Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Amputation et prothèses

Émission du 5 décembre 2013

Les êtres humains pratiquent des amputations depuis la nuit des temps. À preuve, les archéologues ont même retrouvé des momies amputées dans des tombeaux datant de l’Égypte ancienne. On pourrait penser qu’avec les progrès de la médecine, les cas d’amputation auraient tendance à diminuer, mais non, ce n’est pas le cas, et même au contraire, en raison de l’augmentation de l’incidence du diabète. Celui-ci constitue d’ailleurs la première cause d’amputation, même devant les accidents. Heureusement, la technologie des prothèses s’est raffinée de manière spectaculaire au cours des dernières années, ce qui permet aux personnes amputées de reprendre une vie normale.

Il faut avoir l’œil expert et avisé pour déceler que Richard St-Amand porte une prothèse au pied droit. Il faut dire que Richard est habité par une vigueur et une détermination exceptionnelles; ce n’est certainement pas la perte d’un pied qui allait l’arrêter. «Je n’ai jamais eu peur de ne pas pouvoir remarcher, raconte-t-il. J’ai peut-être eu des doutes sur ce que j’allais être en mesure de faire par après. C’est certain que c’est inquiétant au début, la première fois qu’on pose son pied au sol, mais après, tout va super vite.»

Au Canada, 225 000 personnes vivent avec un membre amputé, ce qui est somme toute considérable. Certains doivent subir une amputation lors d’un accident de voiture ou des suites du diabète, par exemple, mais dans le cas particulier de Richard, c’est vraiment un accident bête qui lui a fait perdre son pied. En 1998, debout sur une clôture pour installer une corde à linge, il s’est très sévèrement blessé au pied en voulant sauter au sol. À l’hôpital, les médecins l’ont tout de suite avisé qu’ils n’étaient pas certains de pouvoir sauver son pied, mais ils ont tout de même tenté de lui réparer à l’aide de vis. Le miracle ne s’est malheureusement pas produit et avec les années, le pied de Richard a commencé à casser fréquemment, ce qui l’a amené à cesser de travailler en 2007. Après une série de traitements infructueux, Richard et son équipe médicale en sont finalement venus à la conclusion que l’amputation s’avérait la meilleure avenue thérapeutique.

Des amputations plus fréquentes qu’on pourrait le croire

Chirurgien orthopédiste à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, le Dr Julio C. Fernandes nous explique qu’en raison des progrès de la médecine et de la technologie des prothèses, on remarque moins les amputés qu’autrefois, même s’ils sont tout de même très nombreux : «Je suis convaincu que les gens qui regardent une foule dans la rue ne se rendront pas compte qu’il y a des amputés parmi eux. Au Québec, c’est 1 personne sur 142 qui vit avec une amputation, mais quand on regarde autour de soi, on ne voit pas cette personne parmi la foule.»

«On ampute plus qu’avant, poursuit le Dr Fernandes. Il faut dire que maintenant, les gens survivent beaucoup plus à leur maladie. Avant, il y avait beaucoup de gens qui mouraient d’infections très graves, par exemple, mais c’est moins le cas aujourd’hui.»

Pourquoi on ampute?

Il va sans dire que ce n’est vraiment qu’en dernier recours que les médecins procèdent à une amputation, mais parfois, ils n’ont malheureusement plus le choix. Dans certains cas, explique le Dr Fernandes, ce sont des critères aigus qui vont justifier l’amputation, par exemple lors d’infections fulgurantes, ou lorsque les nerfs et les artères ne fonctionnent plus. «On sait que si on préserve un pied ou une cheville qui n’a plus de nerf et qui n’a plus de système vasculaire, le membre va quand même mourir. Et même s’il survit, il sera une “très mauvaise prothèse”, car on dit que la pire prothèse est un mauvais pied.»

Dans d’autres cas, continue le Dr Fernandes, les médecins doivent se résigner à pratiquer une amputation lors de l’échec d’un traitement pour sauver le membre : dans le cas d’un pied par exemple, un orteil pourrait commencer à se nécroser et à noircir, tandis que le patient ne ressent plus de sensation. Dans certains cas de douleurs chroniques, l’amputation peut également s’avérer la seule option thérapeutique pour soulager le patient.

Un nouveau départ

Pour Bruno Papin, c’est un terrible accident de machinerie agricole qui lui a fait perdre son genou. Après une opération de plusieurs heures, les médecins avaient réussi à sommairement sauver son articulation blessée tout en l’avisant qu’il y avait peu de chances que l’intervention fonctionne vraiment, notamment parce que les risques d’infection étaient très importants. «J’avais du maïs dans la jambe, la vis qui m’avait blessée était rouillée : tout était là pour que ça ne marche pas.» Et effectivement, l’opération s’est avérée un échec et l’infection a rapidement commencé à monter plus haut dans la jambe. Résultat : trois amputations dans la même semaine et Bruno est aujourd’hui amputé sur 92 % de sa jambe.

Après les premiers chocs et émois de l’amputation, Bruno a vite retrouvé ses esprits et décidé de continuer à vivre activement et à travailler malgré tout. «Je n’ai jamais voulu m’asseoir, raconte-t-il. Je ne me suis jamais assis dans un fauteuil roulant et j’ai toujours voulu rester debout. Je suis sorti de l’hôpital en béquilles, et j’ai gardé les béquilles jusqu’à ce que j’aie la prothèse.» Et aujourd’hui, Bruno Papin va partout avec sa prothèse, du champ de maïs à l’étable sans aucune restriction : la prothèse lui a permis de retrouver une nouvelle liberté. Et il le dit lui-même : sa prothèse fait aujourd’hui partie de lui! Il ne la quitte pas un instant, de son lever à 7 heures le matin jusqu’à son coucher en soirée.

Il faut dire qu’on fait aujourd’hui des miracles grâce aux prothèses, comme peut en témoigner Isabelle Gagner. Prothésiste certifiée à l’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay de Montréal, elle accompagne tous les jours des patients dans les différentes étapes de leur réadaptation, afin de les aider à s’habituer à leur nouvelle prothèse et à regagner leur mobilité perdue. Elle se souvient tout particulièrement d’un patient qui a pleuré en se tenant debout pour la première fois avec sa prothèse entre les deux barres parallèles de réadaptation, car il n’avait pas marché depuis trois mois.

De petites merveilles technologiques

Aujourd’hui, certaines prothèses sont des petites merveilles technologiques et permettent à leurs utilisateurs de vaquer à une foule d’activités. Mais une même prothèse ne convient pas pour tous, nuance Isabelle Gagner, car la prothèse doit être choisie en fonction du niveau d’activités de son utilisateur. Les personnes très actives, par exemple, peuvent bénéficier d’une prothèse de jambe avec un genou hydraulique.

Dans le cas de Bruno, c’est une prothèse dotée d’un microprocesseur qui a été choisie. Ce microprocesseur permet au pied d’envoyer 60 informations par seconde au genou afin de l’informer de l’état du terrain. Ainsi, en marchant dans son champ de maïs, si Bruno met le pied dans un trou, le genou va mettre plus de pression pour empêcher Bruno de tomber.

Le coût de ces prothèses est évidemment très élevé – 50 000 $ dans le cas d’une prothèse comme celle de Bruno – mais c’est un investissement qui en vaut la peine quand on pense à tous les bénéfices qu’ils procurent aux patients, soutient Isabelle Gagner. «Quand une personne utilise une prothèse comme celle-là, comparativement à une prothèse moins performante, elle va être plus performante et moins fatiguée. Car si on doit toujours se soucier de sa prothèse, c’est une consommation d’énergie qui est mentalement difficile.»

Ces nouvelles prothèses permettent désormais de redonner une très grande autonomie aux patients qui font preuve de détermination, explique le Dr Fernandes. Dans le cas de Bruno, c’est ce qui lui permet de continuer à poursuivre son métier d’agriculteur sans presque aucune restriction. Pour Richard, la prothèse lui permet de s’adonner à toute une gamme d’activités sportives : il vient tout juste de s’inscrire pour les 24 heures de marche de Tremblant et il a même recommencé à faire du ski nautique!

Pour d’autres, une prothèse hautement technologique offre la possibilité de continuer à performer dans un sport d’élite, comme on a pu le voir cette année aux Paralympiques, avec des athlètes amputés qui ont obtenu des temps records pour des courses de 100 ou 200 mètres. «On n’est pas loin de voir le moment où on va pouvoir avoir des prothèses, ou même des exosquelettes, pour les gens paraplégiques qui pourront se lever, marcher et – pourquoi pas? – même faire un effort physique et courir», soutient le Dr Fernandes.

Idem pour les prothèses des membres supérieurs : les progrès technologiques permettent aussi aux patients de recommencer à vivre presque normalement. Certaines prothèses permettent d’articuler les cinq doigts de la main, de pointer et d’utiliser un clavier d’ordinateur, par exemple. «Ça donne plein de possibilités», souligne Isabelle Gagner avec enthousiasme.

Malgré toutes les prouesses que sa nouvelle prothèse lui permet de faire, Bruno reconnaît qu’il a toutefois dû adapter un peu son travail quotidien à sa nouvelle réalité, car il est moins rapide qu’il ne l’était autrefois. Par contre, jamais il n’a envisagé l’idée de changer de métier et il a toujours été déterminé à poursuivre son travail sur la ferme. Mais la traite quotidienne des vaches lui est désormais impossible et il a dû faire installer un robot de traite. Père de jeunes enfants, il se questionne aussi sur les limites que lui imposera sa prothèse, lorsque ses enfants seront plus vieux et voudront faire avec lui certaines activités qu’il ne sera pas en mesure de réaliser. Mais somme toute, il demeure philosophe : «Je n’ai pas essayé de revenir comme j’étais avant. Je suis reparti à zéro. C’est comme une nouvelle naissance et, aujourd’hui, je ne repense même pas à l’époque où j’avais deux jambes.»