Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Avoir des triplés

Émission du 13 février 2014

Avec l’arrivée de la procréation assistée au début des années 1980, les grossesses multiples ont connu une véritable explosion au pays. Cette situation s’explique par le fait qu’avant que les démarches de procréation assistée ne soient offertes par le gouvernement québécois, elles étaient si coûteuses que les parents ne prenaient pas de chances et optaient pour l’implantation de plusieurs embryons en même temps. Mais en dépit des efforts pour réduire ces pratiques, il n’en demeure pas moins que les grossesses multiples sont plus fréquentes qu’il y a 50 ans. Ce fait s’explique par un autre facteur, plus surprenant : les femmes d’aujourd’hui ont leurs enfants à un âge plus élevé, ce qui augmente les chances d’avoir une grossesse multiple. D’autres formes de traitement contre l’infertilité, autres que la fertilisation in vitro, peuvent aussi augmenter les risques de grossesses multiples. Mais peu en importe les causes, une chose est certaine : des grossesses multiples entraînent une énorme charge de travail pour les parents. Les parents de triplés qui ont accepté de témoigner dans ce reportage en sont la preuve vivante.

Avez-vous déjà imaginé combien les soins auprès de triplés peuvent représenter d’heures de travail pour une mère? 197 heures de travail par semaine, et ce, sans compter le temps que la mère doit prendre pour prendre un peu soin d’elle-même. Le hic, c’est qu’il n’y a que 168 heures dans une semaine… c’est donc tout un exploit de réussir à tenir le fort. Et pour y parvenir, les jeunes parents doivent déployer toute une organisation.

Maman de triplés de 3 mois, Catherine Mathys gère la famille comme une mini-entreprise. Registre des boires et des bains pour chaque bébé, tableau avec informations factuelles, horaire familial… : pas le choix, c’est ce qui lui permet de ne pas laisser le chaos envahir la famille.

Si la naissance de triplés s’explique souvent par l’utilisation de plusieurs embryons lors d’une fécondation in vitro, ce n’est pas le cas de Catherine. Dans son cas, elle souffrait d’une maladie rare qu’on appelle hyperplasie des surrénales, qui l’empêche d’ovuler naturellement. Dans l’espoir de fonder une famille, elle a consulté les spécialistes de la clinique Ovo qui lui ont recommandé l’utilisation d’un traitement hormonal pour stimuler son ovulation. Après que deux premières grossesses se soient soldées en fausses couches, la troisième a finalement duré. Mais avec trois bébés! «On m’a dit que j’avais 99,5 % de chances d’avoir une grossesse simple, raconte-t-elle. Mais je suis tombée dans le 0,5 % et on a su assez rapidement qu’on aurait des triplés.»

Des grossesses très risquées

Trois petits bébés, c’est bien mignon comme cela. Mais il faut savoir qu’une grossesse multiple implique d’importants risques souligne le Dr Robert Gagnon, directeur du Département d’obstétrique à l’Hôpital Royal-Victoria : «Un utérus est fait pour porter un seul enfant à la fois. C’est d’ailleurs pourquoi l’incidence de la naissance de triplés est de l’ordre de 1 sur 10 000. Mais la nature n’est pas parfaite, on sait tous ça. Alors ce ne sont pas des naissances normales. Ce sont des grossesses à risques très élevés.»

Lorsqu’elle a appris qu’elle portait trois bébés, lors d’une échographie, Catherine s’est immédiatement fait offrir une «réduction embryonnaire», c’est-à-dire d’enlever un embryon. Choquée par cette proposition, elle a refusé d’y avoir recours.

Le Dr Gagnon explique que cette procédure vise à limiter les risques liés à une grossesse de triplés. Tout en reconnaissant qu’elle comporte toutefois des risques de perdre les trois fœtus, il souligne que les risques liés à cet avortement sélectif sont inférieurs à ceux liés à une tentative de mener la grossesse à terme. «Le risque de prématurité est de 100 % pour des triplés, précise-t-il. Et le risque de prématurité extrême, entre 23 et 28 semaines, est aussi très important : au moins 25 % des triplés. Et le risque de paralysie cérébrale est très élevé pour ces prématurés extrêmes, en haut de 30 %. Pouvez-vous imaginer avoir trois bébés à la maison, tous très handicapés?»

Bien conscients de ces risques, Catherine et son conjoint ont bien jonglé avec les implications éthiques de leur décision. Mais d’un commun accord, ils ont tout de même décidé de tenter le tout pour le tout et de garder les trois bébés. Et c’est ensemble qu’ils ont commencé à affronter tous les défis de cette grossesse de triplés : rendez-vous médicaux très fréquents, déménagement, changement de voiture… «Il faut tout changer, résume Catherine. C’est une aventure de tous les instants et la grossesse on la vit vraiment à deux quand on a une grossesse de triplés. Ma mère dit même qu’une grossesse de triplés, c’est un projet de société!»

Pour des raisons identiques à Catherine Mathys, Karine Langlois a elle aussi eu la surprise d’apprendre qu’elle portait trois bébés. Malgré une grossesse extrêmement difficile, elle a réussi à les porter jusqu’à 34 semaines. Mais à partir de là, tout s’est mis à déraper : nausées, vomissements, diarrhée, insomnie… Karine ne s’endurait tout simplement plus et a elle-même demandé à subir une césarienne pour cause de «malaises maternels».

La naissance par césarienne est d’ailleurs une pratique très courante pour les naissances de triplés. À l’hôpital Royal-Victoria, c’est d’ailleurs systématique, précise le Dr Gagnon, afin d’assurer la sécurité des bébés.

Catherine Mathys a elle aussi donné naissance à ses enfants par césarienne. Dans son cas, c’était à 31 semaines de grossesse. Elle souligne qu’il n’y a vraiment rien de romantique dans une telle expérience, dans une salle où fourmillaient une trentaine de personnes, toutes affairées à lui sortir des bébés «comme un lapin d’un chapeau».

Les défis de l’allaitement

Malgré le fait que ses trois bébés ont dû demeurer à l’hôpital plusieurs semaines, alors qu’elle était de retour chez elle, Catherine a tenu à faire le maximum pour leur offrir du lait maternel. Pendant deux mois, elle s’est donc évertuée à tirer son lait chaque jour et à l’apporter à ses petits à l’hôpital. C’était sa façon à elle de continuer à être une mère, même si elle était physiquement séparée de ses enfants. Elle n’a toutefois pas réussi à les allaiter elle-même.

Les enfants de Karine Langlois n’ont pas eu à séjourner aussi longtemps à l’hôpital et elle a réussi à les allaiter. Mais elle a presque dû se battre contre les médecins et les infirmières qui exigeaient qu’elle se résigne à leur donner du lait maternisé.

Le retour à la maison

De retour chez elle avec ses trois enfants, Karine Langlois a bien vécu les premiers mois de sa vie de maman. Mais au bout de six mois, la fatigue l’a rattrapée et son moral s’est affaissé. «Je n’y arrivais pas, raconte-t-elle. Je ne me sentais pas à la hauteur, je ne me sentais pas bonne et je me disais même que mes enfants seraient mieux avec une autre mère. Moi, je suis finie, je suis trop fatiguée…»

Consciente que son état mental s’aggravait, Karine a un jour décidé de faire garder ses enfants pour se présenter à l’urgence psychiatrique. Même si elle n’avait pas la référence d’un médecin, elle a exceptionnellement pu rencontrer un psychiatre et a été prise en charge par le système de santé. En plus d’un suivi en psychiatrie, elle a pu bénéficier du soutien d’un psychothérapeute et d’une assistante sociale du CLSC, et ce, pendant deux ans et demi.

Un criant manque de soutien

Les spécialistes et les intervenants que Karine a rencontrés lui ont tous conseillé de demander de l’aide gouvernementale pour faciliter sa vie à la maison avec les trois bébés. Mais ils ont constaté avec elle qu’il n’existait aucune aide, aucun programme pour venir en aide aux parents de triplés. «Des services payants, on aurait pu en avoir, précise-t-elle, mais on avait déjà du mal à arriver et on ne pouvait pas se permettre ce genre de services.»

Tout comme Karine, Catherine Mathys s’est elle aussi étonnée de constater qu’il n’existait aucun programme d’aide spécifique. «Ce n’est pas organisé comme on pourrait penser, explique Catherine. Moi, c’était ma première surprise – et je pense que c’est la surprise de bien des gens. On pense que lorsqu’on a des triplés, qu’on peut avoir de l’aide et des subventions, mais c’est tout le contraire. Ça m’a beaucoup étonnée : il n’y a rien de prévu pour trois bébés.»

Pédiatre à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, la Dre Linda Spigelblatt confirme ce constat : il n’existe aucun programme d’aide formelle pour les parents de triplés et ceux-ci sont laissés à leurs propres ressources, personnelles et familiales.

Un bel avenir en perspective

D’autre part, quand on dit que les triplés sont plus à risque que les autres enfants, c’est principalement parce que 90 % naissent prématurément. La plupart d’entre eux n’auront pas de séquelles graves, mais ils ont plus de chances d’éprouver des troubles d’apprentissage ou des problèmes d’hyperactivité. Ce risque est toutefois beaucoup plus élevé chez les grands prématurés.

En dépit de ces risques bien réels, une bonne nouvelle doit toutefois être soulignée : lorsqu’ils ne souffrent pas de problèmes liés à une grande prématurité, les triplés ont un avenir prometteur, comme en témoigne une étude longitudinale réalisée en Suisse sur des enfants de 0 à 14 ans. Comme nous l’explique la Dre Spigelblatt, cette étude a comparé des enfants nés uniques avec des enfants nés triplés, et ils ont constaté que les triplés devenus adolescents se portaient mieux que les enfants nés seuls.

Poursuivre la famille

Maintenant que leurs trois enfants ont 4 ans et vont à la garderie, la vie est un peu plus simple pour Karine et son conjoint, Jean-François Frémeaux. Et Karine s’est si bien remise de ses difficultés qu’elle attend maintenant un quatrième enfant! Tout en reconnaissant qu’il s’agit certainement là d’une décision surprenante, Karine nous explique qu’elle et son conjoint souhaitaient avoir un autre bébé dans un contexte plus normal, en ayant le temps de prendre plus de temps à soigner ce nouveau bébé – temps qui leur manquait cruellement quand ils en avaient trois à soigner en même temps.

Pour leur part, Catherine et Jean-Philippe n’en sont pas du tout là, pour le moment du moins. Encore affairés à nourrir au biberon leurs trois petits rejetons, ils sont bien loin de pouvoir envisager un tel scénario!

Le mot de nos animateurs

L’aide financière offerte aux parents de triplés est clairement insuffisante. Le ministère de la Santé et des Services sociaux offre 6000 $ pour des triplés et 8000 $ pour des quadruplés. Quand on sait ce que ça coûte d’avoir un bébé, force est d’admettre que c’est vraiment trop peu.