Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Hyperphagie boulimique : un trouble alimentaire, pas un manque de volonté

Émission du 23 octobre 2014

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Lorsqu’il est question de troubles alimentaires, on pense habituellement à l’anorexie et à la boulimie. Il existe pourtant un autre trouble encore plus répandu, mais dont on entend très peu parler : l’hyperphagie boulimique.

Selon une étude récente de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal, 3,8 % de la population serait touchée par ce trouble, contre 1 % pour l’anorexie et 2 % pour la boulimie. Et contrairement à ces autres troubles alimentaires, l’hyperphagie boulimique touche autant les hommes que les femmes, le plus souvent dans la quarantaine.

La maladie a été reconnue pour la première fois dans la dernière édition du DSM, le grand répertoire des troubles psychiatriques. On y décrit l’hyperphagie comme des crises de compulsion alimentaire, des rages incontrôlables de consommation de nourriture qui surviennent au moins une fois par semaine et depuis plus de trois mois. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, les gens qui souffrent de ce problème ne sont pas nécessairement obèses, car entre les crises, ils réussissent à bien contrôler leur alimentation.

Il est important de comprendre qu’on ne parle pas ici de personnes qui souffrent d’un manque de volonté, mais d’un trouble de santé mentale important qu’il faut absolument traiter.

Obsession pour la nourriture, incapacité de contrôler des rages alimentaires, sentiment de honte et de culpabilité… : les personnes que nous avons rencontrées qui ont vécu un trouble d’hyperphagie boulimique nous ont toutes témoigné des immenses souffrances qu’elles ont traversées. Et pourtant, il a souvent fallu des années avant qu’elles reçoivent un diagnostic officiel.

Nathalie St-Amour, psychothérapeute, nous confirme que la majorité des personnes qui viennent la consulter en clinique ignorent qu’elles souffrent d’un trouble d’hyperphagie boulimique parce qu’elles n’ont jamais reçu de diagnostic médical. Mais elles viennent la consulter, car elles sont exténuées de vivre par cette obsession mentale qui les consume parfois 24 heures par jour, au point où plusieurs en perdent même le goût de vivre.

«Les gens qui souffrent d’hyperphagie vont consommer, à un certain moment, une grande quantité d’aliments dans un court laps de temps, explique-t-elle. Les notions de compulsion et de perte de contrôle sont donc très importantes. Mais lorsqu’on souffre d’hyperphagie, ce qui est encore plus important, c’est qu’il y a de la détresse liée à ça. Il va donc y avoir de la culpabilité, de la honte, des symptômes dépressifs. Les gens vont manger en dépit d’avoir faim et vraiment ressentir une détresse très importante.»

Mais comment se fait-il que les personnes puissent vivre ainsi si longtemps sans recevoir un bon diagnostic? Psychologue au Centre cardiovasculaire du CHUM, Pascale Lehoux nous explique que l’hyperphagie boulimique est un trouble alimentaire beaucoup moins bien connu, même au sein de la communauté médicale : «Le fait qu’ils le connaissent moins bien les empêche d’aller poser des questions aux patients qui viennent dans leur bureau consulter pour différents problèmes de santé. Donc, si on ne pose pas directement la question au patient : “Est-ce qu’il vous arrive de perdre le contrôle au niveau de votre alimentation, de manger de très grosses quantités en peu de temps?”, le patient ne donnera pas l’information de façon ouverte.» À cela s’ajoute le fait, précise-t-elle, que les personnes qui souffrent de ce trouble alimentaire n’en portent pas de signes distinctifs, comme un surplus de poids ou l’obésité.

Un cercle vicieux de restriction et de compulsion

Joëlle Vaillancourt a vécu longtemps avec ce trouble sans en connaître la véritable nature : «Je savais que j’avais une relation bizarre avec la nourriture, mais la plupart des gens en ont une je crois, car c’est très courant dans la société de vouloir contrôler ce qu’on mange et faire de l’exercice à profusion. Dans ma tête, j’étais normale et c’était le mode de vie que je devais avoir.»

Avec le recul, Joëlle croit que son trouble alimentaire a débuté à l’adolescence, alors qu’elle était victime d’intimidation en raison de son surplus de poids. Au départ, elle a commencé à suivre des régimes et à compter ses calories. Mais après plusieurs semaines, elle a craqué et commencé à s’accorder des moments où elle pouvait tricher, ce qui est peu à peu devenu de véritables séances d’empifrage. Ces périodes de compulsion alimentaire pouvaient survenir trois ou quatre fois par semaine.

Le récit de Joëlle est très typique du parcours des personnes touchées par l’hyperphagie boulimique, confirme Nathalie St-Amour : «La plupart du temps, ça débute souvent par une période plus restrictive. Et ces restrictions-là, avec le temps, ne fonctionneront plus et emmèneront de la compulsion et de l’obsession pour le poids. Et là, on embarque dans un beau cercle vicieux de restriction, compulsion, obsession… obsession qui amène une restriction… et là, on tourne en rond..»

Au-delà de la volonté

Mais n’est-ce pas là une simple question de volonté? Pour Nathalie St-Amour, la réponse est clairement non : «Je pense que dans notre société, on associe beaucoup le poids à une question de volonté. Et cette problématique-là, je pense qu’elle est méconnue et que rapidement on va tirer des conclusions lorsqu’on voit une difficulté chez des gens à maintenir un poids stable, lorsqu’ils prennent du poids, à tout de suite attribuer ça à de mauvaises habitudes alimentaires et pas nécessairement à une problématique beaucoup plus complexe de santé mentale.»

«Lorsqu’il y a un déséquilibre alimentaire, il y a toute une série de changements physiologiques, poursuit-elle, notamment au niveau des neurotransmetteurs, comme la sérotonine, qui vont faire en sorte que les gens vont complètement perdre la perception de faim et de satiété. C’est pourquoi on ne peut pas dire à quelqu’un qui souffre d’hyperphagie : “Mange et quand tu n’as plus faim, arrête de manger”. Ça ne veut absolument rien dire pour quelqu’un qui souffre d’hyperphagie.»

Le traitement

Pour débuter un traitement, il faut tout d’abord que la personne prenne vraiment conscience de la nature et de la complexité du trouble alimentaire qui l’affecte, explique Pascale Lehoux : «C’est vraiment important d’éduquer les gens qui souffrent d’hyperphagie boulimique que c’est un trouble de santé mentale avec des composantes génétiques, environnementales et psychologiques. Et c’est important de le faire pour que ces personnes puissent comprendre la nature de leur trouble, mais aussi pour les déculpabiliser. Il faut souvent travailler à développer de l’empathie et de la compassion pour leurs difficultés, car si elles ne réussissent pas à le faire, ça peut être le déclencheur des orgies alimentaires.»

Joëlle se souvient que lorsqu’elle a entamé son traitement, elle a rencontré une nutritionniste qui l’a aidée à reprendre l’habitude de manger ses repas et ses collations à des heures régulières, même si elle n’avait pas faim. Une véritable épreuve : «Je pleurais tout le temps, raconte-t-elle. Je ne me reconnaissais plus, je pleurais (…) je ne pouvais plus transférer mes émotions vers la nourriture, alors là, je vivais mes émotions et ça a tout explosé en même temps.»

Avec le temps, Joëlle a peu à peu appris à vivre ses émotions plus sainement et à se canaliser dans des activités plus valorisantes. Et bonne nouvelle : elle a réussi à conserver le plaisir de manger. «Mais j’aime surtout l’équilibre, précise-t-elle. Maintenant, je me permets tout. Et curieusement, quand on se permet tout, on n’a pas vraiment envie de manger tout!»

Le trouble d’hyperphagie boulimique est donc un trouble qui se soigne, avec l’aide de spécialistes compétents. Quelqu’un qui souffre d’hyperphagie boulimique peut tout à fait espérer en guérir, soutient Pascale Lehoux. «Par contre, il faut comprendre que c’est un trouble qui est chronique, précise-t-elle. La personne qui en souffre peut avoir tendance à avoir plusieurs épisodes d’hyperphagie boulimique pendant sa vie, surtout si elle n’obtient pas de traitement spécialisé.»

Mais le problème, ajoute-t-elle, c’est que ces services ne sont pas pris en charge systématiquement par le régime public. Les personnes qui cherchent de l’aide doivent donc souvent se tourner vers des cliniques spécialisées privées.

Nathalie St-Amour est elle aussi d’avis que les personnes atteintes d’hyperphagie boulimique ne doivent pas désespérer, puisque c’est un problème qui se traite. Mais il est très important de traiter le problème de manière globale en prenant en compte tous les aspects : nutritionnels, psychologiques, personnels, gestion du quotidien… «Si on aborde tous les aspects, oui, il y a un très bon pronostic.»

Le mot de nos animateurs

Ce ne sont pas toutes les personnes souffrant d’hyperphagie qui deviendront obèses. Mais on estime quand même que 25 % de ces personnes vont le devenir et éprouver différents problèmes de santé liés au poids : diabète, hypertension, maladie cardiovasculaire. Occasionnellement, c’est au moment du diagnostic d’une de ces maladies secondaires qu’un médecin découvre qu’un patient souffre d’hyperphagie.

Tous les médecins à qui nous avons parlé sont unanimes sur une chose : le manque de soins et de programmes spécialisés pour les personnes souffrant d’hyperphagie. Pourtant, il existe des traitements connus et efficaces pour traiter l’hyperphagie et qui sont différents de ceux qu’on offre pour traiter la boulimie et l’anorexie. Ce qui est tragique, c’est qu’on parle d’un problème de santé publique pour lequel on a très peu à offrir.

Un nouveau programme devrait toutefois voir le jour sous peu : un projet-pilote de cyberthérapie. Il a été développé par Nathalie St-Amour, interviewée dans ce reportage, et d’autres spécialistes. Il s’agit de sessions complètes de thérapies comportementales offertes via Internet : vidéo d’enseignement, journal alimentaire, messages textes. Les participants seront suivis en temps réel. Une approche semblable pourrait également être utilisée, en modifiant certains paramètres, pour traiter les personnes souffrant d’anorexie et de boulimie.

Ressources

Clinique St-Amour
http://www.cliniquestamour.com/

ANEB (Anorexie et boulimie Québec)
http://www.anebquebec.com/