Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

La détresse des médecins

Émission du 22 novembre 2007

Le 13 juin dernier, le Dr Claude Rivard démissionnait de son poste de directeur de l’urgence de l’Hôpital Pierre-Boucher. «Je finissais mes quarts de travail et j’étais enragé à la fin». L’omnipraticien a dû faire un choix déchirant entre l’urgence où il pratiquait depuis douze ans et sa présence aux soins intensifs qu’il cumulait à sa clinique. «Quand on est épuisé et qu’on ne trouve pas de responsable, on devient alors en colère.» Sa démission était en fait une forme d’autoprotection pour éviter de tomber en dépression.

Au Québec, comme au Canada, la détresse des médecins est un sujet préoccupant. Selon l’Association médicale canadienne, 47 % des 19 000 médecins qui pratiquent au Québec vivent un niveau élevé de détresse psychologique ou souffrent d’épuisement professionnel.

La Dre Yolande Leduc, médecin de famille, accoucheuse et assistante chirurgicale à l’Hôpital Pierre-Boucher, a succombé au syndrome d’épuisement professionnel. En 1985, cette mère de jeunes enfants, divorcée, s’est résignée à prendre un congé sabbatique de six mois. Elle est finalement revenue au travail mais, selon elle, les choses n’ont pas changé. «Les conditions de travail empirent d’année en année depuis au moins dix à quinze ans et la pénurie de médecins et d’infirmières s’aggrave. Il y a beaucoup de découragement. On essaie des solutions, ça ne marche pas.»

«On est confronté à plus de demandes de soins et on n’a pas les moyens de les remplir», déplore le Dr Rivard. «Quand tu vois le patient qui paie pour ça, tu te demandes : pourquoi je fais ce métier-là?»

«Le genre d’appel qu’on peut avoir, par exemple, c’est un médecin qui est en plein travail, à son bureau, à recevoir des patients et qui craque. Sa salle d’attente est pleine et il n’est plus capable de voir de patients, explique la Dre Anne Magnan. L’an passé, 800 médecins ont appelé le Centre d’aide du programme. C’est 26 % de plus que l’année précédente.

La détresse peut frapper tout le monde, en clinique ou à l’hôpital, hommes et femmes. Les médecins dans la quarantaine, qui ont cinq à dix ans de résidence et dix ans de pratique dans le corps sont les plus touchés.

Leurs symptômes? De l’anxiété chronique, des dépressions, des problèmes de mémoire incapacitants, et l’alcoolisme dans 10 % des cas. Ils se protègent en devenant plus distants face à leurs patients, note la Dre Magnan. Plusieurs aussi n’hésitent pas à s’autotraiter en prenant des médicaments.

Pour en finir avec la souffrance, plusieurs d’entre eux se suicident. «La statistique touche surtout les hommes. En Occident, les médecins sont deux à trois fois plus nombreux que les hommes dans la population générale à se suicider. Pour les femmes médecins, c’est cinq à six fois plus», déplore la psychiatre Michelle Dumont. Chaque année, cent médecins la consultent dans le cadre du programme d’aide. «Il y a beaucoup plus de suicides déguisés chez les médecins que dans la population en général.»

Pour ce genre de métier, une sous-performance passe mal. «Les gens dans un avion n’accepteraient pas d’entendre le pilote dire “j’ai de la fièvre, je suis très fatigué. Mais ne vous inquiétez pas, on va se mettre sur le pilote automatique”, note le Dr Michel Vézina, co-auteur du livre La détresse des médecins : un appel au changement. «Les médecins présentent des états de faiblesse qui ne les rendent pas complètement capables d’utiliser leurs compétences et leur jugement clinique», poursuit-il.

Les pressions
L’Association médicale a mandaté le Dr Vézina pour mener une étude auprès de médecins en détresse. Leurs témoignages font ressortir les dysfonctions du système de santé.

La pénurie de médecins, de personnel infirmier et de lits dans le système tout entier se fait surtout sentir dans les urgences, souvent engorgées : «On nous envoie des patients de centre de soins de longue durée pour qu’on fasse des constats de décès», rapporte le Dr Rivard. À ces patients viennent s’ajouter tous ceux qui consultent pour une simple prescription de base, faute de pouvoir compter sur un médecin de famille.

Les médecins passent beaucoup de temps au téléphone, à tenter de trouver, par exemple, une place dans un hôpital pour un poupon, à convaincre un service d’accepter sa prescription de test, ou un collègue spécialiste d’examiner son patient. Des tâches qui auraient relevé de ma secrétaire, il y a quinze ans, se rappelle la Dre Leduc. «Maintenant, il faut que je le fasse moi-même. Même ma secrétaire n’obtiendra pas de rendez-vous rapide.»

«Souvent la population est portée à rendre les médecins imputables de cette problématique d’accessibilité aux soins, alors que sont des décisions politiques», explique la psychiatre Dumont. Cela ajoute à la pression qu’ils vivent. Autre cause de surcharge, les patients sont plus exigeants. «Ils arrivent dans notre bureau et ils ont passé la journée au complet à fouiller sur Internet au sujet de leur malaise. Les nouvelles de percées médicales sortent parfois dans la presse avant même que je le sache», note la Dre Leduc.

Le Dr Vézina dénonce le culte de l’excellence, de l’endurance et de l’infaillibilité qui prévaut en médecine. Mais ce qui a surpris cet ex-directeur de la Santé publique de Québec, c’est le manque d’entraide. «Si tu arrêtes à 16 h 30 pour aller chercher tes enfants à la garderie, tu es un mauvais médecin. Si tu as un problème de dépression et que tu veux en parler à un collègue, il va inconsciemment se fermer à ta souffrance. Il ne veut pas affronter ses propres souffrances. Il y a encore beaucoup de déni de la part des médecins face aux difficultés du métier.»

Le système de santé rend les médecins malades, concèdent la Dre Magnan et le Dr Vézina. Mais ceux-ci constatent que la détresse des médecins est criante dans tous les pays industrialisés, et ce, peu importe le mode qu’emprunte ce système.
«On forme encore les médecins à respecter les plus hauts standards, sauf qu’on est incapable de les atteindre», propose la Dre Magnan. «Les attentes des patients, des médecins, des ministères, des gestionnaires, de tout le monde sont probablement disproportionnées par rapport à nos capacités. Il faudra un débat de société : qu’est-ce qu’on peut se permettre? Tant qu’on ne remettra pas ça en place, on va continuer à faire souffrir autant les patients que la profession médicale.»

Le Dr Vézina voit toutefois une pointe d’optimisme: «Les jeunes médecins n’acceptent plus cet idéal d’endurance. Et les femmes médecins vont aussi peut-être forcer un changement dans la pratique.»

Ressources
Programme d’aide aux médecins du Québec
http://www.pamq.org/

(514) 397-0888 ou 1 800 387-4166.

La détresse des médecins : un appel au changement
Marie-France Maranda, Marc-André Gilbert, Louise Saint-Arnaud, Michel Vézina
Les Presses de l’Université Laval,
2006