Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Guérir les hommes violents

Émission du 30 octobre 2014

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Les hommes violents ne bénéficient pas de beaucoup d’empathie dans notre société, et c’est compréhensible. Un préjugé très tenace perdure d’ailleurs à leur sujet, selon lequel la majorité d’entre eux seraient irrécupérables. Jusqu’à tout récemment, la seule thérapie qui leur était proposée consistait à jouer la carte de la culpabilité afin qu’ils ne récidivent plus.

Mais les choses changent. Alors que les hommes violents n’étaient auparavant pas considérés comme des gens malades, on leur propose aujourd’hui des thérapies pour les soigner. Il s’agit de thérapies efficaces, mais le problème c’est que beaucoup d’hommes violents ne savent pas que ces thérapies existent et ne vont pas chercher l’aide dont ils ont besoin. C’est d’ailleurs pour briser ce mythe et venir en aide à d’autres hommes violents qu’Éric Fréchette a généreusement accepté de témoigner dans le cadre de ce reportage.

Il fallait beaucoup de courage pour un homme comme Éric pour nous partager son histoire. Grand gaillard et amateur de moto, il file aujourd’hui le parfait bonheur avec sa conjointe Isabelle Angrignon. Mais avant de parvenir à ce stade de sa vie, Éric a dû parcourir tout un cheminement, au cours duquel il a fait plusieurs apprentissages.

Alors qu’il était au tournant de la vingtaine, Éric a vécu une relation conjugale très tumultueuse. Lors d’une dispute particulièrement intense, il a passé bien près de tuer sa conjointe qui menaçait de le laisser. «Je ne sais pas ce qui m’a arrêté cette journée-là, raconte-t-il. Il y a un ange qui était au-dessus de moi, mais j’ai vraiment su ce que c’était quand quelqu’un veut tuer quelqu’un.»

Après cet épisode, Éric a sombré dans une véritable détresse. En proie à une immense culpabilité, il ne supportait plus de se regarder dans le miroir chaque matin. Un choix s’est alors imposé à lui : se pendre ou appeler à l’aide.

Éric s’est heureusement rabattu sur la deuxième option, et il est allé chercher du soutien auprès du Centre d’aide pour hommes de Lanaudière (CAHo), un organisme qui vient en aide aux hommes violents. Cette aide s’est avérée une véritable planche de salut pour Éric qui a amorcé une progressive démarche de guérison.

Guérir, vraiment?

Mais les hommes violents sont-ils vraiment récupérables? Pour Daniel Blanchette, directeur, et responsable clinique au CAHo, la réponse est clairement oui : «Oui, un homme peut changer et ne plus jamais réutiliser de comportements violents. De toute manière, moi, en plus de 17 ans de pratique, je n’ai jamais rencontré un homme qui était fier d’utiliser des comportements violents.»

Les hommes qui se présentent au CAHo le font pour différentes raisons, explique M. Blanchette. Certains ont tenté de régler leurs problèmes par eux-mêmes, mais sans succès, alors que d’autres le font par contrainte légale (ordonnance d’un juge, référence d’un agent de probation ou de la DPJ). Dans la plupart des cas, c’est toutefois sous un ultimatum d’une conjointe qu’ils se présentent au CAHo, poussés au pied du mur et menacés de rupture s’ils ne changent pas durablement leurs comportements.

Psychologue et professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Suzanne Léveillée nous confirme qu’il existe encore beaucoup de préjugés à l’égard des hommes violents, comme quoi ils ne peuvent pas changer et sont irrécupérables. De plus, les organismes de soutien comme CAHo sont encore peu connus. «Je pense que c’est important d’en parler, soutient-elle. Oui, c’est vrai, il y a des hommes qui ne changent pas, mais il y a aussi des facteurs de protection et un travail psychologique à faire avec cette clientèle-là, pour les aider afin qu’ils puissent changer et cesser leurs comportements violents, ce qui se fait aussi au bénéfice des femmes et des enfants.»

Des traitements qui ont beaucoup évolué

Les thérapies offertes aux hommes violents ont beaucoup évolué depuis une trentaine d’années, explique Daniel Blanchette. Dans les années 1980, les thérapeutes cherchaient principalement à faire avouer aux hommes leurs actes de violence, afin de les faire sentir coupables et les forcer à changer ces comportements.

«Ça a été un échec total, raconte M. Blanchette. Et quand ce constat a été fait, les thérapeutes ne se sont pas dit : “On va arrêter d’aider les hommes”, mais “On va se remettre en question, car on ne les aborde peut-être pas de la bonne manière.” On s’est alors mis à aborder les hommes en tentant de saisir ce qu’ils vivaient et de comprendre ce à quoi ils faisaient face, pour être en mesure de les accompagner dans ce processus de changement là.»

Contrôler l’autre pour calmer son angoisse

Éric Fréchette se souvient qu’au moment où il a entamé sa transition, il se sentait encore très fragile et insécure. Il s’inquiétait particulièrement du risque que sa conjointe le quitte pour un autre, ce à quoi il réagissait en la surveillant davantage et en tentant de la contrôler encore plus.

«Ces hommes-là sont particulièrement sensibles à l’abandon, à la trahison et à la peur de se faire tromper, explique Suzanne Léveillée. Et pour ne pas sentir cette angoisse et cette peur, ils vont contrôler l’autre – en pensant qu’ils vont ainsi enlever l’angoisse sous-jacente.»

Des rencontres de groupe

Au CAHo, la démarche proposée aux hommes violents s’échelonne sur 21 rencontres de groupe, le tout étalé sur une période de cinq mois et demi. «On croit que c’est une démarche qui ne peut pas se faire d’un seul coup, explique Daniel Blanchette. Ce sont des changements en profondeur et c’est après 5 mois et demi qu’on croit sincèrement qu’un participant peut se remettre vraiment en question dans sa manière d’être en relation avec son entourage.»

Avant de se présenter à une première rencontre de groupe au CAHo, Éric Fréchette se souvient qu’il se sentait consumé par la honte. Mais lorsqu’il a réalisé qu’il avait l’occasion d’y rencontrer des hommes issus de tous les milieux et unis par le même problème, il s’est senti plus à l’aise.

«À peu près tous les hommes craignent de se trouver en groupe au point de départ, affirme M. Blanchette. Mais quand ils viennent s’asseoir en groupe, ils voient qu’ils ne sont pas tous seuls au monde. Très régulièrement, les commentaires d’autres participants vont avoir une portée beaucoup plus forte que ce que nous on pourrait faire comme intervention.»

Ces rencontres ont été très bénéfiques pour Éric. Il y a notamment appris à se calmer, à relaxer et tout spécialement à prendre un peu de recul lors des disputes avec une conjointe – ce que les spécialistes appellent le retrait stratégique. Ces outils lui ont été fort précieux pour apprendre à mieux communiquer avec sa conjointe, avec qui il entretenait encore une relation fort tumultueuse. «Il fallait que j’aille là, nous confie-t-il. Si je n’avais pas été là, j’aurais fini par la tuer.»

Éric a aussi appris à se connecter davantage avec ses émotions, ce qui est souvent très difficile pour les hommes violents, ainsi qu’à prendre conscience qu’il est le propre agent de son comportement.

Sur la voie de la guérison

Lorsqu’il a commencé à ressentir les premiers signes de guérison, Éric a ressenti un profond soulagement, «Je pensais que j’étais un homme violent. Et on dit souvent, un homme violent, ça ne change jamais : violent un jour, violent toujours… et là j’ai vu que c’était une question d’émotions.»

Quelques années plus tard, Éric a fait la rencontre d’Isabelle, une fille douce et calme avec qui il a entamé une relation amoureuse. À un certain moment, il a senti le besoin de lui partager son passé d’homme violent, ce qui a effrayé Isabelle au départ. Elle avait elle-même connu la violence conjugale avec un ex-conjoint, alors elle s’est sérieusement questionnée sur cette nouvelle relation. Mais en constatant le chemin qu’Éric avait parcouru, elle a choisi de miser le tout pour le tout et de poursuivre avec lui.

Est-ce que la thérapie fonctionne vraiment?

Dans le cadre de ses travaux de recherches à l’UQTR, Suzanne Léveillée s’est penchée sur le cheminement des hommes violents qui entament une démarche de guérison. « Ma recherche porte sur le changement, explique-t-elle, c’est-à-dire sur les hommes qui débutent un suivi et qui le complètent – car ce ne sont pas tous les hommes qui le complètent. Est-ce que ces hommes vont présenter des changements sur les plans affectif, émotif et sur la capacité d’identifier des émotions?»

Son constat : oui, les hommes peuvent changer, tout spécifiquement au niveau de la capacité à identifier et à nommer les émotions. «Les changements au niveau de l’impulsivité sont beaucoup moins probants, précise-t-elle. Il y a beaucoup moins d’hommes qui présentent de l’impulsivité, et c’est un élément plus difficile à changer. Le changement le plus important reste d’identifier et reconnaître ses émotions, et le traitement s’avère important de ce côté-là.»

Daniel Blanchette tient à le souligner : le fait de compléter une thérapie de CAHo n’est pas une garantie qu’un homme n’utilisera jamais plus de comportements violents. Par contre, des recherches ont démontré qu’un an après la fin du programme, le taux de récidive de violence physique sur une autre personne n’était que de 28 %. «Ça peut sembler beaucoup, 28 %, reconnaît-il, mais il faut penser qu’il y a 72 % de non-récidive.» Il souligne toutefois que le taux de récidive de violence psychologique est un plus élevé (38 %), car ces comportements sont plus difficiles à modifier.

En deux ans et demi, Éric et Isabelle n’ont vécu aucun épisode de violence. Tous les deux convaincus qu’ils ont maintenant entamé un nouveau chapitre de leur vie, ils envisagent même de fonder une famille. Pour Éric, c’est une étape importante puisqu’il a lui-même vécu de grandes difficultés au cours de son enfance. Mais il se sent maintenant prêt à franchir cette nouvelle étape.

Denis Blanchette assiste souvent à une transformation aussi radicale de la part d’hommes violents qui viennent chercher de l’aide au CAHo : «Ce que ces hommes nous disent souvent, c’est “J’ai réussi à briser cette chaine de transmission intergénérationnelle de la violence. Mon grand-père était comme ça, mon père était comme ça, moi, je ne veux pas être comme ça et je me retrouve pareil comme mon père. Mais je réussis à changer ça.”

“Je ne peux pas dire que je suis guéri, conclut Éric avec philosophie. Mais je pense que j’ai maintenant de bons outils pour pouvoir bien réaliser et bien vivre ma vie. Je suis beaucoup moins impulsif que je l’étais, même si je le suis encore parfois, mais j’ai toute ma tête et j’arrive à me contrôler.”

Le mot de nos animateurs

Au Québec, en 2008, on a recensé 17 000 infractions liées à la violence conjugale. Dans 8 cas sur 10, les victimes étaient des femmes. Un préjugé persistant : les hommes violents seraient issus de milieux défavorisés, alors que ce n’est pas du tout le cas. Les données de Statistique Canada nous confirment que la scolarité et le niveau socio-économique ne sont pas des facteurs importants. Par contre, l’existence d’antécédents de violence à l’intérieur de la famille joue un rôle majeur.

Les thérapies présentées dans ce reportage n’ont rien de magique. Elles exigent des participants de suivre un long cheminement.

Ressources

Centre d’aide pour hommes de Lanaudière
http://www.caho.ca

Site web de services pour les hommes en détresse
http://www.allume.org