Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Les difficultés des femmes immigrantes et de leurs enfants.

Émission du 28 février 2008

Beaucoup de femmes qui immigrent ici fuient les horreurs de la guerre et la misère et rêvent d’offrir une vie meilleure à leurs enfants. Le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal, accueille plusieurs de ces femmes venues de pays différents et qui ne parlent ni l’anglais ni le français. Le choc en est d’autant plus grand. Une fois arrivées, elles affrontent la solitude, la barrière de la langue et même la discrimination, sans compter l’ignorance des pratiques médicales, qui accentue leur détresse.

La situation s’aggrave encore lorsqu’elles arrivent enceintes. Différentes études ont démontré que ces femmes sont plus vulnérables à la dépression pendant leur grossesse et qu’elles risquent plus aussi de souffrir d’un post-partum. Pour cette population en particulier, le nombre de naissances par césarienne est plus élevé, comme les risques de donner naissance à des bébés de petits poids. Des conséquences liées entre autres au fait qu’elles manquent ici du soutien vital que peuvent procurer la famille et les proches.

CSPE – Le départ dans la vie des enfants

Le pédiatre social Gilles Julien est bien connu au Québec pour son combat dans le but d’améliorer la santé des enfants, particulièrement ceux de deux quartiers moins favorisés de Montréal, Hochelaga-Maisonneuve et Côte-des-Neiges.

En 2004, il fonde le Centre pour le service préventif à l’enfance (CSPE) de Côte-des-Neiges. C’est l’un des rares établissements de santé pédiatrique au Québec spécialisé dans l’accueil et les soins aux enfants immigrants. Sa mission : assurer le développement des enfants en bas âge afin de mieux les outiller pour commencer l’école. «On traite des problématiques diverses, particulièrement de développement, mais aussi les difficultés de langage, de communication, de socialisation, d’adaptation scolaire et d’apprentissage, explique-t-il. Dans la population immigrante, on compte un nombre important de réfugiés aux prises avec des séquelles traumatiques importantes.» Le meilleur exemple de la raison d’être du Centre, selon le Dr Julien, touche les enfants diagnostiqués avec un trouble envahissant du développement qui, sans l’intervention du CSPE, voyageraient d’hôpital en CLSC, faute de ressources de première ligne.

L’histoire de Veronica Lopez Garcia, dont les enfants ont bénéficié des services du CSPE, est typique. Le 17 septembre 2005, elle arrive avec ses trois enfants à Montréal. Elle fuit le Mexique pour protéger sa famille des violences de son mari. Elle n’a pu trouver d’aide chez elle, son ex-mari étant un homme très influent. Ses enfants sont très marqués par la violence qu’ils ont vécue. Au fardeau d’avoir été déracinée de son pays s’ajoutent les défis de l’adaptation et de l’intégration à une société dont elle ne connaît presque rien. Une situation intenable pour une femme seule, sans famille, sans amis et sans travail. «Mes enfants souffrent tous d’un problème différent, raconte Veronica. André est stressé, il pleure tout le temps. Dana est plutôt restée timide, elle ne parle pas beaucoup. Et Raoulio, il est resté marqué par la violence familiale» À la Maison Bleue, les enfants de Veronika participent à des ateliers. Pendant ce temps, elle apprend à connaître les autres mères. Ensemble, elles créent un réseau social ou s’échangent entre elles des trucs pour l’éducation de leurs enfants, entre autres. «Le Dr Julien nous a donné une autre façon de voir la vie», résume Veronika.

Raoulio, particulièrement, est révolté d’avoir été témoin ou victime de violence, d’avoir dû changer de pays et d’avoir été éloigné de son père, relate le Dr Julien. «Ce sont des épreuves très difficiles à vivre pour un enfant, continue-t-il. Au lieu de devenir dépressif, il a joué un rôle d’homme, de père ou de conjoint, en s’appropriant un rôle d’autorité.»

Dans un cas semblable, l’équipe du CSPE élabore un plan d’intervention fondé sur les besoins prioritaires et les forces de l’enfant. S’il connaît des difficultés à l’école, le CSPE veillera à le jumeler à un responsable à l’aide au devoir, par exemple. Si le besoin est d’ordre alimentaire, il sera pris en charge par un réseau proche de l’équipe du Dr Julien. «Si le besoin touche le logement, on va focaliser sur cette problématique. Il n’est pas rare de voir un parent seul avec ses enfants loger dans un appartement d’une seule pièce infesté de coquerelles. Notre intervention va donc permettre à la famille de se sortir des conditions qui sont pires parfois que celles du tiers-monde!»

Le centre travaille en collaboration avec les écoles du quartier à dépister précocement les problèmes d’apprentissage, dès l’âge de 4 ans. Certaines d’entre elles ont même accepté d’ouvrir le samedi et l’été pour aider les enfants à s’approprier leur école, pas uniquement au plan scolaire, mais aussi du côté sportif et artistique. «Toutes ces initiatives n’auraient pas vu le jour sans le CSPE, nous dit le Dr Julien. Ces enfants auraient ensuite été considérés avec des troubles de comportements et psychopathologiques, des étiquettes qu’on leur aurait collées beaucoup trop rapidement. La clé de notre réussite se trouve dans l’établissement d’une relation intégrée et intime entre notre équipe et la famille.»

La Maison Bleue
Les interventions du CSPE permettent d’attraper un enfant juste à temps et d’orienter son développement sur la bonne voie. Mais pour le Dr Julien, plus on agit rapidement, plus l’intervention sera significative. Les preuves scientifiques sont indéniables. «C’est sûr qu’elles sont efficaces pour les enfants de 2, 4 ou 5 ans. Mais si on peut influencer la période de grossesse et la première année de vie, là on est encore plus certains de nos résultats», explique Gilles Julien.

Au Québec, les femmes immigrantes représentent 9,9 % de la population. À Montréal seulement, 27 % de la population féminine est née à l’étranger. Un nombre important d’entre elles arrive au pays en âge d’avoir des enfants. Selon les statistiques du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, 37 % des immigrantes sont âgées entre 25 et 34 ans.

Il convainc la Dre Vania Jimenez, médecin de famille responsable du groupe de médecine familiale (GMF) Côte-des-Neiges, une amie, de créer un projet orienté dans ce sens. En mai 2007, la Maison Bleue voit le jour. Le projet est intégré au Groupe de médecine familiale du CLSC Côte-des-Neiges. Sous un même toit, on offre aux jeunes familles les plus vulnérables un suivi pré-natal et post-natal. La Maison Bleue rassemble une équipe multidisciplinaire composée d’une travailleuse sociale, d’une infirmière, d’un éducateur, d’un psychologue, d’un pédopsychiatre et de médecins.

«En intervenant tôt, nous voulons prévenir les problèmes de développement chez l’enfant. Nous savons maintenant que les connexions neuronales commencent déjà à s’établir dans le ventre de la mère. Faute d’intervention, différents problèmes prendront le relais, comme la dyslexie, les problèmes de langage, d’apprentissage et de comportement», explique Mme Jimenez.

La Maison Bleue accueillle principalement des femmes qui ont besoin d’aide et qui n’ont pas de réseau de soutien autour d’elles, par exemple des femmes monoparentales ou isolées socialement, des adolescentes enceintes, des femmes avec des problèmes liés aux drogues ou à l’alcool. Les femmes immigrantes comptent pour une bonne partie de la clientèle depuis le début.

Par exemple, une femme réfugiée qui, dans son parcours migratoire, avait subi un viol duquel elle est devenue enceinte a reçu de l’aide de la clinique. «Nous avons suivi sa grossesse, explique la Dre Jimenez. On connaît l’impact considérable sur le développement de l’enfant de l’attachement entre la mère et son enfant. On peut imaginer combien celui-ci aurait pu être précaire. L’équipe a réussi à développer un sentiment d’attachement entre cette mère et son bébé qu’elle adore aujourd’hui.»

On pourrait se demander si, dans l’état de notre système de santé actuel, on peut se payer le luxe d’une Maison Bleue qui ne peut aider que quelques femmes à la fois. Pour Vania Jimenez, la question soulève la notion d’efficacité en intervention médicale. «Dans une journée, si je rencontrais 50 femmes vulnérables, je changerais l’équivalent d’une virgule dans leurs vies par manque de temps. À la place, j’aime mieux me payer le luxe d’en voir 10 par jour et de constater les changements apportés dans leur vie.»

Ressources
Maison Bleue
http://maisonbleue.info/

CLSC Côte-des-Neiges

Centre pour le service préventif à l'enfance (CSPE) de la Côte-des-Neiges

Profil du Dr Gilles Julien, hébergé sur le site Éducation Robert Cadotte, spécialisé dans l'enseignement en milieu défavorisé