Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Le sommeil

Émission du 24 février 2006

Les spécialistes du sommeil ont découvert ces dernières années que le sommeil est encore plus important qu'on ne le croyait, autant pour les fonctions cérébrales que pour le corps, et que la privation chronique de sommeil peut avoir des conséquences néfastes sur la santé.

«Les humains passent le tiers de leur vie à dormir, dont 10 % à rêver. Ce qui se passe pendant le sommeil a un effet sur la vie diurne et vice versa», fait valoir Roger Godbout, professeur au Département de psychiatrie de l'Université de Montréal et chercheur au laboratoire du sommeil de Rivière-des-Prairies. Durant les heures que nous passons à dormir, l'organisme répare la mécanique corporelle : le corps se restaure, il se défend contre les infections, il fabrique des hormones, la peau se régénère. Pendant qu'on dort, notre cerveau aussi se restaure : il assimile les apprentissages effectués durant la journée. Sans sommeil, la mémoire ne peut pas se construire. Le cerveau revit tout ce que nous avons appris dans la journée et l'emmagasine, ce qui renforce notre mémoire.

«Les nouveaux-nés, les enfants ont besoin de beaucoup plus de sommeil que nous. Certainement parce qu'ils ont beaucoup plus de choses que nous à apprendre. Il faut absolument qu'ils aillent au lit assez tôt, l'idéal étant qu'ils se réveillent le matin naturellement», ajoute Roger Godbout, qui estime que dix à douze heures de sommeil sont nécessaires à un enfant de dix ans.

De nombreuses recherches expérimentales confirment que l'assimilation des connaissances est optimale lorsqu'elle est suivie d'une période de sommeil.

Le sommeil lent
Le sommeil est composé de phases de sommeil lent et de sommeil paradoxal. La durée du sommeil varie d'une personne à l'autre, souligne Roger Godbout. Il y a des dormeurs courts  (ils sont très rares) et des dormeurs longs, des oiseaux de nuit qui ne dorment que quatre heures par jour sans pour autant souffrir d'insomnie, tandis que d'autres ont besoin de plus de dix heures de sommeil. Petits et grands dormeurs présentent toutefois la même durée de sommeil lent et de sommeil paradoxal. On attribue à l'ensemble du sommeil lent des fonctions somatiques, car c'est au cours de cette période que l'organisme sécrète l'hormone de croissance et accroît la synthèse de protéines dans divers tissus, tandis que le système immunitaire se met en branle. Cependant, on a reconnu au sommeil lent un rôle dans les processus de mémorisation et d'attention. En effet, durant le sommeil lent, le cerveau fait un premier tri des informations qui seront consolidées durant le sommeil paradoxal. Le sommeil lent se charge de trier les informations essentielles des secondaires. Il semblerait qu'il choisit ce qui est important ou ce qui n'est pas réglé. Une recherche menée dans les années 1970 auprès de femmes en situation de divorce montrait que celles qui cessaient de rêver à leur mari s'en sortaient le mieux!

Le sommeil paradoxal
Après environ 90 minutes de sommeil lent, s'installe la première période de sommeil paradoxal où surviennent la majorité des rêves. Les mots «sommeil paradoxal» illustrent bien les conditions qui prévalent : alors que le corps est profondément endormi, le cerveau retrouve une activité comparable à celle de l'éveil. Les muscles de l'oreille moyenne font bouger le tympan et les osselets, comme s'ils percevaient des sons. Le cortex, la partie du cerveau qui traite les informations, est activé et excitable. Il est bombardé de pseudo informations visuelles. Plus la nuit avance, plus on tombe dans un sommeil paradoxal, car plus le corps est reposé. Une nuit de sommeil peut comporter de 4 à 5 périodes de sommeil paradoxal.

Le sommeil paradoxal participe à la maturation du système nerveux central et favorise son développement. C'est pourquoi la quantité de sommeil paradoxal chez le nourrisson représente 50 % du temps de sommeil, alors que chez l'adulte, elle se limite à 20 %. Le sommeil paradoxal met aussi en mémoire nos connaissances acquises durant la journée. Autrement dit, il consolide les apprentissages récents. Évidemment, emmagasiner les connaissances est une activité qui pourrait se faire durant la journée. Mais le flot d'informations est tellement imposant que le système lymbique met une partie de l'information en mémoire tampon puis les réactive durant le sommeil paradoxal.

Roger Godbout : «Si on fait apprendre à un rat de laboratoire le bon passage à emprunter à travers un labyrinthe, son taux de sommeil paradoxal sera augmenté dans les heures qui suivent l'expérience. Il consolidera l'information, la codifiera pour mieux se rappeler du parcours. On s'est aperçu que plus la charge d'apprentissage est importante, plus le sommeil paradoxal arrive rapidement et est long.» À l'inverse, si on prive le rat de sommeil paradoxal avant d'apprendre une tâche complexe, il ne réussira pas à encoder correctement l'information.

On note le même phénomène chez l'humain. Les étudiants en immersion de langue seconde traversent une plus longue période de sommeil paradoxal pendant la phase d'apprentissage. Ils consolident le matériel appris durant la journée. Lorsque ces mêmes étudiants maîtrisent les rudiments de la langue, leur sommeil paradoxal revient à des proportions normales dans les nuits suivantes.

Les conséquences du manque de sommeil sur la santé
Valérie Mongrain est chercheuse au Centre d'étude du sommeil à l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. Elle s'est entres autres intéressée aux courts dormeurs, ceux qui ont besoin de moins de six heures par nuit. Ils sont extrêmement rares. En laboratoire, ceux qui se disent courts dormeurs vont en fait rallonger leur nuit si on les laisse faire. S'il y a peu de vrais courts dormeurs, plusieurs sont des courts dormeurs par nécessité. Dans les 40 dernières années, notre sommeil a raccourci de 2 heures. En 2000, 30 % des gens dorment moins de 6 heures. Et les études montrent que plus notre déficit de sommeil est grand, plus grande est notre «dette» de sommeil, plus longtemps il faut pour récupérer. Ces heures de sommeil dérobées rendent le corps plus fragile. Les adolescents sont le groupe le plus touché. Pourquoi? Ils subissent un délai de phase : ils réussissent à s'endormir après minuit, mais doivent se lever tôt le matin. Or, le manque de sommeil se répercute sur leur faculté de juger; c'est comme s'ils avaient un taux d'alcoolémie de 0,08. Ils réagissent en retard.

À la longue, le manque chronique de sommeil affecte l'hormone de l'appétit. Il augmente aussi la résistance à l'insuline et le taux de glucose dans le sang. Les études ont trouvé 50 % plus d'insuline dans le sang des faibles dormeurs, un facteur de risque important de diabète. Il y aurait donc un rapport entre le manque de sommeil et l'obésité.

Même avec une heure de sommeil en moins, on affecte le système immunitaire : celui-ci est inhibé et notre sensibilité aux infections augmente. Une étude a même établi un rapport entre le manque de sommeil et le risque de cancer du sein. On pourrait généraliser en disant que le déficit de sommeil exacerbe l'effet de vieillissement.

Notre société fabrique des insomniaques
L'anthropologue Bernard Arcand n'est pas surpris de voir autant de personnes souffrir d'insomnie. Notre société fabrique des excités, des agités. Les gens doivent donner leur 110 %; ils subissent une pression constante pour performer. La performance dans les activités est devenue l'étalon de mesure de leur grandeur, de leur valeur, de leur réussite. On comprend qu'à la fin de la journée, plusieurs soient incapables de décompresser, de quitter cette pression permanente du travail et passent des nuits blanches à s'inquiéter. Dormir est synonyme de gaspiller du temps; c'est manquer à son devoir. On n'a pas le droit de perdre son temps, il faut s'affairer. Pour réhabiliter le sommeil, il faut donc réhabiliter le plaisir de la lenteur, le plaisir de prendre son temps.