Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Cancer et fertilité : préserver l'avenir

Émission du 6 février 2014

Chaque année, au Canada, environ 3000 jeunes de 15 à 29 ans reçoivent un diagnostic de cancer. C’est énorme, mais la bonne nouvelle, c’est que 85 % de ces jeunes vont survivre à la maladie grâce à l’amélioration des techniques de diagnostic et des traitements. Ce qu’on sait moins toutefois, c’est qu’un grand nombre de ces jeunes devront plus tard faire face à un problème de fertilité en raison des traitements agressifs de chimiothérapie qu’ils auront reçus. Heureusement, les progrès de la technologie médicale offrent maintenant de nouvelles solutions pour aider ces jeunes patients à protéger leur avenir et à maintenir leurs chances de pouvoir un jour fonder une famille.

À l’âge de 26 ans, Sabrine Leblond-Murphy a appris qu’elle était atteinte d’une leucémie myéloïde aiguë. Lorsque son cancer a été détecté, la maladie était si avancée qu’elle n’a pas eu d’autre choix que d’entamer immédiatement des traitements de chimiothérapie. Sans même y penser, et sans non plus en avoir été informée, elle a débuté des traitements qui, certes, avaient pour objectif de lui sauver la vie, mais qui pouvaient du même coup l’empêcher de plus tard pouvoir à son tour donner la vie. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard qu’elle a appris qu’elle aurait pu à ce stade entamer des procédures pour préserver sa fertilité…

L’histoire de Sabrine n’est pas exceptionnelle. Hématologue-oncologue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, la Dre Silvy Lachance nous explique qu’il n’est pas rare qu’une situation médicale urgente justifie d’entamer des traitements de chimiothérapie très rapidement, sans prendre le temps au préalable de protéger la fertilité du patient.

Dans un cas cancer très agressif comme celui de Sabrine, explique-t-elle, les traitements doivent débuter très rapidement puisque la leucémie aiguë met la vie du patient en danger. «L’oncologue ou l’hématologue a pour but premier de guérir le cancer, rappelle-t-elle. C’est parfois déchirant, car on ne veut pas retarder les traitements et mettre la vie du patient en danger (…) C’est un dilemme, mais pour fonder une famille, il faut d’abord avoir survécu à son cancer.»

Dans certains cas, il est possible d’attendre un peu avant de commencer les traitements afin de procéder à des procédures de maintien de la fertilité, mais c’est assez exceptionnel, précise-t-elle.

Protéger l’avenir

Érik Poirier a lui aussi eu à traverser un cancer dans la vingtaine. Dans son cas, il s’agissait d’un cancer des testicules. À l’époque, jeune footballeur de 23 ans, Érik était encore bien loin de penser à fonder une famille et il ne se souciait pas trop du maintien de sa fertilité. Mais il a eu la chance d’être conseillé par une équipe médicale qui lui a recommandé d’entamer des traitements de maintien de fertilité avant de commencer sa chimiothérapie. Une mesure de protection jugée nécessaire, puisqu’il était fort possible que les traitements qu’il s’apprêtait à suivre compromettent sa fertilité future. La procédure qui a été recommandée a été de procéder à la congélation d’un échantillon de sperme.

Après avoir subi de premiers traitements de chimiothérapie, Sabrine a appris qu’elle devrait par la suite recourir à une greffe de moelle osseuse. C’est à cette étape seulement qu’elle a appris que sa fertilité pouvait être affectée par la chimiothérapie et la radiothérapie qu’elle recevrait en préparation à cette greffe.

«L’infertilité va dépendre du type de chimiothérapie, précise la Dre Lachance. Il y a plusieurs traitements de chimiothérapie qui toucheront peu ou pas la fertilité. Certains traitements sont par contre associés à un très haut taux d’infertilité. Par exemple, à l’extrême, avec les greffes de cellules souches, plus de 90 % de nos patients seront infertiles après la greffe. Par contre, à l’autre spectre certains types de chimiothérapie comme pour le lymphome de Hodgkin, sont maintenant associé à un très faible taux d’infertilité puisque nos traitements ont évolué au cours des années.»

Puisqu’il était maintenant clair que les nouveaux traitements de chimiothérapie qu’elle s’apprêtait à recevoir avaient de fortes chances de la rendre infertile, Sabrine s’est alors fait offrir de consulter les spécialistes d’une clinique de fertilité pour évaluer la possibilité de congeler des ovules, des ovocytes ou des ovaires tout entiers avant la reprise des traitements de chimiothérapie.

Une course contre la montre

Dans des situations comme celle que Sabrine a vécue, tous les jours sont comptés. La reprise des traitements de chimiothérapie ne peut pas être repoussée trop longtemps, au risque de compromettre la vie des patients. Dans son cas précis, Sabrine a même dû «négocier» avec son hématologue, qui a finalement accepté de retarder les traitements d’une semaine ou deux, mais sans plus.

Gynécologue-obstétricienne à la Clinique Ovo, la Dre Coralie Beauchamp explique qu’il existe maintenant de nouveaux protocoles permettant d’entamer très rapidement des traitements de fertilité, dans des situations comme celle de Sabrine. «On peut commencer dès le premier jour de sa visite [de la patiente] les injections de médicaments qu’elle va prendre pendant 10 à 12 jours. Avec un suivi par échographie, on peut voir comment ses ovaires évoluent et lorsqu’on sent que ses ovaires sont prêts, on va déclencher son ovulation avec un autre type de médicaments; 36 heures plus tard, on va procéder à la ponction d’ovule.»

Luttant à la fois contre le cancer et pour maintenir sa fertilité, Sabrine a vécu bien des émotions pendant cette période. «C’est sûr que je voulais tout faire pour que la maladie ne revienne pas, raconte-t-elle, mais en même temps, à l’âge de 26 ans, c’était très important pour moi de garder la chance d’avoir mes propres enfants un jour. Alors c’est certain que je vivais une forme de conflit intérieur.»

«C’est clair que le fait de préserver la fertilité chez un patient qui désire concevoir une famille et avoir des enfants, c’est un peu une fenêtre sur l’avenir, reconnaît la Dre Lachance. C’est un peu garder des buts, garder un futur. Et c’est clair que c’est une motivation pour l’après-traitement. Maintenir la fertilité, c’est maintenir l’espoir qu’il y aura une vie après le cancer. C’est pourquoi il est important d’être attentif aux demandes de nos patients.»

Congeler des embryons

Au moment où Sabrine a traversé ces épreuves, elle était encore loin de penser d’avoir des enfants à court terme. Mais elle était toutefois bien engagée dans une relation conjugale avec un homme avec qui elle partageait des projets futurs. C’est pourquoi les spécialistes de la clinique Ovo leur ont offert une surprenante proposition : congeler non pas des ovules seuls, mais des embryons entiers!

Si cette option leur a été proposée, c’est notamment en raison des traitements de chimiothérapie que Sabrine avait déjà reçus et qui compromettaient la qualité de ses ovules. L’équipe d’Ovo n’était pas convaincue que la congélation de ses ovules serait suffisante pour assurer le succès d’une fertilisation in vitro future. Par contre, en procédant immédiatement à la fécondation, les chances de succès s’avéraient bien meilleures.

«Les ovules ou les spermatozoïdes peuvent être atteints dans leur ADN par une chimio antérieure, explique la Dre Coralie Beauchamp. Mais si on réussit à créer un embryon et à l’implanter pour une grossesse, ses chances sont tout aussi bonnes qu’un autre, car un embryon de mauvaise qualité au niveau de l’ADN ne s’implantera ou ne survivra pas en laboratoire.»

Après avoir évalué la fécondité de Sabrine et de son partenaire, l’équipe a rapidement procédé à une fécondation in vitro et à la congélation d’embryons. Résultat : le jeune couple a maintenant huit «bébés» congelés, attendant qu’ils soient prêts à fonder une famille.

Une démarche encore peu courante

Pour le moment, peu de patients atteints de cancer entament ce genre de démarches pour maintenir leur fertilité. Il faut dire que très peu d’oncologues abordent le sujet avec leurs patients, de peur de perdre un temps précieux dans la lutte contre la progression du cancer et de compromettre l’efficacité de leurs traitements.

Une position avec laquelle la Dre Beauchamp est en désaccord : «On n’a pas sur la conscience que la fertilité passe avant la survie de la patiente. Il y a des études très claires là-dessus qui nous démontrent – tout spécialement dans le cas de cancers du sein hormono-dépendants (…) – avec des milliers de patients qui démontrent que nous avons le temps de faire une fécondation in vitro proprement dite – donc avec un délai de deux semaines – et que ça ne change absolument rien au niveau des récidives de la patiente à 5 ans, et rien non plus sur sa survie. Il n’y a donc aucune raison en 2013 de ne pas l’offrir et de ne pas le faire si la femme le désire.»

Après le cancer, la vie

Lorsque ses traitements de chimiothérapie furent terminés, Érik a eu la confirmation qu’il était effectivement devenu infertile. Avec le recul, il est aujourd’hui soulagé d’avoir pris les mesures pour protéger sa fertilité. Sa conjointe est également très heureuse qu’il ait réalisé cette démarche, ce qui leur permet de rêver ensemble de fonder une famille. Dans son cas, la procédure a été plus simple puisqu’il lui avait été simplement offert de congeler son sperme et non pas de fertiliser un embryon. Il faut dire que les procédures de maintien de la fertilité sont habituellement beaucoup moins complexes pour les hommes que pour les femmes.

Lorsqu’ils seront prêts à entrer dans cette nouvelle étape de leur vie, Érik, Sabrine et leurs conjoints respectifs auront donc la possibilité de fonder une famille. Avant de procéder à une fécondation in vitro ou à l’implantation d’un embryon, il est toutefois important de s’assurer que la patiente est bel et bien guérie de son cancer. C’est pourquoi les cliniques de fertilité s’assurent d’avoir l’approbation de l’oncologiste avant d’entamer cette étape. «Habituellement, c’est après un délai de deux ans après la fin des traitements, précise la Dre Beauchamp, parce que la majorité des récidives de cancer surviennent dans les deux premières années.»

En raison de son état de santé, Sabrine ne sait toutefois pas si elle sera en mesure de porter ses propres embryons. Elle demeure donc ouverte à l’option d’éventuellement recourir à l’adoption, si jamais les démarches médicales s’avéraient trop complexes pour qu’elle puisse entamer et traverser une grossesse. Mais en dépit des incertitudes qui demeurent, elle se félicite d’avoir réalisé toutes ces démarches pour se donner le plus de chances possible de pouvoir un jour donner la vie.

Pour voir l'histoire de Sabrine qui a rencontré sa donneuse de moelle osseuse :

Don de moelle osseuse : «J'ai rencontré la personne qui m'a sauvé la vie!»
ÉMISSION DU 15 SEPTEMBRE 2011
http://pilule.telequebec.tv/occurrence.aspx?id=860