Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Psychiatrie de rue

Émission du 6 novembre 2014

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Dans les rues de Montréal, on estime qu’environ la moitié des itinérants souffrent de problèmes de santé mentale. Les professionnels de la santé qui travaillent dans un hôpital du centre-ville sont régulièrement confrontés à ce problème : des itinérants sont emmenés à l’urgence psychiatrique, souvent de force, où ils se font offrir une rencontre ponctuelle avec un psychiatre avant d’être retournés à la rue sans aucune forme de suivi.

Au cours des dernières années, plusieurs événements dramatiques impliquant des itinérants ont d’ailleurs marqué l’actualité : certains sont décédés dans des circonstances tragiques, à la suite d’altercations avec les policiers ou morts de froid. Interpellée par ces tristes événements, une équipe de psychiatrie du CHUM s’est mobilisée et a décidé d’aller à la rencontre des sans-abris dans leur propre milieu. Une bonne idée qui a donné naissance à un partenariat innovateur avec l’équipe d’intervenants de la Old Brewery Mission.

C’est vraiment une toute nouvelle approche que les équipes du CHUM et de la Old Brewery Mission ont développée en mettant sur pied le Projet de réaffiliation en itinérance et en santé mentale (PRISM). Plutôt que d’attendre d’avoir à réagir à des situations d’urgence, ils ont uni leurs efforts pour repérer les sans-abris souffrant de troubles mentaux et leur offrir des services de psychiatrie afin de les aider à sortir de l’itinérance.

Pour identifier les bons candidats qui pourraient bénéficier de leur programme, les intervenants du PRISM observent les itinérants qui fréquentent le café de la Old Brewery Mission et tentent de déceler ceux qui rencontrent les critères pour bénéficier de leurs services, c’est-à-dire ceux qui présentent des signes de troubles mentaux et qui pourraient être ouverts à leur offre de soutien. Mais encore faut-il les intéresser à leur programme…

En guise «d’appât», l’équipe du PRISM a développé une proposition alléchante pour les itinérants : l’offre d’un lit dans une pièce individuelle, garanti pour un mois, sans avoir à attendre en file, et ce, sans rien à payer pour le premier mois. «La majorité des gens se demandent au début “C’est quoi la pogne”, explique le Dr Olivier Farmer, psychiatre au CHUM et membre du PRISM. Mais ça les intéresse, car c’est quelque chose qui va beaucoup améliorer leur qualité de vie en l’espace d’un instant.»

Lorsqu’ils sont bien installés dans leur nouvelle « chambre », les sans-abris recrutés par le PRISM accèdent soudainement à un nouveau confort : meilleure nuit de sommeil, possibilité de dormir plus tard le matin et de passer la journée au refuge, plus grande stabilité...

«Ça fait une grande différence pour eux, mais aussi pour nous, précise le Dr Farmer. Car ça nous donne une fenêtre d’opportunité pour pouvoir les voir pendant plusieurs jours de suite.» Habituellement, les itinérants sont beaucoup plus difficiles à suivre pour les intervenants qui souhaitent leur venir en aide. Avec cette nouvelle formule, l’équipe du PRISM bénéficie de 4 à 6 semaines pour les rencontrer et commencer à leur offrir des services.

«Ce qui est bien [avec ce système], poursuit le Dr Farmer, c’est que nous comme cliniciens on vient de l’hôpital, mais on profite énormément de la relation que le personnel du refuge a développée avec ces gens depuis des années et des années. Alors quand on les rencontre, ils arrivent référés par quelqu’un en qui ils ont confiance (…) et pour eux, on n’est pas des étrangers.»

S’habituer au changement

Elle aussi psychiatre au CHUM, la Dre Lison Gagné nous explique que même si leur condition est vraiment très difficile, les itinérants deviennent en quelque sorte habitués à leur condition et le fait d’amorcer un changement peut leur procurer beaucoup de stress. «Il faut qu’ils s’acclimatent à cette idée qu’ils peuvent éventuellement se sortir de l’itinérance et avoir un endroit à eux, où s’installer», explique-t-elle.

Pour les personnes qui vivent depuis longtemps dans la rue, la précarité s’exprime de plusieurs façons : non seulement, ils n’ont pas d’argent, mais ils n’ont plus d’adresse, ni souvent plus de cartes d’identité leur permettant de bénéficier de l’aide sociale ou de services médicaux. «À chaque fois qu’ils cognent à une porte, ils n’ont pas ce qu’il faut pour faire avancer les choses », explique le Dr Farmer.

Pour contourner ce problème, l’équipe du PRISM a développé un partenariat avec la Régie de l’assurance-maladie du Québec et le CSSS Jeanne-Mance afin de produire rapidement des cartes d’assurance-maladie, ce qui permet aux itinérants d’avoir accès à des services médicaux et à des médicaments. Travailleur social et spécialiste en toxicomanie pour le PRISM, Patrick Girard nous dit que cette rapidité d’exécution facilite beaucoup le travail avec les itinérants : «On essaie vraiment d’offrir tous les services pour que la personne sente que ce n’est pas compliqué».

«On identifie l’ensemble des besoins standards de la personne en situation d’itinérance et on s’assure de pouvoir répondre à tous ses besoins tout de suite », résume le Dr Farmer.

Une aide bien accueillie

Cela peut sembler surprenant, car on pense que les itinérants sont réfractaires aux propositions d’aide, mais les personnes recrutées par le PRISM sont en général très ouvertes aux services de psychiatrie qui leur sont offerts. Dr Farmer : « Ils nous ont vus, ils nous connaissent depuis 20 minutes et ils acceptent de prendre un traitement. Des fois, ils acceptent même de prendre un traitement par injection qui va durer un mois, sur la base d’une seule entrevue. Ils veulent de l’aide!»

Les résultats de ce programme sont vraiment très positifs : sur 50 personnes prises en charge, 34 sont maintenant en appartement, 14 sont encore à la Mission et à peine 2 sont retournées à la rue. Un constat s’impose : ces interventions pour traiter les itinérants souffrant de troubles mentaux sont beaucoup plus efficaces qu’à l’hôpital. Mais comment expliquer ce succès?

«Parce que ce n’est justement pas à l’hôpital, répond la Dre Lison Gagné. (…) Les gens qui ont des problèmes de santé mentale et qui sont en situation d’itinérance sont souvent des gens qui ont des problèmes psychotiques. Ce sont souvent des gens méfiants qui ne seront pas à l’aise d’aller chercher de l’aide. Et quand ils sont transportés à l’hôpital, ils y sont emmenés par une autre personne dans un contexte de crise. La plupart du temps, ce sont les policiers et les ambulanciers qui vont escorter la personne à l’urgence. Ça se passe donc contre leur gré et sur l’application d’une loi.»

À l’opposé de l’hôpital, poursuit la Dre Gagné, le personnel du PRISM rencontre les itinérants lorsqu’ils ne sont pas en crise et dans un contexte beaucoup plus personnel. De plus, l’équipe du PRISM leur propose un projet inspirant, sortir de l’itinérance, ce qui est impossible de faire à l’hôpital.

«Le premier traitement, c’est de les sortir de l’itinérance, résume le Dr Farmer. Là, déjà on a 70 % d’amélioration sur tous les symptômes. Mais on fait des interventions qui ne sont pas de la haute voltige en psychiatrie. On fait de la psychiatrie bien ordinaire. On fait des évaluations bien ordinaires. On leur propose des traitements tout à fait standards. Ils répondent très bien pour la plupart aux traitements. Et on se retrouve soudainement avec une dynamique tout à fait changée.»

Le Dr Olivier Farmer aime beaucoup travailler de la sorte. Et ce qui le touche le plus, nous confie-t-il, c’est d’avoir la chance de découvrir l’histoire de la personne qui se cache derrière le visage souvent sale et ébouriffé d’un itinérant. «On a l’impression qu’on participe à l’expression du potentiel humain qui était perdu et dans le brouillard. Juste en faisant ces interventions, ils sont capables d’émerger et de refaire partie de la société. Ça, c’est très valorisant.»

Le mot de nos animateurs

Le PRISM connaît un succès remarquable. Il s’agit d’un projet qui est entièrement financé à même le budget du CHUM qui économise ainsi sur les frais encourus par les visites à l’urgence. Le CHUM fournit le personnel soignant : psychiatres, infirmière, travailleur social. La Mission Old Brewery fournit les locaux et une conseillère en intervention.