Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

La question du public

Les aînés sont-ils accros aux somnifères ?

Émission du 25 septembre 2014

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Au Québec, environ le tiers des personnes âgées de 60 ans et plus consomment des somnifères de la classe de benzodiazépines. Ces médicaments ne sont pourtant pas inoffensifs : en plus de créer des problèmes d’accoutumance et de dépendance, ils peuvent causer toute une gamme d’effets secondaires. Le remboursement de ces médicaments représente également une très lourde charge financière pour l’État : 47 millions $ en 2013. Mais ces médicaments sont-ils vraiment essentiels au sommeil et au bien-être des personnes âgées? C’est ce que notre équipe a voulu savoir.

Ativan, Restoril, Rivotril, … Stéphane Fiset le constate régulièrement dans sa pratique de pharmacien : les personnes âgées consomment beaucoup de somnifères pour les aider à mieux dormir. Il s’agit de médicaments qui les aident à induire le sommeil, donc à bien s’endormir, et ensuite à poursuivre leur nuit avec un sommeil de qualité. Malheureusement, les benzodiazépines entraînent toute une série d’effets secondaires : troubles de l’équilibre, chutes, problèmes de mémoire et de concentration.

Et il est courant, souligne M. Fiset, que des personnes âgées consomment ce type de médicaments sur une très longue période de temps, sur 10, 20 ou même 30 ans. Et étant donné que ces médicaments perdent de leur efficacité avec le temps, les gens augmentent peu à peu leur dosage et se retrouvent avec un problème de dépendance.

Gériatre à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, la Dre Cara Tannenbaum prend ce problème très au sérieux. Elle est convaincue que dans la majorité des cas, les personnes âgées qui consomment des somnifères sur une base régulière auraient tout avantage à s’en sevrer pour améliorer leur qualité de vie : «Tout le monde veut éviter les conséquences néfastes du vieillissement. En sevrant les somnifères, on peut réussir à mieux vieillir.»

Neurologue à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, le Dr Thanh Dang-Vu est lui aussi de cet avis : «La prescription de benzodiazépines est un problème majeur, car c’est un des médicaments les plus prescrits en pratique clinique. Et on sait qu’en fait, ils ne sont pas efficaces au long cours. Après des périodes d’utilisation prolongée de quelques semaines ou mois, leur efficacité diminue. La Société américaine de gériatrie recommande d’ailleurs fortement de ne pas utiliser de benzodiazépines dans le cadre de l’insomnie chez les personnes âgées, quelles que soient les circonstances.» Tout en reconnaissant que dans certaines situations, l’usage de ces médicaments peut s’avérer utile ou même nécessaire, il faut toutefois s’assurer de limiter cet usage à de courtes périodes (2-3 semaines maximum) et de surveiller les effets secondaires de très près.

Un projet de recherche

Pour la Dre Tannenbaum, il est clair que l’usage aussi répandu des somnifères chez les personnes âgées entraîne d’importants problèmes de santé publique : «Les somnifères sont sur le marché depuis une trentaine d’années, rappelle-t-elle. Mais pendant cette période, on a observé chez les personnes âgées, plus de chutes, plus de pertes de mémoire et plus d’accidents d’automobile. Mais qu’est-ce qu’on fait? Les médicaments sont approuvés et les personnes ne sont pas au courant des risques de chutes et des problèmes de mémoire.»

Dans le cadre d’une de ses recherches, la Dre Tannenbaum a développé une trousse de sensibilisation pour informer les personnes âgées des risques qu’elles courent en consommant des benzodiazépines.

«Au Centre de recherche de l’Institut de gériatrie de Montréal, on veut aider les gens à bien vieillir, explique la Dre Tannenbaum. Et une composante de notre approche, c’est de réduire les médicaments qui ne sont peut-être pas appropriés et qui peuvent augmenter le risque de chute, de mortalité, de fracture de hanche et de troubles de mémoire.»

C’est par ce projet de recherche que Mme Francine Comtois a été alertée des risques qu’elle encourait en consommant des benzodiazépines. Dans son cas, elle avait recours au Clonazépam depuis 1999, année du décès de son mari. Voyant que ce médicament l’aidait effectivement à mieux dormir, elle avait continué à en utiliser sur une base régulière.

C’est grâce à son pharmacien si Mme Comtois a reçu la trousse d’information de l’Institut de gériatrie. Celui-ci lui a demandé si elle accepterait de partager la liste de tous les médicaments qu’elle consommait avec des chercheurs universitaires. Suite à son consentement, la liste des médicaments de Mme Comtois a été transmise à l’équipe de recherche qui l’a analysée, avant de lui envoyer un document d’information sur les risques reliés à l’usage régulier de benzodiazépines.

Cette intervention du Centre de recherche de l’Institut de gériatrie s’est révélée un franc succès, comme en témoigne les résultats d’une étude clinique randomisée publiée dans le prestigieux Journal of American Medical Association (JAMA) : 62 % des 300 personnes contactées par l’équipe de recherche ont parlé à leur médecin ou leur pharmacien pour essayer de mettre fin à leur usage des benzodiazépines. Les personnes contactées étaient âgées de 65 à 95 ans et dans certains cas, elles utilisaient ces médicaments depuis une trentaine d’années. Autre résultat positif de l’étude : 25 % des personnes ont réussi à se sevrer de leur médicament pour au moins 6 mois.

Des effets secondaires importants

Lorsqu’elle avait l’habitude de prendre des benzodiazépines pour dormir, Mme Comtois ne se rendait pas compte que ces médicaments lui causaient plusieurs effets secondaires, notamment au niveau de la concentration et de la mémoire.

Selon la Dre Tannenbaum, ces effets secondaires s’expliquent par le fait que les somnifères inhibent les neurones dédiés aux tâches reliées à l’attention, la concentration et la mémoire. Ces médicaments peuvent également causer des chutes, puisque les gens ont moins de chance d’avoir de bons réflexes pour éviter une chute s’ils ont consommé un somnifère la veille.

Et qui dit chute, dit risque de fracture. La Dre Tannenbaum a souvent vu des patients se retrouver hospitalisés pour une fracture de hanche, parce qu’ils sont tombés en se levant la nuit pour aller à la toilette, par exemple. Des chutes qui pourraient, selon elle, être évitées si les gens s’abstenaient de consommer des somnifères.

Se sevrer

Le sevrage est-il à la portée de tous? Oui, croit la Dre Tannenbaum, mais il faut tout de même savoir que le processus de sevrage est différent d’une personne à l’autre. Certains vont le traverser plus facilement que d’autres. Mais tous peuvent y parvenir, soutient-elle.

La Dre Tannenbaum déplore toutefois que peu d’information circule sur les approches non-pharmacologiques qui peuvent aider à bien dormir, des approches qui peuvent même être plus efficaces que les médicaments. En effet, il existe différentes formes de thérapies individualisées ou de groupe, permettant aux gens d’apprendre à utiliser des stratégies pour bien dormir.

Un problème de société

«Moi, je ne blâme pas les personnes qui prennent des somnifères, conclut la Dre Cara Tannenbaum. C’est un problème de notre système de santé. On rembourse trop facilement les pilules. Est-ce qu’on offre de la psychothérapie à quelqu’un qui vit de l’anxiété? Est-ce qu’on offre des cours de bonne hygiène de sommeil? Notre gouvernement axe trop sur les prescriptions. Il faut soutenir les gens avec des traitements non pharmacologiques.»

Le mot de nos animateurs

L’équipe de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal vient de recevoir une subvention pour se pencher sur l’utilisation d’autres classes de médicaments chez les personnes âgées, comme les médicaments contre le diabète qui pourraient poser des problèmes d’hypoglycémie

La Société américaine de gériatrie a d’ailleurs publié une liste de plus de 50 médicaments qui devraient être évités chez les personnes âgées. Il s’agit de médicaments issus de diverses catégories : diurétiques, antihistaminiques, antihypertenseurs, antiarythmiques…

Quand on pense que la moitié des personnes âgées de 65 ans et plus prennent au moins 5 médicaments, il est clair qu’il s’agit d’une problématique bien sérieuse.

Ressources

La Fondation Sommeil recense les protocoles de recherche sur les troubles du sommeil :
http://fondationsommeil.com/services/acceder-aux-soins/acceder-aux-recherches/