Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Émission spéciale alcool

Émission du 4 décembre 2014

Festif et enivrant, l’alcool fait partie de la vie de la majorité des Québécois, et tout spécialement pendant la période des Fêtes. C’est d’ailleurs au Québec, par rapport à l’ensemble du Canada, qu’on retrouve la plus grande proportion de gens qui boivent de l’alcool au moins occasionnellement, soit 84 %. Mais quelle est notre relation avec l’alcool? La question peut sembler simple, mais elle est plus complexe qu’il n’y parait. Pour y répondre, notre équipe vous offre cette semaine une émission spéciale d’une heure sur ce sujet qui nous touche tous d’une manière ou d’une autre.

Des relations particulières avec l’alcool

Rares sont ceux qui sont complètement indifférents à l’alcool. Certains en boivent avec modération, tandis que d’autres ont tendance à en abuser, et ceux qui n’en boivent pas du tout ont souvent une raison très forte de s’en abstenir.

Mais avant de comprendre pourquoi nous buvons, prenons un instant pour nous questionner sur la nature de l’ivresse. De quoi s’agit-il exactement? Que se passe-t-il dans le corps quand on consomme une quantité d’alcool suffisante pour devenir « saoul »?

Pour répondre à cette question, notre journaliste Noémi Mercier est allée rencontrer Louise Nadeau, professeure de psychologie à l’Université de Montréal et Alain Dagher, neurologue à l’Institut et hôpital neurologiques de Montréal (Université McGill). Tous les deux lui ont expliqué que l’une des particularités de l’alcool, c’est qu’il s’agit d’une substance qui affecte presque toutes les parties du cerveau.

Alain Dagher : « L’alcool a des effets multiples sur les fonctions cognitives et neuronales. Il y a aussi un autre effet particulier de l’alcool : il est stimulant et inhibiteur en même temps. La plupart des drogues ont un de ces effets ou l’autre, tandis que l’alcool entraîne les deux effets. L’effet inhibiteur de l’alcool est de calmer l’anxiété et de d’inhiber la fonction des cellules du cerveau, tandis que l’effet stimulant est d’augmenter l’activité et l’éveil. »

Louise Nadeau : « C’est une merveille qu’être saoul parce que l’alcool est liposoluble. C’est un produit qui entre dans le cerveau et va dans toutes les parties du cerveau. C’est extraordinaire : on perd le contrôle, on perd la mémoire, on trouve tout drôle – du moins quand on a l’ivresse drôle — et on oublie nos problèmes. Donc c’est extraordinaire! »

Un laboratoire de recherche sur l’alcool

Les adultes de tous les âges sont susceptibles de consommer de l’alcool, mais un groupe d’âge est particulièrement à risque d’en abuser. Sans surprise, il s’agit des jeunes adultes, réputés pour leurs beuveries entre amis. Curieux de comprendre la relation particulière que les jeunes entretiennent avec l’alcool, des chercheurs de l’Université Concordia ont mis sur pied un laboratoire de recherche entièrement dédié à cette problématique : le Young Adult and Alcoohol Research Lab.

Dans ce laboratoire, la relation que les jeunes entretiennent avec l’alcool est scrutée sous différents angles. Un décor reproduisant l’ambiance d’un véritable bar a été construit pour placer des jeunes en situation naturelle de consommation d’alcool et observer leurs comportements.

Professeure et chercheuse au Département de psychologie de l’Université Concordia, Roisin O’Connor s’intéresse de son côté aux associations immédiates que les jeunes établissent avec l’alcool, pour savoir si leur consommation est associée à des situations plaisantes ou désagréables. Les sujets doivent répondre de manière spontanée à des questions posées sur ordinateur : « L’exercice permet de faire ressortir les associations automatiques que font les gens avec l’alcool, explique-t-elle. Et ça nous semble très révélateur de ce qui se produit dans la réalité. Par exemple, si un ami vous propose un verre, c’est ce qui vous vient spontanément à l’esprit qui influencera votre décision de l’accepter ou non, ou même la vitesse à laquelle vous boirez. L’exercice permet de discriminer s’il s’agit d’une expérience plutôt positive ou plutôt négative. »

Mais d’où viennent ces associations? Comment se développent-elles? « Ces associations se développent très tôt dans la vie, répond Roisin O’Connor. Car dans notre culture, on est en contact très jeunes avec l’alcool. On va donc apprendre de nos parents selon la relation qu’ils entretiennent avec l’alcool. Est-ce qu’ils sont du genre à s’ouvrir une bière en rentrant le soir pour décompresser d’une journée atroce au bureau? Ou plutôt à ouvrir une bouteille de vin seulement quand ils reçoivent des amis à la maison? On apprend ces choses quand on est enfant. »

Inégaux devant l’alcool

C’est bien connu : certaines personnes sont plus fragiles que d’autres face à l’alcool. Certaines constitutions psychologiques ou situations de vie semblent effectivement nous rendre plus sensibles aux effets de l’alcool. Mais pourquoi cette inégalité? « L’alcool est un des grands médicaments que l’humanité a produits, répond Louise Nadeau. Quand on est dans une situation de détresse, quand on vient de se séparer, quand on a une peine d’amour, quand ça ne va pas au travail (…) – l’ensemble des problèmes humains qui créent une sorte de détresse — c’est évident que l’alcool permet de diminuer l’anxiété, car c’est un anxiolytique. C’est un bon médicament. Mais quand l’alcool devient de l’automédication, on est immédiatement sur la pente glissante, et ce, même à de faibles quantités. L’alcool n’est donc pas un produit ordinaire. C’est une merveille : et à faible dose, bien consommé, ça agrémente notre vie avec les autres et avec nous-mêmes. Cependant, c’est un produit qui cause des problèmes, et il faut être capable de composer avec cette complexité. »

Mais quelle est la limite à suivre pour ne pas basculer dans le mauvais usage de l’alcool? Et à quel moment est-ce que l’effet devient de l’intoxication malsaine? « L’important, c’est de rester en contrôle de ce qu’on dit et de ce qu’on fait, soutient Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool. »

Selon M. Sacy, il est important de comprendre qu’en matière de consommation d’alcool, il y a vraiment deux cultures : la culture du goût et la culture de l’effet. Dans la culture du goût, l’usage est plutôt de boire un bon verre de vin en mangeant par exemple, de discuter de son bon goût ou d’autre chose et de lentement savourer ce bon plaisir. Mais dans la culture de l’effet, on boit plus rapidement pour, justement, ressentir l’effet euphorisant de l’alcool.

« La culture de l’effet entraine directement l’excès, explique-t-il. Pourquoi? Car ce qu’on recherche, c’est l’euphorie et là, on se sert de l’alcool comme d’une drogue, ce que chimiquement il est. »

Selon M. Sacy, les ¾ des Québécois qui consomment de l’alcool n’ont pas et n’auront pas de problème avec l’alcool. Par contre, environ 20-22 % de la population consommerait de l’alcool de manière excessive au moins occasionnellement et un 3 % des gens, comme dans toutes les sociétés, présentent une dépendance à l’alcool et sont donc alcooliques.

Mais comment savoir si on est dans la pente glissante qui nous entraine vers un comportement plus à risque? Selon Louise Nadeau, la réponse à cette question n’est pas la même pour tout le monde : « Si on est une femme menue, pesant 100 livres par exemple, la consommation d’alcool qui va devenir à risque s’instaure très rapidement. Parce que quand on boit, notre taux d’alcoolémie monte très vite. Il peut aussi y avoir des gens qui ont des cas d’alcoolisme dans la famille : dans ce cas-là, il y a une vulnérabilité biologique à l’alcool qui fait qu’il faut être extrêmement vigilant. Ensuite, on a finalement le gars entre 15-25 ans tout en muscles, qui s’entraine et qui boit après avoir joué au hockey ou autre, et qui peut boire 3-4 bières sans en ressentir d’effet : lui, il est vraiment à risque. »

« Les gens qui supportent bien l’alcool semblent forts, vigoureux et merveilleusement virils, explique-t-elle. Mais ils sont plus à risque, car le taux d’alcoolémie est là. Et ce n’est pas parce qu’on porte l’alcool que notre taux d’alcoolémie n’est pas élevée. Dans la culture populaire, c’est un signe de virilité. Mais dans l’univers de la santé, c’est un facteur de risques. […] L’alcool est un produit complexe qui contient ses contradictions et qui est également un produit qui ne peut pas être consommé de la même manière par tout le monde. »

Des ateliers pour les adolescents

Des types de personnalités ou de constitutions physiques rendent donc certaines personnes plus à risque de développer des problèmes de dépendance à l’alcool.

Chercheuse clinicienne au centre de recherche du CHU Sainte-Justine, Patricia Conrod s’est spécialisée dans l’étude de ces facteurs de risques. « Dans l’enfance et l’adolescence, la personnalité est un très bon marqueur de risques, explique-t-elle. Plusieurs études ont démontré que même à l’âge de 3 ans, la personnalité peut prédire qui va développer des problèmes de santé mentale et des problèmes avec l’alcool. »

Selon Mme Conrod, quatre traits de personnalités fragilisent les gens face à l’alcool :

— l’impulsivité et la difficulté de penser avant d’agir
— la recherche de sensations fortes (personnes qui ont besoin de beaucoup de stimulations et qui s’ennuient facilement)
— la sensibilité à l’anxiété (profil de personnalité associé avec risques de panique et d’anxiété)
— le désespoir et la tendance à avoir des pensées négatives

Mais comment se fait-il que des personnes avec des types de personnalités aussi différents puissent développer le même genre de problèmes avec l’alcool? « Il faut savoir que l’alcool est une drogue qui a plusieurs effets sur le cerveau et sur le corps, répond Patricia Conrod. C’est non seulement un sédatif, mais aussi un stimulant et un analgésique, ça peut réduire la douleur. Ça peut réduire la peur. Ces profils de personnalité rendent le cerveau plus sensible aux effets positifs de l’alcool. »

Pour sensibiliser les jeunes plus à risque de développer un problème de dépendance avec l’alcool, Patricia Conrod et son équipe ont mis sur pied un programme d’intervention
auprès des adolescents.

Animés par une travailleuse sociale, ces ateliers sont offerts dans des écoles secondaires aux jeunes de plus de 12 ans, au Canada et dans plusieurs autres pays. Il faut dire que les recherches ont prouvé leur efficacité : le fait de suivre cet atelier permettrait de retarder la prise du premier verre de 6 à 12 mois chez les adolescents. Ces ateliers permettraient également de sensibiliser les jeunes à certains comportements à risques comme le « calage ».

Des jeunes plus à risque face à l’alcool

Les jeunes adultes sont définitivement plus à risque de consommer de l’alcool de manière excessive. Et en dépit de leur légendaire insouciance, il n’en demeure pas moins que leur cerveau est encore en maturation et plus sensible aux effets néfastes de l’alcool. « Le cerveau des jeunes se développe en différentes phases et termine son développement entre 23-24 ans, explique Hubert Sacy. Or, comment se développe le cerveau? Dans la troisième phase, de 15 à 23 ans, du lobe occipital vers le lobe frontal. Qu'est-ce qu'il y a dans le lobe occipital? La sensation de douleur, de plaisir, de prise de risques, des excès. Ça, c'est ultradéveloppé à 15-16 ans. Et qu'est-ce qui se développe en dernier, en avant? La planification, la prévoyance et le jugement. » Selon M. Sacy, c’est donc ce processus du développement du cerveau qui permet d’expliquer pourquoi autant de jeunes universitaires brillants peuvent se comporter comme des imbéciles en buvant comme des fous : « Il y a une différence entre l’intelligence et le jugement. »

Sociologue et experte scientifique dans le domaine du travail, Catherine Paradis abonde dans le même sens : la consommation d’alcool est beaucoup plus néfaste chez les jeunes adultes que chez leurs aînés.

« Les récentes données d’imagerie cérébrale ont démontré que sur un organe en développement, le cerveau en développement, une goutte d’alcool est beaucoup plus dommageable que sur un organe qui est complètement formé, explique-t-elle. Chez les jeunes, la consommation excessive d’alcool laisse des séquelles. On sait que ça entraine des séquelles, notamment sur la mémoire, et possiblement à long terme. On ne les a pas encore tous identifiés, mais on sait que chez les jeunes, il y a des dommages que les adultes eux, ne vivent pas. C’est vraiment paradoxal, car les jeunes sont ceux qui sont le plus portés vers la consommation à risques; les jeunes sont ceux dont le cerveau les prédispose le plus à consommer de manière excessive et en même temps, ce sont eux qui ont un cerveau plus vulnérable aux effets de l’alcool. »

Pour comprendre la relation particulière que les jeunes adultes entretiennent avec l’alcool, l’équipe de Roisin O’Connor de l’Université Concordia a mis sur pied un projet de recherche qui permet de les suivre dans leurs « environnements naturels ». Des questions leur sont régulièrement envoyées par texto sur leur téléphone cellulaire, pour les questionner sur leur état d’esprit, leur humeur et leur consommation d’alcool. Les données collectées permettent à l’équipe de comprendre comment et pourquoi les jeunes consomment de l’alcool, avec qui et à quel moment.

« Ça nous aide à comprendre où on doit intervenir, explique Mme O’Connor. Est-ce parce qu’il y a toutes sorte d’états négatifs comme l’anxiété, la dépression ou autre qui entrent en jeu avant même qu’ils sortent? Est-ce qu’ils sortent en ayant décidé qu’ils allaient boire? Ou est-ce que ça se décide plus tard en soirée? »

L’équipe de Mme O’Connor est tout particulièrement intéressée à comprendre les contextes dans lesquelles les jeunes adultes dépressifs ou anxieux vont boire. Boivent-ils seuls ou en groupe? En début de soirée avant de sortir, ou plus tard avec les amis? C’est ce que les données collectées leur permettront de comprendre. Objectif ultime : aider à établir de meilleurs programmes de prévention dans les universités.

Quelle est la limite?

La consommation d’alcool est donc nocive après un certain seuil. Mais quelle est cette limite exactement? Pour le neurologue Alain Dagher, il n’est pas possible de répondre à cette question avec précision. « L’excès d’alcool endommage le cerveau, soutient-il. Il n’y a aucun doute là-dessus, mais on parle d’excès d’alcool. De consommations d’alcool qu’un alcoolique consommerait pendant plusieurs années. Par contre, on ne sait pas à quelle dose et à quel niveau de consommation on passe de “pas nocif” à “nocif”. »

Ce qui vient encore plus compliquer les choses, c’est que certaines études ont démontré que consommé avec modération, l’alcool – tout spécialement le vin rouge — entraine certains effets bénéfiques : meilleure espérance de vie, moins d’incidence de démence. Le hic, c’est qu’on ne connait pas bien les raisons de cet effet protecteur, à part peut-être que l’alcool diminue l’anxiété, ce qui peut être bénéfique sur certains points, notamment le risque de maladies cardio-vasculaires. De plus, les scientifiques ne connaissent pas le seuil de consommation à partir duquel ces effets bénéfiques sont annulés, et où la consommation d’alcool devient au contraire très néfaste.

Pour Hubert Sacy, cette zone grise ne doit pas faire oublier qu’avant toute chose, la modération devrait demeurer toujours de mise : « Quiconque dépasse cinq verres par occasion commence à prendre de sacrés risques. Et quand on dépasse huit verres par occasion, là, on est à un niveau de consommation dangereuse. Ne serait-ce qu’une seule fois, c’est une fois de trop ! »

Et quand on parle de risques, rappelle M. Sacy, ils sont bien réels et la liste est longue : intoxication, «farces plates», violence, relations sexuelles non désirées ou non protégées. « Tout ça, si tu prends une “brosse” une fois, tu ne vas pas mourir, mais tu risques tout cela. »

À tous ces risques cités par M. Sacy, Louise Nadeau en ajoute deux autres : le risque de faire une chute et de faire une commotion cérébrale puis le risque de conduire avec les facultés affaiblies.

Et dans les cas de très grandes intoxications à l’alcool, deux autres risques viennent s’ajouter : le coma éthylique ou l’arrêt respiratoire. « Même un seul épisode de très grande consommation peut être mortel », souligne Catherine Paradis.

Éduquer les jeunes : un processus qui doit commencer très tôt

À la lumière de tous ces risques, quelle devrait être la marche à suivre pour les parents d’adolescents? Leur interdire toute consommation d’alcool?

Pour Louise Nadeau, il s’agit d’un processus qui commence beaucoup plus tôt dans une famille : « La première chose qu’un parent doit faire, c’est surveiller sa consommation d’alcool quand les enfants sont très jeunes et de se dire “La façon dont je vais boire va déterminer la manière dont lui va consommer.” Le principal prédicteur de la grande consommation d’alcool chez les jeunes, c’est la consommation des parents. Et deuxièmement, il faut commencer à en parler dès que les enfants ont ce qu’il faut pour comprendre. Et il faut rappeler aux enfants que l’alcool est un produit qui donne du plaisir, mais qui est aussi dangereux… Et c’est quelque chose qu’ils doivent apprendre, dès 5 ans, 6 ans ou 7 ans. »

Faut-il vraiment leur parler de l’alcool aussi jeune? Absolument, conclut Louise Nadeau. « Si on a une arme de feu dans la maison, à 5 ans les enfants savent déjà qu’un fusil c’est dangereux… »

Le mot de nos animateurs

Une bonne nouvelle : la consommation d’alcool des Québécois est beaucoup plus saine qu’elle ne l’était dans les années 1940 et 1950. Plusieurs considèrent que ce
changement de mentalité s’est produit autour de l’Expo 1967 et au début des années 1970, quand les Québécois se sont ouverts sur le monde et ont commencé à découvrir de nouvelles manières de manger et de boire.

Malgré cette bonne nouvelle, l’organisme Éduc’alcool demeure tout de même préoccupé, surtout par la consommation des jeunes de 15-24 ans, qui est une clientèle vulnérable comme on l’a vu dans le reportage. Ceux-ci commenceraient à boire de plus en plus tôt, ce qui est malheureusement lié à un plus grand risque de consommation excessive.

Ressources

Éduc’alcool
http://educalcool.qc.ca