Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Le travail de nuit et la santé

Émission du 13 novembre 2008

Infirmières, pompiers, policiers… Traditionnellement, plusieurs personnes doivent travailler de nuit à cause de la nature même de leur métier. Aujourd’hui, compétitivité oblige, toute une cohorte de travailleurs issus du secteur des services se joignent à eux : des hommes d’affaires qui transigent avec l’Asie à 2 heures du matin, des journalistes à l’information continue, des caissiers dans des commerces ouverts jour et nuit.

Le travail de nuit a un prix beaucoup plus élevé que la prime en argent qui y est parfois associée : une vie sociale chamboulée mais aussi des effets souvent dramatiques sur la santé : troubles du sommeil et de l’humeur, risque accru de d’hypercholestérolémie et de maladies cardiovasculaires, perte de vigilance et accident de la route…

«Travailler de nuit est un choix que l’on fait pour toutes sortes de raisons, témoigne Pierre Bouthillier, recherchiste pour une chaîne d’information continue/à RDI - est-ce o.k. si on nomme?. Moi, c’est un mélange de plusieurs facteurs, dont l’équipe. J’aime l’ambiance qui règne; il n’y a pas de brouhaha, ni de patrons. On est livré à nous-mêmes, on est responsable et libre à la fois. C’est une sensation unique qu’on ne retrouve pas dans tous les milieux de travail.»

Père de deux jeunes enfants, Pierre Bouthillier pense également que cet horaire lui permet d’être très présent auprès d’eux, même s’il n’est pas là à leur réveil pendant la semaine. «Les enfants sont toujours à leur meilleur très tôt le matin. Ils ont bien dormi, ils sont de bonne humeur, ils sautent dans notre lit! Je ne participe pas à cette tranche de vie agréable. Mais je suis là quand ils reviennent de l’école… Ce ne sont pas tous les parents qui peuvent en dire autant!»

Le travail de nuit a, bien sûr, des répercussions sur la vie de couple, dont la vie sexuelle et la vie sociale. Pierre trouve tout de même le temps de jouer de la musique en semi-professionnel, une question de santé mentale pour lui, quitte à rogner encore un peu sur ses précieuses heures de sommeil. Au quotidien, plus souvent qu’autrement, il carbure au café pour se maintenir en état d’éveil, ce qui entraîne des brûlures d’estomac et une consommation presque indécente de Rollaids… S’il trouve bien des avantages pratiques au travail de nuit, Pierre Bouthillier concède néanmoins ressentir irritabilité et fatigue de façon chronique. «J’ai une espèce d’impression de fatigue perpétuelle. Je me souviens m’être déjà dit : ‘Je suis en forme aujourd’hui, c’est fantastique!’Je m’en souviens parce que c’était exceptionnel!»

«Nous sommes des animaux diurnes, explique Marie Dumont, chercheure à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. Notre horloge biologique nous ‘organise’ pour qu’on soit actif durant le jour, puis inactif durant la nuit. Lorsqu’on souffre de décalage horaire, on a de la difficulté à dormir correctement, on est fatigué et on a l’estomac à l’envers. Après un ou deux jours, tout rentre dans l’ordre parce que notre horloge biologique s’est ajustée. Pour le travailleur de nuit, l’horloge biologique ne s’ajuste pas. C’est comme s’il était continuellement en décalage horaire.»

Horloge biologique et mélatonine
Située au centre du cerveau, l’horloge biologique joue le rôle d’un chef d’orchestre pour tous les rythmes du corps sur une période de 24 heures. C’est elle, par exemple, qui envoie un signal dans la soirée pour préparer graduellement l’organisme au repos de la nuit. Son messager? La mélatonine, une hormone qui facilite la relaxation, l’endormissement et le sommeil.

La mélatonine est particulièrement «sensible» à la lumière. Si on est exposé à la lumière durant la nuit, on sécrète moins de mélatonine, voire plus du tout. Les travailleurs de nuit souffrent donc, d’une certaine façon, d’un «déficit» en mélatonine.

Puissant anti-oxydant, la mélatonine a aussi des propriétés qui protègent contre le cancer. Et c’est pourquoi certains chercheurs jonglent avec l’hypothèse que le travail de nuit pourrait présenter un risque accru de certains cancers, notamment les cancers du sein et de la prostate. Mais il est également vrai que le travail de nuit perturbe toutes les fonctions de l’organisme, créant différents «stress physiologiques» et autant de facteurs de risque. Bref, beaucoup de recherches restent à faire avant de clarifier cette question.

De l’usine à l’épicerie jour et nuit
Dans la très grande majorité des cas, les travailleurs de nuit éprouveront un jour au l’autre des problèmes de santé : troubles du sommeil et de l’humeur, risque accru d’hypercholestérolémie et de maladies cardiovasculaires, perte de vigilance et accidents de la route…

«Les études démontrent qu’il y a une diminution de 5 % de l’espérance de vie des gens qui travaillent de nuit comparativement aux gens qui travaillent selon un horaire régulier», affirme Angelo Soares, sociologue et professeur en comportement organisationnel à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal.

Comment en est-on arrivé là? Auparavant, le travail de nuit était surtout dicté par des questions «techniques» : pour amortir le coût de la machinerie, on devait faire fonctionner l’usine toute la nuit; pour sauver des vies, on devait envoyer pompiers, policiers et ambulanciers…

Aujourd’hui, le travail de nuit ou le travail «posté», c'est-à-dire des quarts de travail selon des horaires changeants (jour, soir ou nuit, selon la semaine) est une réalité liée à la productivité des entreprises, à la mentalité «just in time» et «ouvert 24 h sur 24», le tout parfois associé à une compensation salariale.

«Les primes de nuit introduisent le concept qu’on peut vendre notre santé en prestations», s’insurge Angelo Soares. «Une espèce de cercle vicieux s’installe, considère Marie Dumont. Comme il y a de plus en plus de gens qui travaillent de nuit, ils ont besoin de plus en plus de services… Donc il y a des dépanneurs, des épiceries, des pharmacies ouverts toute la nuit, même des centres sportifs! Ça fait encore plus de gens qui travaillent de nuit. Il y a peut-être une question de société à se poser.»

Travail de nuit : jusqu’à en mourir?
Alexandre Montambault, avocat dans la trentaine, a modifié radicalement son mode de vie et abandonné complètement le travail de nuit. Juste avant qu’il ne soit trop tard. Entre la présence à la Cour, le traitement des dossiers, les rencontres avec les clients et les appels de nuit du poste de police, il ne lui restait que bien peu de temps pour dormir, relaxer, manger sainement et s’oxygéner. Ajoutez à ce rythme de vie un historique familial d’hypercholestérolémie, et vous obtenez une combinaison gagnante à la loterie des maladies cardiovasculaires…

«Le problème s’est révélé lorsque j’ai été voir mon médecin, raconte l’avocat. Il a regardé les taux de cholestérol et de triglycéride et il m’a dit : M. Montambault, vous battez des records. Vous êtes à l’étape où on va rédiger votre certificat de décès. Il ne restera que la date à ajouter.»

Le cas d’Alexandre Montambault est évidemment extrême, mais le risque accru d’hypercholestérolémie chez les travailleurs de nuit a été démontré par de nombreuses études. Les nutriments ne sont pas aussi bien métabolisés pendant la nuit, ce qui a notamment pour effet de faire grimper en flèche le taux de cholestérol.

«Mal manger, ne pas faire d’exercice et fumer augmente les risques de maladies cardiovasculaires, rappelle Marie Dumont. Mais pour quelqu’un qui travaille de nuit, les risques sont multipliés. Il doit presque mener une vie de sainteté pour rester en santé le plus longtemps possible.»

Les recherches indiquent aussi clairement un lien entre les accidents de la route et le travail de nuit. Marie Dumont cite une étude ayant porté sur les infirmières de nuit qui démontrait que 90 % d’entre elles avaient eu, ou failli avoir, un accident après avoir fini leur quart de travail au cours de l’année précédente.

Alexandre Montambault se rappelle s’être carrément endormi au volant. Pierre Bouthillier raconte l’effort extraordinaire à fournir pour conserver sa vigilance après une «nuit» de travail : «Tu as l’impression que les lignes pointillées au milieu deviennent une ligne continue. Comme une espèce de vision en tunnel. Tu commences à t’endormir… Est-ce que tu t’arrêtes sur le bord de la route? Est-ce que tu continues? Je mets de la musique au maximum, je mets la climatisation au maximum. Il doit faire près de zéro dans la voiture. Même l’hiver, je mets parfois la climatisation!»

La climatisation fait partie de l’arsenal de tout bon travailleur de nuit. Elle sert aussi à favoriser le sommeil lors des chaudes journées de juillet, une véritable question de survie, au même titre qu’une saine alimentation, de l’exercice… et le débranchement du téléphone. Mais ces stratégies d’adaptation, toutes bonnes qu’elles soient, ne feront jamais de l’être humain un animal nocturne...

«À 50 ans, est-ce que je vais encore faire ça?, se questionne Pierre Bouthillier. Est-ce que je vais encore être capable de faire ça? Il est possible que je fasse encore ça dans 5 ou 10 ans, mais si l’opportunité de faire quelque chose qui me passionnerait autant dans un horaire normal se présentait… bien, je pense que je la prendrais.»

L’Europe légifère : un exemple à suivre?
On estime que jusqu’à 20 % des travailleurs des pays industrialisés ont des horaires de nuit. Plusieurs pays ont adopté des mesures pour protéger la santé des travailleurs de nuit. En Norvège et en Suède, par exemple, certaines conventions limitent le travail de nuit à trois jours par semaine. L’Union européenne a aussi adopté des législations qui obligent les entreprises à prévoir des mesures destinées à améliorer les conditions de travail et à faciliter la conciliation travail-famille, dont une meilleure souplesse d’horaires.