Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Le portrait

Dre Yvette Bonny : La «Patch Adams» de la pédiatrie

Émission du 18 janvier 2007

Cette semaine, nous sommes allés rencontrer une femme exceptionnelle. Durant toute sa vie professionnelle, comme pédiatre hématologue, la Dre Yvette Bonny s’est occupée d’enfants très malades, souvent leucémiques, à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont de Montréal. Au-delà des soins, ce qui est fondamental pour elle, c’est de les faire rire, de gagner leur confiance pour les aider à passer à travers leurs épreuves. On l’a même surnommée la Patch Adams de l’hôpital, du nom de ce médecin américain qui a fait sa renommée à cause de son approche basée sur la compassion et l’humour!

C’est aussi une pionnière, qui a effectué la première greffe de moelle osseuse au Québec, en 1980. Tout au long de sa carrière, elle a accumulé prix et distinctions – mais celui qui lui a fait le plus plaisir : le Prix de reconnaissance du Conseil des médecins de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, qu’elle a reçu en mai 2006. Un prix qui témoigne de l’appréciation de ses collègues pour cette femme de caractère - chaleureuse, simple et dévouée. Les propos qui suivent sont extraits d’une entrevue que la Dre Bonny a bien voulu nous accorder.
 
Dre Bonny, il paraît que vos collègues vous appellent parfois Patch Adams?

Je me fais appeler Patch Adams à cause du fond humoristique que j’ai. Je fais, je corrige et je traite en riant. C’est important pour moi de faire rire mes patients et parfois le personnel aussi, quand c’est lourd, en choisissant le bon moment. Je suis pleinement dans l’action quand je travaille, mais pour diminuer l’émotion, l’angoisse et le stress, je peux faire une blague, quelque chose pour alléger l’atmosphère un peu.

L’humour, ce n’est pas très commun chez les médecins?

Les médecins en général sont plus stricts, je dirais. Ils ne lâchent pas leur fou! J’adore les enfants et je me retrouve en eux. Je pense que j’ai une âme d’enfant. Je pense que j’ai fait le choix de la pédiatrie car, en pédiatrie, on peut lâcher son fou sans paraître déplacé. Sauf quand c’est très sérieux et qu’à ce moment là il faut agir - vite et bien. Il faut se concentrer.

Je me définis toujours, et c’est peut-être un lieu commun, comme une main de fer dans un gant de velours, parce que cette partie humoristique et cette partie joyeuse de moi, elle est importante. Il semble que les gens me considèrent comme quelqu’un de chaleureux et c’est une fierté pour moi de penser aux autres. Quelqu’un n’est pas seulement un numéro pour moi. Un être humain. Et pas seulement les malades, les membres du personnel, les employés, tout le monde est important pour moi. C’est ma force et j’en suis fière.

Vous côtoyez la maladie chez les enfants. Comment se passe votre pratique, au quotidien?

Mes patients, ce sont comme mes enfants parce qu’ils se confient à moi. Il y a des liens qui se tissent entre nous. Un enfant, il faut l’amadouer. Il faut tout lui expliquer avec des mots d’enfants, ça prend plus de temps. Et une fois qu’on a convaincu l’enfant, il faut convaincre aussi les parents. On a une grosse approche auprès des parents. Il faut bercer l’enfant mais aussi accompagner les parents. Donc la charge émotive est plus lourde, la charge de travail est plus lourde, mais je pense que la valorisation est plus grande aussi, ça c’est sûr. Côtoyer des enfants en phase terminale, c’est toujours très difficile pour les parents, pour les enfants et pour les accompagnateurs, infirmières et médecins. Ça a été le moment fort de ma vie : essayer de combattre et de lutter contre la mort, contre la maladie.

Vous avez commencé à pratiquer la médecine dans les années soixante. Vous considérez-vous un peu comme une pionnière?

Les gens disent que je suis une pionnière, mais moi je n’ai pas cette impression-là. Je ne me considère pas comme une pionnière. Je me considère, et puis c’est peut-être un peu lourd à porter, comme une espèce de modèle. Je continue de faire de l’enseignement aux étudiants, aux jeunes, et puis je suis toute fière qu’ils viennent me poser des questions. Pas seulement d’ordre médical : des questions à propos de leur vie, de leur carrière. Comme je dis toujours, je suis une grand-mère caresse en médecine.

Comment c’est fait votre rencontre avec la médecine?

Je suis née en Haïti il y a des décennies et j’ai fait mes études dans un pensionnat privé, avec des sœurs. Déjà, à l’âge de six ans je disais «je veux devenir médecin» comme mon arrière-grand-père, qui s’appelait docteur Bonny. «Je veux m’appeler Dr Bonny». Plus tard, je me suis fait dire «ce n’est pas une place pour une femme» et les religieuses m’ont dit : «On ne vous a pas élevée pour ça. Savez-vous qu’il va y avoir des hommes là-bas?». Et là ça a peut-être été mon premier coup de tête, où j’ai dit : «J’y vais quand même» et je me suis inscrite. J’ai réussi, j’ai fait une année et quelque mois de résidence en pédiatrie en Haïti et à ce moment-là, les jeunes haïtiens et haïtiennes partaient pour se perfectionner. C’était la France, plutôt que le Canada. J’avais un ou deux amis qui étaient ici - parmi les premiers à venir ici. J’ai donc fait application et j’ai été acceptée à Sainte-Justine - je suis arrivée ici comme la petite Haïtienne, perdue au Québec, en 1962. À cette époque, au Québec, en médecine, il y avait peu de femmes québécoises et encore moins de femmes ethniques et de femmes noires. Mais, je reviens encore à la chaleur humaine : j’ai su créer mon nid, établir mes contacts. Ça a été. J’ai été bien reçue à Sainte-Justine et j’ai été bien entourée. Et là, j’ai découvert le Québec. Mais ça n’a jamais été facile. Le milieu, à l’époque, était très macho. Là, tout tourne. C’est les femmes qui prennent toute la place et les hommes se sentent un peu à l’écart.

Quels sont vos sentiments quand vous pensez à Haïti?

J’adore Haïti mais je suis triste. Je suis triste parce que, quand on me montre des photos d’Haïti et de ce qui se passe là-bas, je dis ce n’est pas Haïti que j’ai connu. J’ai eu une enfance heureuse en Haïti. Maintenant, il y a une violence que je n’ai pas connue. Ça, me surprend : le peuple haïtien n’était pas violent. Je pense que c’est un mauvais moment à passer. On a touché le fond du baril, ça ne peut que remonter.

Est-ce que vous avez appris des choses de tous ces enfants que vous avez soignés?

J’ai appris énormément des enfants. J’ai appris qu’il ne faut jamais lâcher. Les enfants - pour eux les mots «pensée positive» - c’est leur vie de chaque jour! Ils ne font pas de projets pour les années à venir - c’est demain, c’est la semaine prochaine. «Aujourd’hui je suis très malade, on ne fera rien. Mais demain, je vais être bien et on va faire tout». Ça m’a appris une philosophie de vie. Allons-y pour régler le problème actuel. Le passé, c’est déjà le passé. Vivons le présent. Et le futur, ça ne dépend pas de moi. Cette philosophie, je l’ai transportée un peu dans ma vie et je pense que ça m’aide beaucoup.

Qu’est-ce qui vous inspire encore aujourd’hui?

Je dis toujours aux jeunes, en médecine, ce qui m’inspire, c’est qu’après tant d’années, 35 ans de carrière à Maisonneuve-Rosemont, j’ai encore des choses à apprendre et je découvre encore des choses. Alors je dis «C’est magnifique!».

Dre Bonny est retournée en Haïti à plusieurs reprises, la dernière fois en 1999 – et elle garde contact avec Haïti, où elle est sollicitée pour des cours et des conseils médicaux, ce qu’elle fait autant par téléphone que par des intermédiaires. Ici, elle apporte son soutien aux jeunes haïtiens, particulièrement ceux aux prises avec des problèmes de délinquance et de décrochage scolaire et est impliquée, entre autres, dans l’organisme d’entraide et de prévention Kouzin Kouzin’.

Ressources:

Entraide Bénévole Kouzin Kouzin'
www.familis.org/kouzin/index.php