Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Rester en santé : un défi pour les immigrants

Émission du 5 mars 2015

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Le Québec accueille chaque année plus de 50 000 immigrants qui proviennent principalement d’Europe, d’Afrique du Nord ou d’Amérique latine. On peut facilement imaginer que l’immigration puisse engendrer un choc sur plusieurs plans : le climat, la culture, les défis professionnels, le réseau social à former… Mais les immigrants font aussi face à un autre défi auquel on ne pense pas souvent : réussir à s’alimenter sainement dans un pays où, contrairement à leur pays d’origine, le fast-food coûte moins cher que les fruits et les légumes.

Aminata Ouédraogo vit au Québec depuis trois mois. Originaire du Burkina Faso où elle travaillait comme représentante pharmaceutique, elle est encore en pleine découverte de la société québécoise et peine à trouver ses nouveaux repères. Car tout est à apprendre quand on immigre dans un nouveau pays, surtout quand on vient d’un pays où tout est différent.

En plus d’avoir à apprendre à se débrouiller dans des lieux aussi déconcertants que le métro de Montréal, Aminata a également eu un choc lorsqu’elle a commencé à s’approvisionner dans des épiceries québécoises. Comment s’y retrouver devant tant de produits inconnus?

C’est pour aider des nouveaux arrivants comme Aminata que Marianne Lefebvre a fondé Intégration Nutrition, un service d’éducation nutritionnelle qui vise à aider les nouveaux arrivants et les personnes issues de communautés culturelles à s’intégrer à l’espace alimentaire québécois. Elle offre notamment des ateliers et des conférences dans les centres communautaires pour aider les immigrants à se familiariser avec l’offre alimentaire québécoise. Elle accompagne également les gens dans des épiceries pour leur enseigner des stratégies pour faire de bons choix alimentaires.

Directeur du Laboratoire sur la santé des immigrants à l’UQAM, Pierre Sercia constate que dans la majorité des cas, les principaux défis que traversent les nouveaux arrivants ne relèvent pas tant du domaine économique, car la majorité d’entre eux ont des économies de côté, mais plutôt du domaine psychologique. « La plupart d’entre eux sont déracinés », constate-t-il.

Un défi d’adaptation

Congolais d’origine, Jean-Marie Mousenga se rend environ une fois par mois dans une épicerie africaine où il peut acheter des produits semblables à ce qu’il aimait manger dans son pays. Mais c’est pour lui un grand changement par rapport à l’époque de son arrivée au Québec, dans les années 1990, car de telles épiceries étaient alors inexistantes. « On avait du mal à manger vraiment africain, raconte-t-il. Ça nous a pris beaucoup de temps pour que notre communauté grossisse et qu’il y ait des épiceries comme ici. »

« L’alimentation et toutes les habitudes alimentaires, c’est primordial pour l’ensemble des immigrants, explique Marianne Lefebvre. Peut-être plus parce que c’est une façon de conserver leurs racines et origines. (…) Et quand on est face à de nouveaux aliments qu’on ne connaît pas, on n’a aucune idée si ça mange cru ou cuit, si ça s’épluche, comment ça se conserve… C’est vraiment très difficile de se débrouiller. »

« Quand tu as 40 ans, et tu as été habitué toute ta vie de négocier le prix de ta vente au kilo, quand tu arrives à l’épicerie, tu ne comprends pas que le boucher ne veut pas te faire un prix, poursuit-elle. Des choses aussi simples que ça peuvent avoir des répercussions négatives sur la vie des gens, car ils ne comprennent pas. »

Des changements dans le régime alimentaire

En immigrant ici, de nombreuses personnes se retrouvent à complètement bouleverser leurs habitudes alimentaires, et pas toujours pour le mieux. Comme nous l’explique Marianne Lefebvre, de nombreux immigrants avaient l’habitude de manger plus de légumes et de légumineuses, mais sont ici plus tentés de manger davantage de volaille et de viande rouge parce que les prix sont moins élevés que dans leurs pays.

« Plusieurs personnes me disent aussi que dans leur pays, ils étaient habitués à manger des fruits et des légumes en très grande quantité, constate Marianne Lefebvre. Mais quand ils arrivent ici, ils trouvent que nos fruits et légumes importés des États-Unis ou du Mexique n’ont pas beaucoup de saveur comparativement à ce qu’ils avaient dans leur pays. Alors ils prennent l’habitude d’en manger moins. »

Aminata, pour sa part, trouve que les prix des aliments sont atrocement chers. « Peut-être est-ce parce que je n’ai pas encore le salaire québécois que je le dis, se demande-t-elle, je ne sais pas. »

Prévenir plutôt que guérir

Aminata, pour sa part, nous confie que la recherche d’un emploi lui amène aussi un très grand stress. Une situation qui est partagée par la majorité des nouveaux immigrants. « Ils arrivent ici et ils ont souvent de la difficulté à se trouver un emploi, explique Marianne Lefebvre. Leurs économies s’épuisent donc rapidement. (..) Les nouveaux arrivants sont confrontés à une série d’épreuves : que ce soit le stress de ne pas comprendre la langue, d’avoir à se trouver un emploi, de se faire accepter par ses pairs, de réussir à communiquer… »

Pour toutes ces raisons, les nouveaux arrivants doivent composer avec une série de problèmes qui peuvent miner leur santé physique et psychologique. Et même pour ceux qui ont accès aux mêmes ressources de santé que l’ensemble de la population, il n’est pas toujours aisé de trouver du support. Pierre Sercia est d’ailleurs d’avis qu’au-delà de donner une carte d’assurance-maladie et un accès aux services gouvernementaux, il serait souhaitable d’offrir des mesures de suivi plus régulier aux nouveaux arrivants, car les trois premières années d’immigration sont vraiment cruciales dans la vie d’une personne.

« Plus ça va aller, prédit-il, dans 3 ou 4 ans ou peut-être même avant, 1 personne sur 2 à Montréal sera d’origine immigrante. Et il est temps qu’on se préoccupe de la santé des immigrants, car ça risque de coûter très cher : consommation d’antidépresseurs, ou de toutes sortes de médicaments. On va devoir leur donner ça pour résoudre toutes sortes de problèmes alors qu’au départ, ça aurait été plus simple de s’interroger sur leurs besoins au cours de leur première année. Car ils n’ont pas besoin d’antidépresseurs au cours de cette première année. Ça arrive beaucoup plus tard. »

À l’heure actuelle, Marianne Lefebvre constate que les ressources investies dans le soutien à l’alimentation des nouveaux arrivants se résument essentiellement au dépannage alimentaire. Pourtant, il serait tellement plus efficace de donner de la formation aux nouveaux arrivants, pour leur expliquer comment se débrouiller dans l’espace alimentaire québécois. « Bien se nourrir, demeurer en santé, c’est la base de toute activité sociale, soutient-elle. Les gens en santé, c’est vraiment la base d’une société et c’est vraiment important. »

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