Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Le portrait

Annick Dufresne

Émission du 8 mars 2007

La jeune femme que nous vous proposons de découvrir avec nous cette semaine, Annick Dufresne, a une maturité et une réflexion qui étonnent pour son âge. Amoureuse de la nature depuis toujours, elle est cofondatrice et directrice générale de la Fondation Sur la pointe des pieds, qui organise, depuis 1996, des expéditions pour des jeunes adolescents atteints de cancer. À pied, en raquettes, en traîneau à chiens ou en canot, 150 jeunes ont découvert à travers ces voyages les paysages grandioses du Nunavut, d’Anticosti, de la Baie James, mais aussi la solidarité avec d'autres jeunes, le dépassement, la fierté, la confiance en soi et en l’avenir. Voici un extrait de l’entretien qu’elle a bien voulu nous accorder.

Qu’est-ce que cela apporte aux adolescents, de se retrouver dans la nature?

À l’adolescence, avoir un  diagnostic de cancer, c’est très difficile et très nocif pour l’estime de soi. Les expéditions sont une opportunité de travailler cette estime. On est là pour leur permettre de se dépasser. Et ça fonctionne. Le secret? Mettre les jeunes ensemble pour qu’ils réalisent qu’ils ne sont pas les seuls à vivre avec cette maladie. Ils sont souvent les seuls à l’école à perdre leurs cheveux, être isolés pendant un an ou deux. On leur offre la nature, l’éloignement, le silence. On enlève tous les stress - radio, télé – tout ce qui fait qu’on ne s’entend pas. La maladie leur a volé leur adolescence. Les expéditions de la Fondation, c’est pour leur rendre un peu de leur adolescence. On focuse beaucoup sur le plaisir. On s’en va avoir du «fun» en expédition. On ne s’en va pas parler de la maladie. Si les jeunes veulent en parler, on est là pour eux. On est là pour jouer avec eux, leur faire découvrir des choses dans la nature – les caribous, pêcher des immenses dorés – en quantité industrielle!

Comment c’est passé votre première expédition?

Ç’était en 1998, à la Baie d’Hudson – c’était magnifique. Une expédition de deux semaines avec les Inuits, en chaloupe de mer et en randonnée pédestre dans un endroit magnifique, les iles Nastapoka. Au départ, j’étais très stressée de côtoyer une maladie que je ne connaissais pas. Je ne savais pas quoi dire aux jeunes. Mais j’ai vite réalisé qu’il n’y avait aucun tabou avec eux. Vous savez, les jeunes atteints de cancer gardent beaucoup de choses pour eux. Pour protéger leurs parents. Ils se voient comme étant la cause de la souffrance de leurs parents. Lorsqu’ils se retrouvent avec d’autres jeunes aux prises avec la maladie, ils peuvent alors parler très franchement de ce qu’ils vivent, de leurs angoisses. Ça prend beaucoup de courage pour ces jeunes de dire «je vais partir dans 3 mois avec des gens que je ne connais pas de partout au Canada». On achète leur confiance au fil des heures «donne-moi une-demi-journée, fais-moi confiance et on verra après»

Ma bataille quotidienne? Me protéger émotivement parce que je m’attache tant à ces jeunes. En expédition, on est très, très près les uns des autres – on a besoin des autres pour préparer la bouffe, pour se protéger des intempéries, pour monter les campements. Cela devient un petit monde tricoté très serré.

J’ai fait un burn-out en 2002. J’apprenais mon métier à cette époque. J’étais mal préparée à côtoyer des jeunes qui allaient décéder. Nous en avons perdus 9 en 3 ans. À cette même époque, j’ai aussi perdu une amie qui combattait un cancer.

Quels moyens prenez-vous pour vous protéger émotivement?

Je suis allée suivre un cours à l’université en psychologie pour apprendre l’empathie, la compassion, apprendre à me détacher un peu. Je projetais ma mort un peu sur eux - je mourrais un peu avec eux chaque fois. J’ai réussi à faire la différence entre eux et moi et à comprendre mon rôle là-dedans. C’est très difficile de voir des jeunes de cet âge souffrir. Ce que j’aime dans mon travail, c’est de les aider à avoir de meilleurs moments, d’aider les parents aussi.  Les jeunes s’ouvrent tellement en expédition! Ils reviennent avec de la lumière dans leurs yeux et leurs parents reçoivent un peu de cette lumière-là, ça fait du bien à tout le monde! J’ai eu des témoignages de parents qui m’ont dit «après l’expédition, mon enfant n’a plus jamais affronté l’adversité de la même façon», que ce soit un échec à l’école ou une rechute de la maladie.

J’ai un travail en montages russes. Des bons moments et des mauvais moments. C’est le métier que j’ai choisi et je pense que je l’aime pour ça. Adolescente, je me cherchais beaucoup et c’est dans la nature que je me suis trouvée. Ça m’a vraiment beaucoup aidée. La nature, pour moi, c’est un havre de paix. J’ai des parents de jeunes qui me disent qu’après l’expédition, leur enfant n’a plus jamais affronté l’adversité de la même façon, que ce soit un échec à l’école ou une rechute de la maladie. C’est comme si ça change parce qu’on vient de la nature. On bâtit des villes, on bâtit des buildings. Et tant mieux pour se protéger du froid, du chaud mais en même temps on crée une espèce de distance. Et quand on retourne dans la nature, on a peur. On sort de notre zone de confort. On perd le contrôle. On perd pied. Puis peu à peu on réapprivoise la nature et on rebâtit une zone de confort, où on a appris d’autre chose.

Le nom de la Fondation sur la pointe des pieds est né d’une belle anecdote qu’Annick Dufresne nous a racontée au sujet du célèbre explorateur Bernard Voyer. Lors d’une de ses conférences au retour du Pôle Sud, un garçon de 8 ans qui lui aurait demandé «Comment on devient explorateur?». Bernard Voyer aurait répondu : «quand j’avais ton âge, je me suis rendu compte que lorsque je me levais sur la pointe des pieds, je pouvais voir plus loin».

Ressources :

Fondation sur la pointe des pieds
www.pointe-des-pieds.com