Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

La dépression et les hommes

Émission du 20 septembre 2007

Samuel Beaudry incarnait le modèle masculin idéal. Vu de l’extérieur, il exultait la joie de vivre. Dans la quarantaine, une carrière en plein essor, une femme et des enfants qui l’adoraient, le portrait de famille parfait. Avec Maryse Chartrand, sa conjointe, il décide en 2003 de tout quitter pour faire le tour du monde pendant un an avec ses enfants. Une aventure qu’ils devaient immortaliser dans un documentaire… inachevé. En dedans, une entaille creusait déjà la façade depuis un bon moment. Au point où au retour de voyage, la structure s’effondre et, sans crier gare, Samuel, dépressif, décide un jour de mourir.

Tous les hommes ne sont pas à l’abri de la dépression. Même si les temps ont changé, ils traînent toujours cette vieille carcasse associée à l’homme fort qui ne se plaint pas et reste stoïque dans la douleur. L’exemple de M. Beaudry incarne le visage insidieux de la dépression chez les hommes. Devant la souffrance, les signaux de détresse passent souvent inaperçus, écrasés derrière l’image stéréotypée du mâle en contrôle, fort et responsable. «Depuis toujours, les hommes se sentent tributaires du bien-être de leur famille, explique le psychiatre Brian Bexton. Ils répondent à un besoin psychologique et physiologique de pourvoyeur. À défaut d’y répondre adéquatement, ils ne se sentent plus utiles et deviennent plus sujets à la dépression.»

Signaux de détresse
Plutôt que de poursuivre l’idée première d’un documentaire sur leur périple autour du monde, Maryse Chartrand, conjointe de Samuel, a voulu consacrer son film Le voyage d’une vie à comprendre le suicide de son mari. «Tous les hommes ne sont pas à l’abri de la dépression, avance-t-elle. Même si les temps ont changé, ils traînent toujours cette vieille carcasse associée à l’homme fort qui ne se plaint pas et reste stoïque dans la douleur.» Pourtant, Samuel était ouvert, très moderne, il favorisait l’égalité des sexes et n’était surtout pas macho pour deux sous, explique Mme Chartrand. «Malgré tout, il continuait de traîner cette lourdeur-là.»

Cette lourdeur s’est transformée en dépression, la première fois qu’il a perdu son emploi. Un événement qui a ébranlé son rôle d’homme pourvoyeur et protecteur, rajoute sa femme. «Il pensait avoir failli à son rôle.» «Pour moi, une personne dépressive était apathique, broyait du noir et pleurait facilement, raconte Maryse Chartrand. Aujourd’hui, je me rends compte qu’à travers son intransigeance et ses moments d’impatience, mon mari luttait contre la dépression.» Normand Michaud a lui aussi sombré dans la dépression, marquée par les symptômes classiques. «Je n’avais plus le goût d’aller travailler, plus le goût de rien et je pleurais souvent», dit-il. Affronter ses propres faiblesses est devenu une montagne à franchir. «En tant qu’homme, tu ne crois pas en la possibilité de faire une dépression. J’ai toujours dit qu’un gars, ça ne peut pas vivre une dépression.»

Or, la réalité présente un tout autre visage. S’ils sont deux fois moins nombreux que les femmes à connaître la dépression, les hommes se suicident plus que leurs compagnes. Selon les plus récentes statistiques, près de 1 000 hommes sont passés à l’acte au Québec seulement en 2005, faisant de la Belle Province le troisième endroit au monde pour le plus grand nombre de suicides chez les hommes, toutes catégories d’âge confondues.

Refuser l’aide
Les hommes consultent très peu et ils le font quand ils n’ont plus le choix, avance le psychothérapeute et sociologue Claude Gendreau. «Ils vont alors privilégier un mode de consultation où la problématique est moins identifiée, comme le coaching, continue-t-il. Ce type d’approche, de plus en plus pratiquée aux États-Unis, s’apparente moins à une thérapie et les hommes ont moins honte d’en parler.»

 À l’égard de la santé mentale, explique le sociologue Germain Dulac, les hommes ont une sensibilité différente de celle des femmes quant à la perception des symptômes. «Ils ont de la difficulté à décoder leurs problèmes liés à la dépression. En plus, ils surévaluent leur capacité et leur propre état de santé, éléments nuisibles pour prévenir la maladie », soutient le spécialiste.Quand le diagnostic tombe, même la réaction est typiquement masculine. «Ils veulent une solution rapide à leur problème, affirme Germain Dulac. À cet effet, la médication représente une option intéressante pour eux. Sauf que pour être efficace, elle doit être combinée à une thérapie. En ce qui concerne cette démarche, les hommes deviennent plus réticents à s’investir.»

La guérison
La plupart des hommes attendront de toucher le fond du baril avant d’accepter leur condition. Comme l’explique Claude Gendreau, l’homme qui refuse de reconnaître la dépression va déployer beaucoup d’énergie pour fonctionner normalement et maintenir son image. «Mais, à un moment donné, il va toucher à ses réserves et là, le corps risque de lâcher.» L’apparition des symptômes physiques sera plus acceptable, poursuit le spécialiste, et sera perçue comme une fragilité temporaire.

C’est à partir de ce moment-là que, souvent, les hommes entreprennent sérieusement une démarche de guérison.Dans sa démarche, Normand Michaud a décidé de rompre avec les stéréotypes masculins en devenant une personne intègre, qualité essentielle pour lui. «J’ai appris à faire respecter mes valeurs, d’être intègre avec moi-même et de me dire les vraies affaires, confie-t-il. C’est encore plus difficile à mettre en pratique dans ce monde artificiel.» Le psychologue Claude Gendreau applaudit la démarche et met en relief l’importance d’un réseau de soutien constitué d’amis ou de personnes de l’entourage. « Les hommes doivent prendre soin d’eux, ne pas rester toujours pris dans le cadre de la performance et de la compétition et prennent plus le temps de vivre», conseille le spécialiste.

Devant le film de leur vie, Maryse Chartrand insiste pour dire aux hommes que la dépression est avant tout une maladie qui se soigne, et non un signe de faiblesse.

Ressources
Fondation des maladies mentales
http://www.fmm-mif.ca

Revivre
http://www.revivre.org 

Association québécoise de prévention du suicide
www.aqps.info