Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Jeu pathologique chez les aînés : mettre sa retraite en péril

Émission du 13 mars 2014

Au cours des dernières années, Loto-Québec s’est fait reprocher à plusieurs reprises de cibler les quartiers défavorisés où les gens ont facilement accès à des appareils de loterie vidéo. Depuis quelque temps, c’est également l’offre de jeux faite aux aînés qui préoccupe les chercheurs et les associations. Plusieurs dénoncent le fait que Loto-Québec subventionne des forfaits pour aller jouer au casino, incluant voyages en autobus, repas, cartes privilèges pour jouer. Vendus à des prix dérisoires, ces voyages attirent, en très vaste majorité, beaucoup de personnes âgées. Certains intervenants soutiennent qu’il s’agit là d’une approche pernicieuse qui peut encourager le développement de problèmes liés au jeu pathologique.

Il est clair que les aînés qui participent à ces activités ne deviendront pas tous des joueurs pathologiques. Mais le problème, c’est que lorsque cela se produit, les conséquences sont désastreuses, car les joueurs plus âgés peuvent y perdre les économies de toute une vie, sans avoir une deuxième chance de se refaire une santé financière.

Une offre de jeux qui dérange

Professeur d’éthique et de gouvernance à l’École nationale d’administration publique, Yves Boisvert a réalisé en 2012 une recherche sur les aînés et les jeux d’argent. Cette recherche répondait à une inquiétude d’intervenants et d’associations œuvrant dans le milieu des aînés qui s’inquiétaient de voir que les jeux de hasard et d’argent gagnaient autant en popularité auprès des personnes âgées.

«Si on veut vraiment avoir une approche de précaution et de prévention, soutient-il, on ne peut pas seulement regarder pourquoi certains joueurs commencent à être irresponsables dans leur façon de jouer. Il faut aussi questionner l’offre. Il s’agit tout de même d’une société d’État qui a chez nous la responsabilité de gérer cette offre de jeux. Alors nécessairement, ça interpelle la réflexion suivante : est-ce que cette offre de jeux faite par une société d’État est faite de façon responsable, en regard de sa mission?»

Nos aînés sont-ils une cible privilégiée pour Loto-Québec? Il faut nuancer, soutient Yves Boisvert. Techniquement, ces voyages ne sont pas strictement réservés aux personnes âgées, mais force est de constater que 90 % des gens qui adhèrent à ces offres sont justement des aînés.

Du temps libre à combler

Les personnes âgées sont-elles plus vulnérables au jeu pathologique que les autres groupes de population ? «Les aînés ne sont pas nécessairement plus à risque que la population, mais ils sont très riches d’une chose exceptionnelle qui s’appelle le temps, fait remarquer Yves Boisvert. Ils ont beaucoup de temps libre à combler et c’est certain que pour une industrie comme celle du jeu, les travailleurs sont absents des casinos durant la journée et effectivement, un casino toujours vide de 10 h le matin à 8 h le soir, ce n’est pas très sexy. Et c’est pour ça que Loto-Québec met en place beaucoup de facilités afin que les aînés puissent y aller.»

Dans le cadre de sa thèse de doctorat, la psychologue Maude Poupart s’est penchée sur les problèmes de jeu chez les aînés. Elle s’est tout particulièrement intéressée à l’influence des événements de vie sur leur risque de développer une dépendance aux jeux d’argent et de hasard.

Pour la grande majorité des aînés, le jeu ne représente pas un risque véritable, puisqu’il s’agit avant tout d’un loisir et d’une source de socialisation. Mais, dans certains cas, il y a un risque réel de développer une dépendance. Les personnes qui ont eu des problèmes de dépendance plus tôt dans leur vie seraient selon elle plus vulnérables de devenir des joueurs pathologiques : «Quand ces personnes vont devenir âgées, il peut être beaucoup plus acceptable socialement de se tourner vers le jeu que vers la drogue ou l’alcool. Ça peut se glisser dans le cadre d’une activité sociale et ça peut sembler plus anodin.»

De graves conséquences

«Mais les conséquences d’un problème de jeu sont souvent beaucoup plus grandes chez les aînés, soutient-elle, parce que ces gens n’ont pas le temps ou la possibilité de se refaire des économies, de se rediriger ou de réorganiser leur vie comme une personne plus jeune.»

Cette histoire, Robert Bouchard la connaît bien : le jeu pathologique lui a fait perdre les économies de toute une vie. Avant de prendre sa retraite, il a gagné sa vie dans le commerce d’équipement de golf où il était bien connu sous le nom de Bob Bouchard. Il a également été chroniqueur radio et télé. Pour tenter de se remettre de difficultés financières, il a commencé à jouer aux machines de poker vidéo. Il y a tout perdu. Sa descente aux enfers aura duré 16 ans et, au total, il évalue ses pertes à environ 200 000 $.

«Moi, j’ai tout dépensé ma retraite, raconte-t-il. Je n’en ai plus de retraite aujourd’hui. L’argent que j’ai perdu dans le temps, je ne la retrouverai jamais. Il est trop tard. Pas à l’âge où je suis rendu.» Après avoir sombré au fond du baril, Bob Bouchard a tenté de survivre du mieux qu’il le pouvait, en travaillant comme Père Noël dans les centres commerciaux et même en vivant de l’aide sociale. Pour un homme qui avait connu une belle carrière prospère, c’était la déchéance.

«Quand vous développez une addiction à 25-30 ans, et que vous avez perdu 50 000 $, vous pouvez vous dire qu’il vous reste 50 ans pour vous refaire, soutient Yves Boisvert. Mais un des drames des aînés, c’est que c’est souvent l’argent de leur caisse de retraite qui y passe. C’est l’argent de l’héritage du conjoint qui y passe. Donc, ça devient très difficile, car ça a un impact sur la famille au grand complet.»

Un problème qui se vit dans la honte

Bob Bouchard se souvient que ses problèmes de jeux lui ont causé beaucoup de honte. Et c’est également ce que Maude Poupart a constaté à plusieurs reprises dans sa pratique de psychologue : elle est souvent la première personne à qui des aînés endettés par leurs jeux racontent leur histoire. Leur conjoint et leur famille ne sont même pas au courant. Et c’est une situation d’autant plus humiliante, soutient-elle, pour les gens qui n’ont jamais eu à demander d’aide dans leur vie ou à recourir à des services psychologiques.

Dans certains cas, c’est la maladie ou le désespoir de vieillir qui pousse les gens à jouer, explique-t-elle. Convaincus qu’ils vont mourir bientôt, parce qu’ils sont malades ou trop vieux, des aînés se disent que dans ces conditions, aussi bien dépenser toutes leurs économies dans les jeux et qu’il ne sert à rien de régler leur problème.

Une maison de retraite face à un casino

C’est au Salon des jeux de Trois-Rivières que Bob Bouchard a dépensé une bonne partie de ses économies de retraite. En revisitant le quartier avec nous, il nous présente une maison de retraite qui a été construite il y a quelques années, tout juste en face de ce casino. Un feu de circulation a même été installé pour faciliter le passage des aînés qui traversent la rue de leur résidence au casino. Difficile de ne pas y voir une invitation directe aux personnes âgées…

Abstinent du jeu depuis 2009, Bob Bouchard se remet peu à peu des années de jeu compulsif qui ont décimé sa vie. Il est toujours suivi par une thérapeute et il participe à des groupes de rencontre de joueurs compulsifs, pour partager son expérience. Mais comme il le dit lui-même, sa vie est marquée d’un grand trou : «Dans ma tête, on dirait qu’il me manque 15 ans de ma vie. On dirait que j’ai 15 ans à reprendre.»

La réponse de Loto-Québec

Loto-Québec se défend en disant que ces voyages subventionnés ne sont pas réservés aux aînés, mais ouverts à tous. Mais force est de constater que dans ces voyages, les autobus sont essentiellement bondés de personnes âgées. Loto-Québec soutient également que le fait de participer à de tels voyages n’est pas un comportement typique de joueurs pathologiques, puisque ces derniers vont plutôt jouer en solitaires.

L’État prend-il suffisamment au sérieux le risque de jeu pathologique chez les aînés? Selon Yves Boisvert, il est clair qu’en tant que société d’État, Loto-Québec a le devoir de revoir son offre de jeux.

Pour en savoir plus

L’étude réalisée par Yves Boisvert : L'offre organisée de jeux de hasard et d'argent
aux aînés : responsabilité sociale, gouvernance et prévention

http://www.fqrsc.gouv.qc.ca/upload/capsules_recherche/fichiers/capsule_82.pdf