Une pilule une petite granule

Émission disponible en haute définition

Diffusion terminée

Diffusion :
Diffusion terminée
Durée :
60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Régime paléolithique

Émission du 22 janvier 2015

Voir le segment

On entend beaucoup parler depuis quelques années du fameux régime « paléolithique », notamment parce que plusieurs vedettes d’Hollywood l’ont adopté. Au Québec, il compte de plus en plus d’adeptes qui en ont fait un véritable mode de vie, tout spécialement chez les jeunes adultes. Mais d’où vient l’intérêt de manger et bouger comme des hommes des cavernes? C’est la question à laquelle notre équipe a tenté de répondre dans ce reportage.

Un régime très sévère

Pas facile de suivre le régime paléolithique. Imaginez : il faut complètement supprimer deux des quatre grands groupes alimentaires, soit les produits laitiers et les céréales, ce qui inclut le pain. Si un régime aussi drastique peut effrayer la majorité des gens, plusieurs des habitués du cours de CrossFit animé par Michèle Letendre n’y voient aucun problème.

Certains d’entre eux ont choisi d’adopter ce régime pour tenter de solutionner des problèmes de santé, tandis que pour d’autres, c’est plutôt le souhait d’être plus performants ou de perdre du poids qui les a menés dans cette direction. Mais tous se disent conquis par les bienfaits de ce nouveau régime, en dépit des nombreux sacrifices alimentaires qui en découlent.

Régime paléo 101

Mais de quoi s’agit-il exactement? Le régime paléolithique repose sur les bases suivantes : au moment où les humains primitifs ont développé l’agriculture et l’élevage, ils auraient subitement introduit dans leur régime alimentaire une série d’aliments qui n’existaient pas auparavant. Toujours selon cette logique, notre ADN n’aurait pas suffisamment évolué pour s’adapter à cette nouvelle diète qui s’est, de surcroit, encore plus modernisée depuis. Notre alimentation ne serait donc pas adaptée à notre bagage génétique, et la diète paléolithique vise justement à rétablir ce déséquilibre. L’objectif : revenir à l’alimentation du chasseur-cueilleur.

Nutritionniste au groupe Extenso à l’Université de Montréal, Marie-Josée Leblanc nous explique que l’idée de suivre un régime « paléolithique » a été lancée par l’américain Loren Cordain, chercheur en éducation physique, qui a écrit un livre sur le sujet dans les années 1980. C’est dans ce livre que Cordain a popularisé les idées selon lesquelles le régime paléolithique, surtout composé de viande, de poissons, de noix, de fruits et de légumes, était meilleur pour la santé humaine que le régime dit « néolithique ».

Ces prétentions sont-elles fondées? Les chasseurs-cueilleurs étaient-ils vraiment en meilleure santé et vivaient-ils plus longtemps? « Les chasseurs-cueilleurs avaient tout de même un mode de vie assez sain, répond Michelle Drapeau, paléoanthropologue à l’Université de Montréal. Mais ils n’avaient pas accès à la médecine moderne. Donc c’est certain que leur espérance de vie était beaucoup plus basse que la nôtre. »

Selon cette anthropologue, l’agriculture a entraîné une chute de la taille chez les peuples qui l’ont adoptée; « Lorsqu’ils ont adopté l’agriculture, la variation dans l’alimentation s’est extrêmement réduite, ce qui a entraîné certains problèmes – probablement des carences alimentaires. » À cette chute de la variété s’est ajoutée une série d’autres problèmes liés à l’agriculture, ajoute-t-elle, comme tout ce qui est lié à la densité humaine – des problèmes de contamination de l’eau potable par exemple. « Mais ça, c’était au début de l’agriculture, souligne-t-elle. On n’est plus là maintenant, il ne faut pas l’oublier. »

Un mode de vie

Pour maximiser les effets de la diète paléolithique, plusieurs de ses adeptes soutiennent qu’il faut aussi la combiner à un mode de vie très actif ainsi qu’à certains ajustements de notre style de vie moderne, en synchronisant notre rythme de vie avec le soleil par exemple. Cofondateurs de Paléo Québec, Vincent Mandeville et Guillaume Lacerte sont tous les deux très à l’aise avec ce mode de vie qui est selon eux beaucoup plus bénéfique pour la santé que le mode de vie occidental actuel.

« C’est certain que l’humain actuel qui vit en milieu occidental — certainement en Amérique du Nord — ne bouge pas assez, mange trop de gras et mange trop salé et trop sucré, reconnait Michelle Drapeau. Alors cette mode-là [le régime paléolithique] vient un peu répondre à ce problème que nous avons dans notre société avec l’épidémie d’obésité. C’est clair qu’on doit changer quelque chose. »

Historien de l’alimentation à UQAM, Jean-Pierre Lemasson explique ce nouvel engouement pour le régime paléolithique comme une réaction au mode d’alimentation moderne. « L’angoisse du paléo autrefois, c’était l’angoisse de la survie. Il y avait une angoisse liée à la quantité. Mais je dirais qu’aujourd’hui, l’angoisse du paléo ce n’est pas la quantité, mais la qualité. Il suffit d’entrer dans un supermarché pour se sentir complètement désemparé devant les possibilités infinies de choix, mais par contre, la qualité de ces aliments n’est pas toujours rassurante. Au fond, il y a une sourde angoisse qui provient de l’industrialisation du champ agroalimentaire. (…)»

Professeure de sociologie à l’UQAM, Élisabeth Abergel pense que cet intérêt pour la diète paléolithique est somme toute assez positif : « Ce qui est positif d’après moi, c’est cet effet de conscientisation des gens sur leur santé et sur leur alimentation ». Elle considère toutefois que l’intérêt pour le régime paléolithique peut aussi s’expliquer par un « souci de perfectionnement du corps » : « Étant donné qu’il est principalement basé sur les protéines, le régime paléo entraine des changements qui se voient assez rapidement. Il y a une perte de poids qui se fait assez rapidement, alors je crois qu’on est dans cette logique de perfectionnement du corps. »

Un régime qui ne repose pas sur des bases scientifiques

Même si elle reconnait que le régime paléolithique comporte plusieurs éléments très positifs, la nutritionniste Marie-Josée Leblanc émet toutefois certaines réserves sur sa validation scientifique : « Les prémisses de base selon lesquelles la diète paléolithique fait en sorte qu’on va moins développer de maladies chroniques et vivre plus longtemps, ce n’est pas démontré scientifiquement. »

Un argument qui ne rejoint pas du tout Guillaume Lacerte. À son avis, plusieurs recommandations qui ont été longtemps défendues par les nutritionnistes sont aujourd’hui remises en question, comme notamment les recommandations sur la consommation de gras saturés et le sel. « Oui, j’aimerais bien qu’il y ait plus de science pour soutenir le paléo, mais moi je ne vais pas attendre 30-40 ans qu’il y ait des études vraiment super-contrôlées pour prouver que ça marche… Moi, ça marche pour moi, je me sens mieux, tout le monde que je connais se sent mieux. Pourquoi je ne le ferais pas? » Citant la liste des problèmes de santé qui ont disparu après qu’il y ait adopté le régime paléo, Guillaume persiste et signe : le régime paléo est bon pour lui, peu importe ce qu’en dit la science.

Pour Marie-Josée Leblanc, le régime paléo n’est pas un mauvais régime, mais il comporte tant de restrictions qu’il amène ses adeptes à se priver de bons aliments de base, comme les légumineuses et les aliments céréaliers à grains entiers, ce qui peut dans certains cas entrainer des carences alimentaires. « C’est démontré depuis assez longtemps que ces aliments sont associés à des bienfaits pour la santé, soutient-elle. Une meilleure gestion du poids, une baisse de la tension artérielle. On associe aussi ces aliments à moins de maladies chroniques. C’est donc un peu le contraire du message du paléolithique... »

Pour sa part, Jean-Pierre Lemasson reconnait que certains individus peuvent se sentir mieux lorsqu’ils adoptent un certain régime alimentaire, comme le régime paléolithique. « Mais ce n’est pas parce que des gens peuvent avoir des maladies, des inconforts ou des difficultés avec le gluten qu’il faut généraliser à l’humanité, soutient-il. Si vous avez 2-3 % de la population qui a des problèmes associés à la consommation de gluten, on n’en fait pas une loi générale pour l’autre 97 % de l’humanité. Là, on inverse les fondements mêmes de ce qui est une recherche scientifique. Il est intéressant de se poser la question pourquoi aujourd’hui il y a des gens qui sont intolérants au gluten? C’est une question tout à fait valide. Mais de là à dire que l’humanité, l’homme comme espèce n’est pas fait pour manger du gluten ou des laitages, pour moi, il y a un pas qui tient de la mystification. »

Michelle Letendre a elle aussi des réserves face au régime paléolithique. Selon elle, l’être humain s’est adapté pour consommer les aliments issus de l’agriculture et l’élevage. « Il ne faut pas oublier non plus que nous ne sommes pas des personnes du paléolithique, nuance-t-elle. Nous sommes des personnes du néolithique et on a évolué pendant au moins un bon 10 000 ans. On s’est adaptés à des diètes dans lesquelles il y avait des grains. Dire qu’il faut rejeter ça parce qu’il y a 10 000 ans on était adaptés à autre chose, ce n’est pas scientifiquement tenable. »

À ces arguments, les adeptes du régime paléolithique invitent plutôt les sceptiques à essayer eux-mêmes le régime pour en constater les effets par eux-mêmes. Ce n’est peut-être pas une méthode très scientifique, mais pour eux, les bienfaits qu’ils en retirent sont suffisants pour justifier les nombreux sacrifices qu’ils doivent faire.

Le mot de nos animateurs

Comme l’a judicieusement souligné Guillaume dans ce reportage, c’est un fait qu’en ce moment, on remet en question plusieurs dogmes liés à l’alimentation. Mais on peut dire cela aussi du régime paléolithique. On en reparlera dans 40 ou 50 ans, pour voir si les effets bénéfiques se confirment par des études cliniques bien contrôlées. D’ici là, chacun est libre d’essayer cette diète ou une autre. Mais il faut savoir que même si un régime est bon pour certaines personnes, il ne sera pas nécessairement bon pour tout le monde.

Site de Paléo Québec