Une pilule une petite granule

Émission disponible en haute définition
Diffusion :
jeudi 20 h
Rediffusion :
lundi 23 h, mercredi 11 h
Durée :
60 minutes

Du 8 septembre 2014 au 23 mars 2015

Dossier de la semaine

Soins dentaires : un accès inégal

Émission du 16 janvier 2014

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Depuis trente ans, la santé dentaire des Québécois s’est grandement améliorée. Mais il faut éviter de se réjouir trop vite, car nous partons vraiment de très loin. En effet, il n’y a pas si longtemps encore, le Québec était une sorte de «paradis du dentier». Tenez-vous bien : parmi toutes les provinces canadiennes, c’était au Québec qu’on retrouvait le pourcentage le plus élevé de personnes complètement édentées. Ce pourcentage était d’ailleurs plus élevé que dans la plupart des pays occidentaux.

Heureusement, le Québec a fait des progrès considérables en la matière : de plus en plus de gens conservent leurs dents et le taux de caries a diminué de 40 % entre les années 1980 et les années 2000. Mais il n’en demeure pas moins qu’à l’heure actuelle, les Québécois ont 50 % plus de caries que les Ontariens.

Si certains négligent leur santé dentaire parce qu’ils ont peur du dentiste, plusieurs ont plutôt peur de la facture du dentiste. Et avec raison : un plombage, une couronne et un traitement de canal, et la facture peut facilement grimper à quelques milliers de dollars. Certains ont une assurance privée, mais ce n’est vraiment pas le cas de la majorité. Pour les travailleurs autonomes, les familles à revenus modestes, les jeunes sans emploi et bien d’autres, une visite chez le dentiste est souvent hors de prix. C’est pourquoi on dit aujourd’hui que près de 3 Québécois sur 10 n’ont pas accès à des soins dentaires. Conscients de ce problème, certains groupes ont mis en place des mesures pour faciliter l’accès aux soins dentaires : c’est ce que fait la Faculté de médecine dentaire de l’Université McGill. Depuis 13 ans, de concert avec des organismes communautaires, une clinique mobile se promène dans les différents secteurs de l’île de Montréal pour offrir des soins dentaires à des gens qui n’ont pas les moyens d’aller chez le dentiste. Une remarquable initiative.

C’est tout un événement aujourd’hui dans la communauté de Pointe Saint-Charles : la clinique mobile Outreach débarque pour la journée dans les locaux de l’organisme communautaire Partageons l’espoir afin d’offrir des soins dentaires gratuits aux personnes à revenus modestes. Une occasion exceptionnelle de se faire examiner et traiter les dents pour des dizaines de personnes qui n’ont habituellement pas les moyens de s’offrir le «luxe» des traitements dentaires en cliniques privées.

Le déploiement matériel et humain est impressionnant : une dizaine de chaises de dentisterie mobile sont installées pour la journée, au cours de laquelle des soins dentaires seront offerts par des étudiants de la Faculté de médecine dentaire de l’Université McGill, sous la vigilante supervision de leurs enseignants.

Doyen de la Faculté et initiateur de cette clinique mobile qui opère depuis 1998, le Dr Paul Allison nous explique que le programme Outreach permet de joindre des personnes qui n’ont habituellement pas accès à des soins dentaires, souvent en raison de contraintes financières, comme des personnes itinérantes, des jeunes familles à revenus très modestes ou de jeunes adultes sans emploi.

Coordonnatrice du développement et des communications au programme Partageons l’espoir, Michèle Chapaz nous confirme qu’il s’agit là d’un programme très apprécié des gens de la communauté qui fréquentent la banque alimentaire de Partageons l’espoir. Car il est clair que pour des gens qui ont de la difficulté à s’offrir des denrées de base ou à boucler leur budget mensuel, une visite chez le dentiste représente un luxe qu’ils n’ont certainement pas le loisir de s’offrir.

Un accès inégal aux soins dentaires

Président de l’Association des dentistes en santé publique du Québec, le Dr André Lavallière est très concerné par la problématique de l’accessibilité aux soins dentaires au Québec. Entre 30 et 40 % de la population aurait de la difficulté à obtenir des services dentaires, soutient-il.

«Les coûts des soins dentaires ne sont pas toujours assurés par la Régie de l’assurance-maladie et constituent un obstacle majeur pour les clientèles les plus vulnérables, explique-t-il. Les études sont très claires à ce sujet : les familles dont le revenu familial est inférieur à 30 000 $ ont des problèmes majeurs d’accessibilité, principalement pour des raisons économiques, non seulement aux soins dentaires préventifs, mais aussi aux soins curatifs.»

Si les contraintes financières sont fréquentes, d’autres facteurs peuvent également aggraver le problème, comme l’inégale répartition géographique des cabinets de dentiste, moins nombreux dans les régions éloignées notamment, poursuit le Dr Lavallière : «Même à intérieur des grandes villes, les quartiers favorisés ont beaucoup plus de cabinets de dentistes que les quartiers défavorisés.»

Les soins dentaires sont effectivement très coûteux, mais il ne faut pas jeter le blâme trop rapidement sur les dentistes eux-mêmes. En réalité, tous les soins coûtent chers, explique le Dr Allison, mais les Québécois sont peu habitués à en défrayer les coûts réels puisqu’ils sont habituellement couverts par l’assurance-maladie : «La réalité est que les soins sont chers, en dentaire ou en santé, nuance-t-il. Au Canada et au Québec, on n’a pas d’idée des coûts parce qu’on ne paie pas et c’est dans le secteur public. Mais la dentisterie est dans le secteur privé et on a une idée des coûts. Et ce sont les vrais coûts. Tout l’équipement est très cher; les assistantes… c’est cher… Donc avoir un cabinet de dentiste ça coûte très cher, et ça coûte cher aux patients.»

Une bouche qui fait partie intégrante du corps humain

Le Dr André Lavallière déplore qu’en ne couvrant pas les soins dentaires, le système de santé donne l’impression que la santé bucco-dentaire est isolée du reste, alors que ce n’est pas le cas du tout : «La bouche n’est pas détachée du corps, soutient-il. Le corps humain est une belle machine, mais tous les systèmes et les organes fonctionnent de façon interreliée. Si on n’a pas une bonne santé bucco-dentaire, c’est certain que ça peut avoir un impact sur la santé générale.»

«On accorde plus d’importance aux maladies mortelles, et les problèmes de santé dentaire sont rarement mortels, poursuit-il. Mais au niveau scientifique, de plus en plus d’études démontrent des liens importants entre une bonne santé bucco-dentaire et d’autres problèmes de santé. On sait par exemple qu’il y a des liens entre la santé bucco-dentaire et le diabète : un patient diabétique qui n’a pas une bonne santé bucco-dentaire va avoir de la difficulté à contrôler son diabète. Des liens importants ont aussi été démontrés entre une bonne santé bucco-dentaire et les maladies cardio-vasculaires, ainsi qu’avec les naissances de bébés prématurées ou de petits poids. On doit donc revendiquer que la santé bucco-dentaire soit considérée au même titre que les autres problématiques.»

Des solutions

Pour contrer cette situation, faut-il demander aux dentistes de réduire leurs tarifs? Le Dr Allison ne croit pas que la solution soit aussi simple : «Oui, certains dentistes réduisent leurs prix et travaillent dans des milieux plus défavorisés, c’est laissé aux individus.
Mais si on veut régler ces problèmes complexes, ce n’est pas en laissant ça au privé qu’on va y arriver. Et je ne dis pas ça pour blâmer les dentistes, mais il y a une réalité. La profession doit travailler avec les gouvernements, les universités, etc., pour trouver d’autres façons d’offrir des soins pour les personnes qui ne peuvent pas se les payer».

Les solutions passent notamment par l’éducation, soutient-il, pour sensibiliser les étudiants et les résidents à toutes ces problématiques d’accessibilité aux soins dentaires et pour informer les dentistes qu’ils font eux-mêmes partie de la solution. «Ils devraient travailler avec la profession globale pour essayer de trouver des solutions et il faut être un peu plus imaginatif», soutient le professeur Allison. Entre autres pistes d’action, les dentistes pourraient notamment assouplir leurs heures de cabinet, puisque tous n’ont pas la possibilité de manquer un après-midi de travail pour se rendre chez le dentiste.

Des soins dentaires dans les CHSLD

Si l’accès aux soins dentaires est difficile au Québec, il est dramatique pour les gens âgés qui sont pourtant ceux qui en auraient pourtant le plus besoin : environ un tiers des aînés qui vivent à domicile ont des problèmes de santé dentaire dont ils ne s’occupent pas et dans les CHSLD, la situation serait catastrophique.

«Auparavant, les personnes âgées étaient complètement édentées, explique le Dr Lavallière. La majorité des personnes âgées étaient des porteurs de prothèses. Actuellement, parmi les 65 ans et plus, environ 40 % de la population a encore des dents dans la bouche. Au courant des 10 prochaines années, la moitié des personnes qui vont arriver en hébergement auront aussi des dents : la nature des besoins en termes de services bucco-dentaires est en changement très rapide.»

Or, lorsque les personnes âgées arrivent en centres d’hébergement et de soins de longue durée, elles n’ont souvent pas accès à des soins dentaires, contrairement aux autres soins qui sont couverts par l’assurance-maladie : «En résidence, une personne peut recevoir des soins de santé gratuitement, explique le Dr Lavallière. Une personne va avoir une infection pulmonaire, elle va avoir accès à médecin. Mais si elle a des douleurs ou une infection dans la bouche, elle n’a pas accès aux services d’un dentiste.»

Dans certains et très rares CHSLD, les patients ont la chance d’avoir accès à un dentiste. C’est le cas de l’Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke, où travaille la Dre Sylvie Potvin. Elle est chef d’un petit département de dentisterie où travaillent deux dentistes et deux hygiénistes dentaires.

La Dre Potvin nous explique que lorsque les aînés entrent en CHSLD, il est très fréquent que leur santé bucco-dentaire ait commencé à se détériorer depuis déjà plusieurs années, souvent parce qu’il leur était de plus en plus difficile de se déplacer physiquement jusque chez le dentiste ou parce que leur clinique n’avait pas l’équipement nécessaire pour les recevoir. Pourtant, lorsque les aînés ont encore leurs dents, les problèmes bucco-dentaires demeurent bien réels. Et lorsque ces problèmes ne sont pas adéquatement soignés, ils peuvent s’aggraver. «Parfois, la carie devient rampante et se développe sur toutes les dents à la racine, explique la Dre Potvin. Les dents cassent et les gens peuvent développer de la douleur et des abcès.»

En plus de pouvoir s’aggraver et causer des complications, les problèmes dentaires peuvent aussi causer d’autres problèmes de santé chez les aînés. Et à l’inverse, ceux qui ont une bonne santé dentaire ont une meilleure santé générale, avec notamment moins de risque de développer une pneumonie d’aspiration, soutient la Dre Potvin.

Et le problème risque de s’aggraver, prédit-elle. «Dans 10 ans, quand 85 % ou 87 % des aînés auront encore leurs dents, si les soins bucco-dentaires en CHSLD ne s’améliorent pas, c’est définitif qu’on va faire face à un grave problème de carie et de gingivite, de douleur, autant à domicile qu’en CHSLD.»

Des solutions pour les aînés

Pour améliorer la santé bucco-dentaire des aînés, il faut leur faciliter l’accès physique à un cabinet de dentiste. Selon le Dr Allison, l’idéal serait que les dentistes se déplacent pour donner des soins à domicile. Mais c’est malheureusement très rare, soutient-il.

Dans le cas des soins dentaires directement octroyés en CHSLD, le Dr André Lavallière est quant à lui d’avis qu’une partie du problème réside dans les difficultés d’obtenir l’autorisation du ministère de la Santé afin de rémunérer un dentiste à tarif horaire ou à salaire : «Les démarches sont longues et difficiles. Et on obtient souvent des refus de la part du ministre pour rémunérer un dentiste en établissement. L’établissement trouve fréquemment les fonds pour financer un local et l’achat d’équipement. Mais le plus gros obstacle, au niveau de l’organisation des services dentaires en hébergement, de mon point de vue, c’est d’obtenir l’autorisation du ministre pour rémunérer un dentiste.»

Une iniquité dans l’accessibilité aux soins dentaires

«Ce n’est pas normal en 2013 que les services bucco-dentaires ne soient pas considérés au même titre que tous les autres organes du corps humain, conclut le Dr Lavallière, et le ministère de la Santé devrait développer soit une politique, soit des orientations claires concernant l’accessibilité des soins dentaires pour toutes les clientèles : les clientèles vulnérables, les clientèles ayant des besoins particuliers et aussi nécessairement pour les clientèles hébergées en centre d’hébergement. C’est essentiel d’avoir une politique, avec des orientations claires, avec une vision globale. Actuellement, on a une multitude de petits programmes avec des failles importantes. Et souvent, plusieurs clientèles, dont les personnes en centre d’hébergement, se retrouvent dans des situations où elles n’ont pas accès à des services dentaires.»

Le mot de nos animateurs

En 2013, un comité a été créé pour évaluer l’accès aux soins dentaires pour les clientèles défavorisées et les gens âgés. Le Dr Paul Allison fait d’ailleurs partie de ce comité. Les recommandations devraient normalement être publiées au courant de l’année 2014. Parmi les solutions déjà envisagées, il est notamment question d’offrir une couverture de soins dentaires aux enfants de plus de 10 ans ainsi qu’aux personnes âgées. Il est clair que l’idéal serait d’adopter une couverture publique universelle, mais plusieurs diront que c’est utopique. Pourtant, selon les statistiques de l’OCDE, le Canada est en dessous de la moyenne en termes de pourcentage des dépenses de santé couvertes par le secteur public, et c’est justement, en grande partie, parce qu’on ne couvre pas les soins dentaires et les lunettes.

Une autre proposition intéressante est sur la table. L’Ordre des hygiénistes dentaires du Québec demande aussi au gouvernement d’offrir des soins de nettoyage sans être supervisé par un dentiste. Cette mesure leur permettrait d’offrir des soins à domicile ou en CHSLD.

La fluoration de l’eau serait aussi une avenue intéressante pour améliorer la santé bucco-dentaire des Québécois, puisque le fluor est efficace pour prévenir la carie. Des experts soutiennent également qu’un seul dollar investi en fluoration de l’eau permettrait d’économiser 80 $ en soins curatifs. Il s’agirait donc, et de loin, une des mesures de prévention les plus efficaces. Mais en dépit de l’efficacité scientifiquement démontrée du fluor pour prévenir la carie, seulement 3 % des municipalités québécoises ont une eau fluorée. Seulement 9 % des Québécois boivent une eau fluorée, contrairement à 75 % des Ontariens et 66 % des Américains. Est-ce une donnée pouvant expliquer pourquoi les Ontariens ont 50 % moins de caries que les Québécois? Fort probablement, mais le lobby anti-fluoration de l’eau est très actif au Québec.

Une seule clinique de dentisterie mobile au Québec

À l’heure actuelle, l’Université McGill est la seule université québécoise à offrir un service de dentisterie mobile. Mais on nous dit que des pourparlers sont présentement en cours avec l’Université Laval pour développer un projet semblable à Québec.