un jour, elle perd conscience dans les escaliers à l’école. Un autre jour, elle s’évanouit dans la rue et ce sont les policiers qui avertissent ses parents. «C’était devenu une question de sécurité et elle n’était plus capable de suivre non plus, raconte sa mère. Ça ne marchait plus et ça commençait à lui en demander trop à elle-même. Elle commençait à être inquiète de perdre conscience, elle était gênée de perdre conscience. Elle était rendue anxieuse d’être anxieuse de perdre conscience.»

Peu à peu, ses parents ont remarqué qu’elle ne perdait pas conscience les fins de semaine, et qu’il y avait peut-être un lien avec le stress lié à l’école. «On a commencé à penser que c’était un trouble anxieux, mais pas aussi sévère, poursuit sa mère. On ne connaissait pas ça encore.»

Peur et anxiété

Il est important de faire la distinction entre la peur et l’anxiété, qui sont deux choses complètement différentes. «L’anxiété, c’est une émotion qui peut être désagréable lorsqu’elle est trop intense, précise Caroline Berthiaume, psychologue à l’Hôpital Rivière-des-Prairies. Mais il faut aussi se rappeler que c’est une émotion qui est utile dans plusieurs situations. La peur, c’est une réaction qui se déclenche instinctivement quand on est face à un objet de peur. Si un ours arrive face à vous dans le bois, vous allez avoir peur. Tandis que l’anxiété, c’est davantage une émotion qui arrive à l’anticipation de quelque chose : la personne craint une menace éventuelle.» Un exemple typique chez un adolescent : avoir peur que d’autres jeunes rient de lui lors d’un exposé oral.

Un trouble anxieux se développe habituellement sous l’effet d’un événement déclencheur, comme lors de transitions telles qu’un déménagement ou un changement d’école. Un épisode d’intimidation ou la séparation des parents peut également jouer le rôle d’élément déclencheur. «C’est donc un événement qui vient déranger le quotidien de l’enfant, résume Caroline Berthiaume, et qui fait qu’il a de la difficulté à utiliser des stratégies d’adaptation qui fonctionnaient avant.»

«L’anxiété devient pathologique quand elle est excessive, poursuit Caroline Berthiaume, et quand elle est persistante – soit quand elle dure plus de 4 à 6 semaines avec la même intensité et quand elle commence à déranger le fonctionnement quotidien.»

Anaïs se souvient très bien de cette période très sombre : elle pouvait avoir si peur d’avoir une mauvaise note qu’elle préférait ne pas faire le travail du tout plutôt que de risquer un échec. «J’avais zéro, mais dans ma tête c’était mieux que d’avoir une mauvaise note», raconte-t-elle. Anaïs explique ce genre de réaction par un profond manque de confiance en elle, davantage que par une pression extérieure indue de ses parents ou de l’école. De fil en aiguille, elle ne voulait plus aller visiter ses amies et a cessé de chanter et jouer de la guitare. «Je m’empêchais de tout faire de peur que les gens me disent que je n’étais pas bonne.»

Chercher de l’aide

Lorsqu’il est devenu évident qu’ils devaient faire appel à une aide médicale professionnelle, Anaïs et ses parents se sont au départ tournés vers l’Hôpital Sainte-Justine où Anaïs a reçu un diagnostic d’anxiété. Avec le recul, sa mère reconnaît qu’ils étaient presque contents, sur le coup, de savoir que sa fille ne souffrait d’aucun trouble physique grave. Mais rapidement, elle a compris que même s’il ne s’agissait pas d’un trouble médical d’ordre physique, il s’agissait d’un problème grave qui compromettait complètement la vie de sa fille, au point de lui enlever le goût de vivre.

Suite à ce premier diagnostic, les parents d’Anaïs ont tenté d’obtenir du soutien auprès du CSSS local, mais sans succès. La liste d’attente étant trop longue et l’état d’Anaïs s’aggravant, Nathalie Doucet et son conjoint se sont alors tournés vers la Clinique d’intervention auprès des jeunes ayant des troubles anxieux (CITA) de l’Hôpital Rivière-des-Prairies. L’anxiété d’Anaïs est à nouveau confirmée, mais avec plus de précision : trouble anxieux généralisé.

La thérapie cognitivo-comportementale

Au CITA, Anaïs a rapidement rencontré une pédopsychiatre et entamé une thérapie cognitivo-comportementale. Les résultats ont été spectaculaires : après à peine trois semaines de thérapie, sa mère constate déjà d’heureux résultats.

La thérapie cognitivo-comportementale permet notamment aux jeunes de mieux comprendre l’anxiété qui les assaille, ce qui leur donne des outils pour ensuite mieux la maîtriser. «Dès qu’ils connaissent les différentes composantes de l’anxiété, on voit une nette diminution des symptômes, explique Caroline Berthiaume. On vient valider leur émotion, mais on vient aussi circonscrire le problème et expliquer ce qui se passe. On voit ainsi une diminution de 20 à 25 % des symptômes déjà en débutant la thérapie.»

Au cours de ces séances de thérapie, les jeunes apprennent différentes techniques pour maîtriser leur anxiété, par exemple bien respirer. Anaïs reconnaît toutefois que dans les situations réelles génératrices d’anxiété, il ne lui a pas été facile de transférer les techniques apprises en thérapie. Mais à l’usage et avec la pratique, elle a fait de nets progrès qui lui permettent aujourd’hui d’être beaucoup moins anxieuse.

L’implication des parents

Caroline Berthiaume est catégorique sur un point : l’implication des parents est primordiale au succès de la thérapie. «En présence d’un trouble anxieux qui prend toute la place dans la vie de l’enfant, il est primordial que le parent participe aussi à la thérapie parce que lui aussi contribue au maintien des symptômes dans sa façon d’intervenir avec l’enfant.»

Face à un enfant anxieux, la plupart des parents ont tendance à vouloir le rassurer et le protéger afin de lui permettre d’éviter l’anxiété, explique-t-elle. «Mais lorsqu’on est en traitement pour un trouble anxieux, on va beaucoup insister sur l’importance d’éviter d’éviter. À la longue, pour un enfant qui a un tempérament anxieux et un trouble anxieux, ce type de comportement de surprotection va maintenir les symptômes d’anxiété. C’est pour ça qu’il est important de consulter un professionnel pour voir comment on peut éventuellement retirer ces mesures de protection-là. Mais cela va toujours se faire de manière graduelle et sous le contrôle de l’enfant»

Nathalie Doucet se souvient qu’au départ, elle aurait préféré aider elle-même sa fille à gérer son trouble anxieux, mais elle comprend maintenant qu’une aide professionnelle était primordiale : «On est là pour encadrer notre enfant, mais on a besoin d’aider autant que s’il s’était cassé un bras. Je n’aurais jamais eu l’idée de replacer moi-même le bras de mon enfant – c’est la même chose pour un trouble comme celui-là.»

Des médicaments

Dans le cas d’Anaïs, la médecin de famille a choisi de recourir à des médicaments pour contrer l’anxiété, en attendant qu’elle entame sa thérapie mais, de manière générale, c’est plutôt l’inverse qui est de mise. «Le premier traitement à privilégier auprès des troubles anxieux chez les enfants, c’est la thérapie cognitive-comportementale, soutient Caroline Berthiaume. La médication va être donnée en deuxième et troisième lieu, si la thérapie ne fonctionne pas ou lorsque l’enfant présente une comorbidité, donc avec un autre trouble, comme un trouble de l’humeur ou un déficit d’attention avec hyperactivité.»

Pédopsychiatre à l’Hôpital Rivière-des-Prairies, la Dre Hélène Bouvier souligne que la thérapie fait doubler le taux de succès des médicaments utilisés pour traiter l’anxiété chez les enfants. Sans thérapie, ces médicaments ont une efficacité de 40 ou de 50 %, tandis que combinés à une thérapie cognitivo-comportementale, le taux de réussite grimpe à plus de 80 %. «Les enfants sont souvent assez réceptifs à la thérapie cognitivo-comportementale, mais ce dont on s’aperçoit avec les études, c’est que les enfants qui ont accès à ces thérapies-là modifient leurs schémas de pensée, mais modifient aussi leurs circuits neurobiologiques. L’enfant plus tard ne réagira pas de la même manière façon dans les stresseurs.»

Preuve que la thérapie a été un franc succès pour Anaïs : voilà maintenant cinq mois qu’elle n’a pas perdu connaissance lors d’une situation stressante. Elle traverse encore à l’occasion des épisodes d’anxiété, mais grâce aux techniques apprises en thérapie, elle réussit maintenant à garder le contrôle et à maîtriser son anxiété.

Des groupes de gestion de l’anxiété

Il est important d’intervenir rapidement lorsqu’un enfant souffre d’anxiété. Mais les ressources professionnelles disponibles dans le réseau public peinent à répondre à la demande et les listes d’attente sont parfois très longues dans les CSSS. C’est pourquoi plusieurs CSSS ont mis sur pied des groupes de gestion de l’anxiété : les enfants et les parents sont reçus en thérapie par des professionnels, mais dans des salles séparées. Il s’agit d’un service gratuit. Les parents y apprennent à comprendre comment le stress et l’anxiété agissent sur la santé mentale de leurs enfants, tandis que ces derniers se font enseigner des techniques pour mieux gérer leur propre anxiété.

À quel moment les parents doivent-ils commencer à s’inquiéter?

Tous les enfants et adolescents vont traverser certaines périodes de stress et d’anxiété, c’est normal et ça fait partie de la vie. Mais dans les deux cas suivants, il peut être pertinent de consulter une ressource professionnelle dans un CSSS ou dans le réseau privé :

– si une peur spécifique persiste plus de 4 à 6 semaines
– si l’enfant a constamment besoin d’être rassuré par ses parents

Par contre, lorsqu’un enfant vit une rupture de fonctionnement, c’est-à-dire qu’il ne peut plus fonctionner normalement dans son quotidien, il est important de consulter en pédopsychiatrie.