Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Orthorexie et hyperphagie: la face cachée de l'assiette

Émission du 29 novembre 2007

«Je vais juste faire attention à ce que je mange». Valérie Forté, non-fumeuse depuis peu, s’était jurée de ne pas tomber dans le piège de la prise de poids. La jeune femme, qui n’avait pas de problème de poids, s’est mise à étudier attentivement la teneur en calories, en sucre, en gras, en fibres, en gluten et en vitamines de chaque aliment. Sa préoccupation légitime est rapidement devenue un problème. Elle souffre d’orthorexie, un trouble alimentaire caractérisé par l’obsession de ne rien consommer qui nuise à la santé.

Être orthorexique, en apparence, ça peut être très tendance et même très valorisé dans notre société, note Valérie. «Les gens ne savent pas à quel point ça peut devenir maladif. J’allais à l’épicerie tous les jours. Je pouvais lire et relire les étiquettes de façon compulsive, pour m’assurer que le produit que j’avais choisi était le meilleur, pour parfois finalement ressortir avec un pied de céleri!»

Manger, un trouble alimentaire?

Le Dr Howard Steiger est directeur du Programme des troubles de l’alimentation à l’Institut Douglas. Il reconnaît la parenté entre l’orthorexie, un syndrôme identifié en 1997 et qui toucherait un pour cent de la population au Québec, et les troubles alimentaires reconnus comme l’anorexie et la boulimie. «Ces maladies sont des obsessions intenses au sujet de l’alimentation, du contrôle du poids et de l’image corporelle. Elles sont si fortes que la première pensée d’une personne souffrant d’un tel trouble à son réveil touche la quantité de nourriture ingérée la veille, par exemple, ou l’intensité de l’exercice à faire pour se donner le droit de déjeuner. L’orthorexie et l’anorexie sont cousines. Elles génèrent tellement d’angoisse que la personne qui en souffre est portée à faire des gestes compulsifs pour la contrôler.»

Test de Bratman

Indices d'orthorexie

• Passez-vous plus de 3 heures par jour à penser à votre régime alimentaire ?
• Planifiez-vous vos repas plusieurs jours à l’avance ?
• La valeur nutritionnelle de votre repas est-elle à vos yeux plus importante que le plaisir de le déguster ?
• La qualité de votre vie s’est-elle dégradée, alors que la qualité de votre nourriture s’est améliorée ?
• Êtes-vous récemment devenu plus exigeant(e) avec vous-même ?
• Votre amour-propre est-il renforcé par votre volonté de manger sain ?
• Avez-vous renoncé à des aliments que vous aimiez au profit d’aliments «   sains»    ?
• Votre régime alimentaire gêne-t-il vos sorties, vous éloignant de votre famille et de vos amis ?
• Éprouvez-vous un sentiment de culpabilité dès que vous vous écartez de votre régime ?
• Vous sentez-vous en paix avec vous-même et pensez-vous bien vous contrôler lorsque vous mangez sain ?
 

Après la qualité, Valérie s’est mise à contrôler la quantité de nourriture qu’elle ingérait. Anxieuse de prendre du poids, elle sabrait de plus en plus dans ses portions et s’épuisait à compenser par de l’exercice intensif. Le sentiment de maîtriser son corps la grisait : «Je voulais voir jusqu’où je serais capable d’aller.» Mais ses virées quotidiennes de deux heures à l’épicerie, en solitaire, devenaient infernales. À la maison, elle composait son repas à partir d’une branche de céleri arrosée d’une vinaigrette sans gras. «J’avais une si faible estime personnelle. Je ne rêvais qu’à ressembler à une vedette et faire tourner les têtes.»

Puis un jour, le pèse-personne indique 98 livres. Un choc pour cette grande de cinq pieds sept pouces. Valérie recommence à manger, retrouvant les aliments interdits. «J’ai fait ma première crise de boulimie alors que je faisais du jogging pour perdre des calories, raconte-t-elle. On avait jeté à l’arrière d’un restaurant des sacs de plastique transparents remplis d’aliments. J’ai ouvert un sac et j’ai mangé. Tout de suite après, je suis allée me faire vomir. J’avais mangé des poubelles! Je l’ai refait plusieurs fois. En crise, tu dévores n’importe quoi dans un temps record. Tu peux manger des choses congelées, brûlées, avariées. C’est vraiment effrayant.»

Le Dr Steiger note que, malgré ses pertes de contrôle alimentaire, la personne boulimique tente, tout comme l’anorexique, de maintenir son poids. Quitte à se débarrasser des calories ingérées par des vomissements, l’exercice, les jeûnes ou les laxatifs. En sourdine, Valérie sentait grandir en elle la détresse psychologique. Je ressentais constamment l’envie de mourir, affirme-t-elle. «J’avais honte de moi. Je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à manger normalement.»  

Quand manger console : l’hyperphagie boulimique

Francine Doré s’est longtemps réfugiée le soir ou la nuit dans son garde-manger, «sa pièce» de la maison. Là, dans le secret le plus absolu, la mère de famille qui montrait un appétit d’oiseau le jour pouvait vider la nuit une quantité incroyable de nourriture en un temps record.

«Je compensais par la nourriture toutes les frustrations et les déceptions que j’avais vécues au cours de la journée, toutes les paroles méchantes qu’on m’avait dites, se rappelle-t-elle. Pour moi, manger était devenu l’équivalent de prendre un médicament contre une maladie.» Même avec un poids de 325 livres, Francine a toujours réussi à masquer sa maladie, prétextant son problème de glande thyroïde et la génétique familiale. Ainsi, l’hyperphagie boulimique, dont elle souffrait dès l’adolescence, a mené sa vie jusqu’à ce qu’un problème cardiaque la place devant un ultimatum en 2001.

La psychologue Pascale Lehoux, spécialisée en comportements alimentaires, déplore que les professionnels de la santé ne ciblent pas plus rapidement le problème d’hyperphagie, qui se cache probablement chez plusieurs personnes obèses et qui touche presque autant les hommes que les femmes. «Contrairement à la boulimie nerveuse, on ne remarque pas dans l’hyperphagie boulimique l’utilisation de méthodes compensatoires pour gérer la prise de poids. Et, à long terme, la personne peut développer les conséquences médicales de l’obésité, comme la maladie coronarienne, le diabète et les problèmes d’hypercholestérolémie.»

À chaque problème, son traitement

Une fois sa maladie identifiée, Francine Doré a entamé une thérapie de deux ans. Elle a revu ses comportements alimentaires afin de sentir à nouveau le signal de satiété. Elle a tenu un journal alimentaire et adopté la marche pour contrer ses crises, tout en réglant certains problèmes personnels.

Un trouble de l’alimentation n’a rien à avoir avec le manque de volonté, note la Dre Lehoux. «On a plutôt affaire à un véritable trouble de santé mentale qu’il faut traiter.»

Le Dr Steiger abonde dans le même sens. « Ces troubles sont causés par des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux. Nous subissons une pression sociale pour maintenir une taille mince et une apparence jeune. Cette pression favorise le développement des troubles de l’alimentation. Mais il faut considérer aussi les aspects psychologiques : la personne a-t-elle des problèmes d’estime de soi, des troubles de l’humeur, des traits de personnalité comme le perfectionnisme?  Finalement, les gens seront surpris d’apprendre que les troubles de l’alimentation comportent un facteur héréditaire. Celui-ci explique même jusqu’à 50 % de l’origine de ce trouble.» Aujourd’hui, c’est la fille de Francine Doré qui souffre d’anorexie.

Les traitements que propose l’Hôpital Douglas visent tous ces facteurs. On y offre des traitements supervisés 24 heures sur 24, jusqu’à des thérapies personnelles, familiales ou de groupes. 

Après une tentative de suicide et d’autres rechutes, Valérie Forté a trouvé une paix au fil des rencontres à l’hôpital Douglas : «C’est comme un nouveau départ. Je sais désormais quelles sont mes valeurs, ce que j’ai envie de donner de moi et de laisser comme image.» Elle a réappris à manger un repas normal. «Je suis fier d’annoncer que le médicament qu’on utilise le plus dans notre traitement est… la bouffe!», fait remarquer le Dr Steiger. L’objectif est de manger les aliments autrefois interdits, dans des portions dont on avait perdu la notion, avec un plaisir normal.

Le Dr Steiger laisse d’ailleurs un conseil : «Avant de parler à nos enfants de problèmes d’alimentation, il faut savoir réévaluer nos propres croyances et notre estime de soi. Et surtout, il faut leur enseigner à apprécier les êtres uniques qu’ils sont et à comprendre que les variations humaines sont beaucoup plus grandes que ne laissent croire les médias.»

Ressources
Association québécoise d’aide aux personnes souffrant d’anorexie nerveuse et de boulimie (ANEB Québec)
www.anebquebec.com

Institut universitaire en santé mentale Douglas

Clinique des troubles alimentaires BACA
www.cliniquebaca.com

Initiative Dove - Site commercial de la compagnie Dove
www.initiativevraiebeaute.ca