Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Sommes-nous tous dopés?

Émission du 24 janvier 2008

Accro à Facebook

«Demandez-vous quelles sont vos dépendances, et vous serez étonnés d’en découvrir plusieurs! Combien de fois on dit ‘ça me prend mon café, ça me prend mes cigarettes le matin?’ Dans mon entourage, plusieurs personnes en ont développé de toutes sortes, certaines plus nocives que d’autres.»

Vivre avec une dépendance, Andrée-Anne Le Blanc en sait quelque chose. Sa drogue à elle, c’était le site de réseautage social Facebook, dont la popularité explose depuis quelques mois. Pour participer, il faut s’inscrire et y mettre son profil en ligne. Une fois sur le site, on peut ensuite partager des photos, des vidéos, envoyer des courriels, prendre des rendez-vous, etc. C’est une façon de se créer un réseau virtuel d’amis avec qui on peut communiquer à toute heure du jour ou de la nuit. Et l’intérêt se trouve dans le fait que de nouvelles informations s’ajoutent constamment. «Dès que vous entrez sur le site, vos amis le savent tout de suite. Les utilisateurs s’envoient alors des messages, plusieurs fois par jour. J’allais donc les vérifier aussi souvent. Selon mes calculs, j’y consacrais en tout presque six heures par jour.»

Au plus fort de sa dépendance, elle ne pouvait plus voir un ordinateur sans s’arrêter et y passer 5, 10 ou15 minutes. Pour contenir ses pulsions, elle s’était même imposée une limite de temps. Mais de fil en aiguille, la limite était toujours plus repoussée. «J’avais quasiment le goût de me réveiller la nuit juste pour me mettre à jour.»

Pour le directeur général du centre Méta d’Âme, Guy-Pierre Lévesque, la dépendance a pris une forme plus grave. Marijuana, LSD, cocaïne, alcool et héroïne ont fait partie de sa vie pendant plus de 20 ans. «Je souhaitais obtenir une reconnaissance et plus de pouvoir tout en étant constamment à la recherche de sensations fortes.»

Dans leurs dépendances respectives, Guy-Pierre et Andrée-Anne se sentaient pris dans un engrenage. Ils avaient l’illusion de contrôler la situation, mais ce n’était pas le cas.

Pour la professeure au Département de psychologie à l’Université de Montréal, Louise Nadeau, la notion de dépendance s’accompagne toujours d’une perte de liberté.

Selon la spécialiste, même si les dépendances ont existé de tout temps, nous vivons dans une société d’abondance propice au développement de dépendances. «Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous sommes constamment sollicités par tout en trop : trop de calories pour nos besoins, trop d’ordinateurs pour ce qu’on devrait utiliser, trop d’accès au jeu, etc. En bref, nous vivons dans une situation de sollicitation perpétuelle pour acheter toutes sortes d’affaires, y compris l’accès à l’alcool autant qu’on veut à un prix dérisoire», explique-t-elle.

Qu’est-ce qu’une dépendance?

Le circuit neuronal de la récompense, situé dans le cerveau, est le principal responsable du développement d’une dépendance, explique le professeur à la Faculté de médecine de l’Université Laval, Claude Rouillard. Comment fonctionne ce circuit? L’explication est simple. C’est la sensation de plaisir générée par une activité destinée à la survie, comme se nourrir, par exemple, qui amène un être humain ou un animal à répéter ce geste tous les jours. Un principe qui s’applique aussi aux substances ou aux activités impliquées dans les dépendances. Ainsi, le jeu ou la consommation de cocaïne, par exemple, provoquent cette sensation de plaisir qui entraîne à son tour la libération de dopamine, à la base des dépendances, précise M. Rouillard.

Nous vivons dans une situation de sollicitation perpétuelle pour acheter toutes sortes d’affaires, y compris l’accès à l’alcool autant qu’on veut à un prix dérisoire

Dans le cerveau, c’est le cortex préfrontal qui contrôle nos comportements. Dans un cerveau normal, il y a un équilibre entre les obligations, les désirs et les besoins. Ce mécanisme est déréglé chez une personne dont le cerveau est plus disposé aux dépendances. C’est le cas pour les consommateurs de drogues, par exemple. «Chaque consommation s’enregistre dans notre cerveau. Quand celle-ci devient de plus en plus importante, le cerveau la considère comme un nouveau besoin. En conséquence, quand le cortex préfrontal doit faire un choix d’activités, il choisira la consommation de drogue, qu’il considérera comme étant une action indispensable à la survie. On en vient à développer une tolérance à cette dépendance, une tolérance qui nous oblige à augmenter la dose pour obtenir la même euphorie. Une attitude qui ne concerne pas seulement les drogues, mais autant les dépendances psychologiques.»

Les dépendances causent toutes sortes de réactions physiques. «Quand on est pris avec une dépendance, on est pris avec quelque chose qui nous manipule, comme une marionnette, avoue Andrée-Anne. On ressent toujours une agitation et une irritabilité quand on ne satisfait pas ses pulsions. Sans cette dépendance, on serait calme. Mais on est plongé constamment dans une période d’irritabilité qu’on n’arrive pas à satisfaire.» Selon elle, on peut aussi délaisser nos proches, nos obligations et notre travail, dans bien des cas.

Les facteurs de risque

Les personnes qui recherchent constamment les sensations fortes sont appelées des Sensation Seekers. Elles privilégient les activités excitantes et prennent des risques, explique Louise Nadeau, comme conduire vite, se planter une aiguille dans le bras, parier beaucoup d’argent aux courses ou aux jeux.

La dépendance découle justement de cette propension à rechercher des sensations extrêmes, explique le professeur Rouillard. C’est aussi une caractéristique commune des consommateurs de drogues. «S’ils ne se passent rien dans leur vie, ces gens-là sombrent rapidement dans la dépression, continue Mme Nadeau. Pour se sentir vivants, ils choisissent le risque comme dans un processus d’activation qui, malheureusement, entraîne un ensemble de problèmes.» Pour ceux-ci, la polytoxicomanie présente un danger réel. Quand une première dépendance s’installe, il devient alors plus facile d’en créer d’autres, parce qu’elles découlent du même processus, explique M. Rouillard.

Louise Nadeau parle des deux trajectoires possibles quand on prend des risques : l’une gagnante et l’autre perdante. Dans les stratégies gagnantes se trouvent les grands leaders, les découvreurs comme les hommes d’État, qui ont tous pris des risques importants. Le fondateur du Cirque du Soleil, Guy Laliberté, en est un bon exemple. Du côté des perdants, il y a ceux qui sombrent dans leur dépendance sans réussir à s’en sortir.

Comment s’en sortir?

Historiquement, la société punissait les individus qui dépassaient la norme, selon Louise Nadeau. De nos jours, la responsabilité d’adopter une stratégie d’autorégulation pour résister aux tentations qui se multiplient repose sur chacun de nous.

Un alcoolique sur deux finira par se sevrer de lui-même, continue la spécialiste. C’est aussi le cas de nombreux fumeurs. Par contre, certaines personnes ont réellement besoin d’aide.

Durant sa thérapie, Guy-Pierre s’en est aussi sorti en s’impliquant comme bénévole dans des centres d’aide. Ces activités ont remplacé la drogue pour lui redonner l’estime de lui-même et la reconnaissance des autres.

«Quand j’ai détruit ma page Facebook, je suis née de nouveau, révèle Andrée Anne Le Blanc. Ma créativité a alors explosé dans tous les sens. J’ai repris la trace de mon accomplissement personnel, en me recentrant sur mes propres projets», explique-t-elle enfin. Comme une gagnante.

Ressources
Méta d'Âme
www.metadame.org

Centre Dollard-Cormier, Institut universitaire sur les dépendances
www.centredollardcormier.qc.ca