Une pilule une petite granule

Émission disponible en haute définition

Diffusion terminée

Diffusion :
Diffusion terminée
Durée :
60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Le portrait

Pierre Carrier : Un homme qui revient de loin

Émission du 14 décembre 2006

Quand on les croise dans la rue, on hésite! Quand on rencontre des itinérants, on se demande si la meilleure façon de les aider, c’est de leur donner de l’argent.
Cette semaine, nous vous présentons Pierre Carrier, un ex-itinérant qui a décidé d’aller plus loin encore en offrant aux itinérants un toit, de l’écoute et de l’aide pour s’en sortir. Car la rue, Pierre Carrier la connaît. Il y a vécu presque vingt ans. Alcoolique et toxicomane, cela fait maintenant 7 ans qu’il l’a quittée, la rue. Et qu’il ne consomme plus. En 2000, il fondait le Centre NAHA - qui veut dire «Nouvelle approche humanitaire d’apprentissage». C’est un centre d’hébergement pour itinérants qui vient aussi en aide aux familles du quartier Hochelaga et Mercier ouest.

Le texte qui suit est un extrait de l'entretien qu'il nous a accordé.
 
Comment êtes-vous arrivé dans la rue?

J’ai commencé à boire à l’âge de 13 ans. J’étais très petit pour mon âge et j’avais les oreilles décollées, alors j’étais la risée des autres qui m’appelaient zazou. J’étais très mal dans ma peau. Lorsque j’ai bu la première fois, j’ai senti immédiatement que j’avais trouvé la façon de vaincre ma gêne et ma timidité.
Je me disais : Plus personne ne m’appellera zazou. En consommant, je devenais Hulk. Tassez-vous, je passe!

Je viens d’un milieu relativement aisé. Mon père avait une entreprise. Je voulais devenir psychologue. Mais finalement mon père m’a embauché dans sa compagnie secteur du marketing. Je vendais de la publicité. Je passais pas mal de temps à consommer, mais j’étais fonctionnel.

Un jour, je suis passé au parc Viger et j’ai vu un groupe de personnes en train de prendre un coup. Ils avaient l’air d’avoir un gros party. J’ai décidé que c’est ça que je voulais faire moi aussi. J’ai décidé que j’en avais assez de travailler, d’avoir toutes ces responsabilités, cette difficulté de répondre aux attentes de mon père. À 28 ans, j’ai décidé de mon plein gré d’aller vivre dans la rue. Boire était mon principal but dans la vie. Je ne voulais rien faire d’autre.

J’ai eu des périodes de réinsertion : J’ai vécu en couple et j’ai eu une fille à 35 ans. J’ai eu un garçon un peu plus tard. Mais je retournais toujours dans la rue.

J’avais toujours faim, je me nourrissais de nouilles trouvées dans les poubelles du quartier chinois. Pour essayer de m’en sortir, je suis allé en désintoxication deux fois et j’ai suivi au moins quatre thérapies. Je suis allé dans les AA, mais ça ne faisait que me donner encore plus soif.

Le 4 décembre 1999, j’ai eu une dernière expérience de désintoxication qui s’est particulièrement mal passée. Je suis arrivé tellement magané que je n’étais plus vraiment de ce monde. J’ai senti que je pouvais soit mourir ou revenir - que j’avais un choix à faire. J’ai choisi de revenir et c’est là que j’ai commencé à me battre contre mes démons. Et le grand virage de ma vie, je l’ai vécu en 2000, lorsque j’ai créé le Centre NAHA.

Pourquoi avoir créé ce centre?

J’ai compris que la seule façon de m’en sortir serait d’aider les autres. Je me suis donné ça comme but. Pendant ces années d’errance, je m’étais quand même impliqué dans divers organismes, alors j’avais déjà une certaine expérience du travail dans ce milieu. Ça faisait déjà plusieurs fois que j’allais en désintoxication et je voyais que ça n’était pas efficace dans mon cas ni dans le cas de bien d’autres personnes. Je me suis dit, fin 1999, qu’il y avait quelque chose à faire pour aider les autres et que le meilleur moyen était sans doute de créer en centre ayant une approche différente. Je voulais changer des choses dans l’approche habituellement utilisée.

Qu’est-ce que c’est l’approche NAHA ?

Au Centre NAHA, on va plus loin que d’autres organismes qui vont héberger les gars seulement pour la nuit. Ça prend beaucoup plus de temps qu’une nuit pour arriver à s’en sortir, ça prend entre 6 et 9 mois environ pour redevenir fonctionnel en société. Nous hébergeons 32 personnes, pour des durées variables selon les besoins. Ici, ils ont tout leur temps.

Il n’y a pas de cas de santé mentale ici, c’est beaucoup trop lourd pour mes capacités. Nous n’avons pas non plus de toxicomanes graves car, pour ça non plus, je n’ai pas les ressources. Ma spécialité, c’est vraiment l’alcoolisme, car c’était mon principal problème.

On se parle en pleine face, les gars et moi! À la première rencontre, je leur demande :«As-tu le désir sincère d’arrêter de consommer?» De leur réponse dépend si on ira plus loin ou pas. Je connais les trucs - je suis passé par là!
Je les rencontre en tête-à-tête chaque semaine, parfois deux ou trois fois durant la semaine, dépendant des besoins. Quand je les reçois, je les brasse, mais avec respect. Il faut les brasser pour qu’ils comprennent. Mais cela ne se fait pas dans la confrontation. Cela se fait dans l’honnêteté et l’amour.

Pourquoi croyez-vous au succès de cette approche?
Les gars savent que je suis comme eux et moi je sais à quel point ils ont besoin d’aide. C’est de la solidarité et de l’amour. Je crois que ce qui change tout, c’est qu’ils savent que je les aime.

Si on veut aider ces gars-là, il faut leur faire confiance. Ils ont une expérience de vie importante, ils peuvent apporter énormément à d’autres. C’est ça qu’ils doivent réaliser. Moi, c’est cette prise de conscience qui m’a sauvé. Ces gars-là ne sont pas des déchets de la société, ce sont des être humains qui ont leur raison d’exister, des choses à partager. Au Centre NAHA, ils font du bénévolat, ils aident les gens pauvres de la communauté en faisant de la distribution alimentaire. Ils se sentent utiles. Je suis très fier de notre travail parce qu’en 2005 nous avons réussi à sortir 17 gars de la rue.

Ma motivation pour continuer, c’est la certitude que je peux faire une différence dans la vie de ces gars-là, qui viennent de la même place que moi. Ma passion, c’est l’être humain. Je me sens branché sur l’humanité qui souffre. Je crois que j’ai été placé ici pour aider ces gens-là. Ce n’est pas une mission que je me donne, c’est quelque chose qui est arrivé parce que ça devait être comme cela.

Le Centre NAHA est une corporation à but non lucratif qui s'est donnée comme mission principale la réadaptation des personnes de 30 ans et plus (alcooliques/toxicomanes). Il n’existe pas ailleurs d’endroit spécifiquement pour ce groupe d’âge. Il comprend un centre d’hébergement qui offre des services internes et externes aux personnes aux prises avec des problèmes d'alcoolisme, de toxicomanie ou d'autres formes de dépendance.
À ce jour, 250 hommes ont bénéficié de l'appui du centre pour une meilleure réinsertion.* (source : site web Centre Naha : www.centrenaha.org

Le Centre distribue à la population locale des denrées alimentaires et exploite un magasin l’Aubainerie Naha où les familles du quartier peuvent s’habiller à peu de frais.

Le Centre Naha se finance à l’aide de dons de denrées et d’argent provenant entre autres, de Moisson Montréal, Mission Bon accueil, l’Accueil Bonneau, l’Armée du Salut et les œuvres du Cardinal Léger.

Le centre Naha
5995, rue Hochelaga
Montréal (Québec)
H1N 1X7

Tél. : 1 514 259–9962