Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Les enfants ont-ils encore le droit de jouer?

Émission du 26 février 2015

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Voilà des années qu’on nous répète inlassablement que les enfants ne bougent pas assez et il semble que le message commence enfin à passer. Résultat : les parents inscrivent maintenant leurs enfants à toute une panoplie d’activités sportives. L’envers de la médaille, toutefois, c’est que les enfants sont maintenant toujours encadrés. Et certains commencent à se demander si on n’aurait pas oublié au passage qu’il est aussi important pour les enfants de jouer pour le simple plaisir de jouer. Car le jeu libre a aussi des vertus qu’il est important de ne pas négliger.

Il est difficile d’être contre la vertu. Pourquoi s’inquiéter de voir des parents s’inscrire à des cours de cardio-bambin, ce qui leur donne la possibilité de passer un bon moment chaque semaine avec leur enfant, à faire du sport en plein air? N’est-ce pas là une heureuse manière de contrer l’épidémie de sédentarité qui affecte les enfants d’aujourd’hui?

Ergothérapeute et professeur émérite à l’Université de Montréal, Francine Ferland reconnaît que les enfants d’aujourd’hui mènent une vie bien différente de celle des générations précédentes. Est-ce mieux ou pire qu’autrefois? Sans vouloir trancher, cette spécialiste est d’avis qu’il y a tout de même un équilibre à rechercher. « Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est que les parents jouent davantage avec leurs enfants, souligne-t-elle d’emblée. À l’époque, ce n’était pas dans les habitudes des parents de jouer avec leurs enfants. Et le fait de jouer avec son enfant favorise une meilleure interaction, plus d’attachement et une complicité entre les deux. Alors ça a un impact positif dans la relation entre un parent et son enfant, et ça, c’est très heureux. »

Mme Ferland a toutefois l’impression qu’en raison de la société de performance dans laquelle nous vivons aujourd’hui, les nouveaux parents ne veulent pas « manquer leur coup » et que de peur de ne pas en faire suffisamment, ils en font parfois peut-être un peu trop. Résultat : les enfants ont moins de temps qu’autrefois pour jouer librement, sans la surveillance des adultes.

Journaliste bien connu au quotidien La Presse, François Cardinal s’est intéressé à cette question dans son livre Perdus sans la nature. Sans désavouer la pertinence des activités sportives structurées, il est d’avis que la société d’aujourd’hui n’encourage pas suffisamment les enfants à jouer dehors librement, comme on le faisait autrefois.
« Il en faut du jeu structuré, des activités organisées et des cours d’éducation physique, mais collectivement, on dirait qu’on met trop l’accent là-dessus, soutient-il. On perd donc les bienfaits du jeu libre à l’extérieur, comme la débrouillardise, l’autonomie et la créativité. Autant de choses qu’on n’a pas quand on joue à un sport avec des lignes bien délimitées au sol. »

Parents de trois enfants de 13, 10 et 3 ans, Geneviève Guérin et Jean-Félix Chénier ont beaucoup réfléchi à cette question et ont fait le choix d’organiser la vie familiale pour encourager leurs enfants à jouer plus librement. Ils ont donc volontairement choisi de limiter leur participation à des activités structurées pour leur donner plus de temps la fin de semaine.

En prenant cette décision, les deux parents ont toutefois pris conscience que leur quartier n’était pas suffisamment sécuritaire pour que les enfants puissent y jouer librement. Ce qui les a amenés à militer pour améliorer la sécurité, pour que les enfants puissent jouer dehors en toute sécurité « Là ça s’améliore, reconnaît Jean-Félix, mais c’est sûr que ce n’est pas un réflexe des autorités. »

Pour François Cardinal, il est clair que les environnements urbains d’aujourd’hui n’encouragent pas du tout les enfants à jouer dehors, « Malheureusement, en ville et en banlieue, nos milieux de vie ne sont pas très propices au jeu des enfants, constate-t-il. Les voitures sont nombreuses et roulent vite. De plus en plus de municipalités de banlieue se développent sans aucun trottoir. Les parcs sont mal entretenus… On a là un problème collectif. Oui, c’est un problème de santé publique, les autorités de santé publique doivent se sentir interpelées, mais aussi les élus municipaux, les directions d’école, et même les voisins. Il faut ramener le bon voisinage! »

L’obsession de la sécurité

C’est un fait : les enfants d’aujourd’hui jouent beaucoup moins dehors que les enfants d’autrefois. La raison : la peur des parents. Peur de quoi? Toutes sortes de peurs… Peur que les enfants se fassent kidnapper, peur qu’ils se fassent frapper par une voiture, peur qu’ils se blessent en tombant d’un module de jeu au parc… Une peur qui s’est traduite en obsession généralisée pour la sécurité et que François Cardinal remet en question.

« Un des grands paradoxes de notre époque, c’est que jamais les statistiques de criminalité et d’accidents n’ont été aussi basses, soutient-il. Jamais les enfants et les adultes n’ont été autant en sécurité. Et pourtant — et tout le paradoxe est là — jamais on n’a eu aussi peur qu’aujourd’hui. »

Que ce soit en raison des médias d’information continue ou de tout autre facteur qui peut nourrir cette peur collective, il n’en demeure pas moins que cette angoisse collective freine le développement de nos enfants. « Je pense qu’on a une responsabilité en tant que parents de confronter cette peur-là, soutient François Cardinal. Je pense qu’il faut avoir confiance en nos enfants et de cette manière-là, on va leur donner la confiance nécessaire pour pouvoir se promener librement dans leur quartier. »

Des impacts sur le développement

Selon Francine Ferland, les enfants qui sont confinés à des activités structurées avec peu de temps libre risquent d’en ressentir les impacts sur leur développement. Adultes, ceux-ci risquent d’être moins autonomes, car ils auront été élevés dans un contexte où il y a toujours un adulte pour leur dire quoi faire.

Le jeu libre en voie d’extinction?

Doctorante en médecine sociale et préventive à l’Université de Montréal, Stéphanie Alexander s’est intéressée au discours des autorités de santé publique canadienne qui valorise le jeu dit « actif » pour inciter les jeunes à bouger davantage. Son constat : avec ce discours, le jeu n’est plus un simple jeu.

Dans ses recherches, Stéphanie Alexander a notamment tenté d’identifier les intérêts des enfants de 9 à 11 ans en matière de jeu. Elle a remarqué que plusieurs des jeux préférés des enfants n’étaient pas nécessairement des jeux très actifs, et qu’ils pouvaient être plutôt classés comme activité sédentaire. Lire un livre, jouer tranquillement à la poupée, faire du bricolage… : les enfants peuvent-ils encore s’adonner librement à ces activités sans se faire inciter par leurs parents à jouer plus activement?

« On ne connaît pas vraiment la valeur du jeu libre chez l’enfant, soutient Francine Ferland. C’est une méconnaissance qui est assez généralisée. Quand on parle de jeu libre, on ne parle pas nécessairement de courir dehors. Ça peut être de jouer à imaginer des scénarios, à faire de la peinture, à faire des dessins... Ce sont des activités de motricité fine, de motricité globale, de cognition. Le jeu libre rejoint donc une variété d’activités. Des activités libres, mais aussi des activités avec les autres. Car l’enfant doit aussi apprendre à jouer tout seul. Et ça, ce n’est pas toujours facile pour beaucoup d’enfants, surtout quand on est toujours là pour leur donner des activités précises à faire. »

Chercheuse à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal
Katherine Frohlich a supervisé les travaux de recherche de Stéphanie Alexander. Et elle plaide elle aussi pour le retour du jeu libre : « La plus belle campagne de santé publique qu’on pourrait faire, ce serait le jeu libre, dans le sens de laisser jouer les enfants, soutient-elle. Ils vont savoir jouer. Ça fait partie de l’être humain de vouloir jouer. Et ça inclut de laisser les enfants marcher seuls dans la rue, se balader en vélo dans les rues avec leurs amis, d’aller faire des pique-niques dans le parc sans être surveillés. »

En jouant librement, les enfants développent d’ailleurs une autre compétence importante : celle de prendre des risques. « Une attitude de jeu, c’est une attitude où il y a de l’humour et de la curiosité, explique Francine Ferland. Il y a le goût de prendre des initiatives, et même de prendre des risques – parce que ce n’est qu’un jeu – ainsi qu’une attitude où il y a beaucoup de plaisir. Alors si on a développé ça enfant, ça fait des adultes moins portés à se prendre au sérieux et à faire des drames avec rien. Ils vont être capables de dédramatiser avec un peu d’humour et à avoir une pensée plus positive. »

Pour en savoir plus

Francine Ferland a écrit de nombreux livres sur le jeu et les enfants, parmi lesquels :

Viens jouer dehors!
Le jeu chez l'enfant

Éditions CHU Sainte-Justine

François Cardinal, Perdus sans la nature, Québec Amérique

« Laissez les enfants jouer », Journal Forum, avril 2013
http://www.nouvelles.umontreal.ca/recherche/sciences-de-la-sante/20130415-laissez-les-enfants-jouer.html

Aménager les quartiers pour encourager le jeu libre des enfants à l’extérieur
http://www.veilleaction.org/fr/les-fiches-pratiques/amenagement-urbain-rural/amenager-les-quartiers-pour-encourager-le-jeu-libre-des-enfants-a-l-exterieur.html