Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Maladie cardiaque et dépression

Émission du 23 octobre 2008

Grâce aux progrès de la médecine, on sauve aujourd’hui beaucoup de personnes ayant subi une maladie coronarienne. Mais pour certaines d’entre elles - de 10 à 20 %, selon les études – la réhabilitation peut s’avérer particulièrement difficile et se transformer en véritable dépression. Ce qui augmente de 2 à 3 fois le risque de récidive.

Un homme et une femme nous expliquent comment leur vie a basculé après leur opération, et des spécialistes de la santé cardiovasculaire apportent quelques réponses et solutions à ce phénomène encore méconnu.

«Je me suis souvent demandée si je ne me laisserais pas couler au fond de la piscine tant j’étais découragée», confie Sonia Blanchard, qui a souffert d’une grave dépression à la suite d’un infarctus il y a quelques années.

Elle, la femme d’action, qui avait géré des commerces toute sa vie, qui travaillait encore parfois des 10 et des 12 heures par jour, n’a plus été capable, du jour au lendemain, de faire son lit sans se sentir épuisée. Tout est devenu compliqué : prendre une douche, marcher quelques pas… Affaiblie par la maladie, Sonia Blanchard est «tombée dans l’inaction totale».

«Moi, la femme forte de l’Évangile, je n’ai jamais pensé que ça pouvait m’arriver, raconte-t-elle. Ça a été tout un choc. J’ai vécu un très grand deuil. Comme si j’étais tombée de très, très haut. J’étais complètement perdue; je sentais que je ne valais plus rien. Je me disais : ‘Je ne m’en sortirai jamais, c’est épouvantable’.»

À la suite d’un infarctus, le quotidien des patients est complètement bouleversé. Les activités régulières seront limitées pendant une période plus ou moins prolongée, selon l’état de santé du cœur. «En fait, c’est un peu un deuil de leur santé telle qu’ils la connaissaient auparavant auquel ils sont confrontés», explique Pascale Lehoux, psychologue, à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Qui plus est, la réhabilitation passe par des modifications majeures des habitudes de vie. Exercices, meilleure alimentation, gestion de son stress, prise de médicaments… Pas facile de changer après 40 ou 50 ans!

«Il y a tout un phénomène d’adaptation, reconnaît la psychologue. Et il faut les aider pour qu’ils puissent retrouver la volonté de faire des projets. Pour la plupart, aussi, c’est la première fois qu’ils sont confrontés à un gros problème de santé, à la mort, à cette réalité-là. Toute une panoplie de questions existentielles peuvent surgir : une remise en question de leur vie personnelle, de leur vie de couple, de leur vie professionnelle.»

Jacques Drouin, lui, a perdu tout intérêt pour la vie après son opération cardiaque. Ni triste, ni angoissé, tout simplement apathique. Une absence de plaisir à peu près totale. Un important symptôme de dépression, qu’il n’a pas su reconnaître comme tel, bien qu’il soit lui-même psychiatre. «Je suis un cordonnier mal chaussé!, admet-il avec un sourire en coin. Qu’est-ce que vous voulez, ça été ma réalité. Depuis, je la partage avec les autres pour qu’on comprenne à quel point il faut faire attention; il faut demander aux gens autour de nous de nous avertir s’il y a quelque chose qui se passe.»

De deux à trois fois plus de risque de récidive
«L’entourage peut jouer un rôle important au niveau du dépistage des symptômes dépressifs chez ceux qui souffrent de maladies cardiaques, affirme Pascale Lehoux. Ils peuvent encourager le patient à aller chercher de l’aide, l’accompagner dans sa démarche et lui offrir aussi un environnement où ils ne se sentent pas jugés. Parce qu’on sait que plusieurs patients ont tendance à être très sensibles au jugement des autres.»

Le rôle des parents et amis est d’autant plus essentiel que, règle générale, aucun dépistage n’est effectué en centre hospitalier et le suivi post-opératoire est souvent très limité. Le patient voit son cardiologue aux 3-4 mois et, en l’absence d’un médecin de famille, il sera donc laissé à lui-même. Il faut dire que les liens entre maladie cardiaque et dépression commencent tout juste à être pris en compte par les praticiens de la santé.

«Jusqu’à tout récemment, les cardiologues étaient assez sceptiques quant au rôle des facteurs psychologiques sur le risque d’infarctus ou l’évolution après l’infarctus, remarque Martin Juneau, cardiologue à l’Institut de cardiologie de Montréal.

Bien sûr, le clinicien voyait que son patient était déprimé, et qu’il allait moins bien. Mais en général, les facteurs psychologiques, c’était vu comme un facteur très mineur.» Aujourd’hui, les données scientifiques sont claires : la dépression augmente de 2 à 3 fois le risque de récidive chez les patients cardiaques. D’où l’importance du dépistage et d’un suivi psychologique.

Du cœur au cerveau

De 10 à 20 % des personnes ayant subi un infarctus sont susceptibles de souffrir d’une dépression. Bien sûr, l’événement lui-même constitue un choc, et il entraîne obligatoirement des modifications majeures des habitudes de vie. En soit, ces facteurs sont suffisants pour expliquer l’augmentation de la détresse psychologique. La science tend cependant à démontrer que des facteurs physiologiques pourraient également contribuer au développement de la dépression.

François Lespérance, chef du département de psychiatrie du CHUM (Hôpital Notre-Dame), explique l’une des hypothèses actuelles : «Il se produit une réaction inflammatoire lorsque le cœur, ou les vaisseaux qui transportent le sang au cœur, sont touchés. Des substances sont alors sécrétées pour amener le corps à se défendre contre quelque chose. Ces substances-là passent dans le cerveau et influencent le comportement. Certaines personnes sembleraient très sensibles à ces substances et développeraient des symptômes qui ressemblent à la dépression.»

Or, lorsqu’on est déprimé ou anxieux, on vit en état d’alerte : on sécrète des substances qui ne sont pas très bonnes pour le cœur, et le cœur bat un peu plus vite. Trop de stress, trop d’adrénaline dans le corps augmente donc le risque de récidive.

Pour mieux comprendre : des rats dépressifs
À l’Hôpital Sacré-Cœur de Montréal, l’équipe de recherche de Guy Rousseau tente de mieux comprendre les mécanismes biologiques qui peuvent entraîner une dépression à la suite d’un infarctus.

L’équipe a comparé le comportement de rats en bonne santé à celui de rats ayant subi un infarctus en leur offrant le choix entre deux types d’eau : une eau plate et une eau sucrée. L’eau sucrée, pour ces animaux, est une source de plaisir. Or la diminution du plaisir est l’un des symptômes de la dépression.

Les chercheurs ont ensuite mesuré les quantités respectives d’eau ordinaire et d’eau sucrée bue par chacun des rats pendant 5 jours. Résultat : le rat «cardiaque» buvait, en général, beaucoup moins d’eau sucrée que le rat normal. Le rat dépressif présente aussi une modification physiologique importante : une mort des cellules dans le cerveau. Ce «suicide cellulaire» se produirait très rapidement, dans les 3 à 4 jours qui suivent l’infarctus du myocarde.

Pour prévenir la dépression, et donc le risque de récidive d’infarctus, la prise d’un antidépresseur dans les jours suivant l’incident pourrait donc devenir une approche privilégiée.

S’il existe un lien clair entre infarctus et dépression, il est tout aussi vrai de dire que la majorité des personnes ayant subi un infarctus ne souffriront pas d’une grave détresse psychologique. «La grande majorité des patients, qu’ils soient déprimés ou non, vont très bien après un infarctus, affirme le Dr Lespérance. Le pronostic est excellent; les traitements médicaux ont beaucoup amélioré le taux de survie des gens aux prises avec une maladie cardiaque.»

De même, une dépression diagnostiquée et bien traitée demeure le moyen privilégié pour assurer la survie des malades cardiaques, parallèlement, bien sûr, à un meilleur mode de vie.

«Moi je veux vivre jusqu’à 100 ans, et beaucoup plus, clame Sonia Blanchard. Pour l’instant, je suis en train de travailler pour me refaire une santé. Une grosse, grosse, grosse job!»

Ressources
Le Centre de médecine préventive et d'activité physique de l'Institut de cardiologie de Montréal (Centre ÉPIC)

Fondation des maladies du coeur
www.fmcoeur.com

Association ACTIFS, associée à l'Hôpital Sacré-Coeur de Montréal