Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Doit-on avoir peur des antidépresseurs?

Émission du 8 janvier 2009

La consommation d’antidépresseurs a plus que doublé depuis dix ans au Québec. Ce sont aujourd’hui les médicaments les plus vendus en Amérique du Nord. Faut-il parler de surconsommation? De plus en plus de spécialistes s’interrogent. À l’inverse, il faut préciser que plusieurs personnes ne fonctionneraient tout simplement pas sans cette médication. Et qu’il est parfois difficile de les convaincre de suivre ce traitement.

Les antidépresseurs font peur. Peur de la dépendance, peur des effets secondaires, peur de devenir une personne différente…

«Un beau matin, j’étais au travail, j’ai senti que tout allait exploser si je ne changeais pas mon rythme de vie», témoigne Hugues Saint-Louis, monteur dans le milieu de la télévision. «Ce que je vivais à ce moment-là, c’était une séparation, la maladie de ma fille, le stress du boulot… Je suivais déjà une thérapie, et mon psychologue m’avait averti que j’allais sombrer dans la dépression.»

Pourtant, Hugues s’obstinait : pas d’antidépresseurs. «Je n’étais pas très chaud à l’idée de devoir en prendre, d’être esclave de la médication», confie-t-il. Il explore diverses avenues, dont celles de la prise d’oméga-3. Mais Hugues s’enfonce de plus en plus dans la noirceur : il travaille beaucoup, mange et dort peu… Il perdra 40 livres avant de se rendre à l’évidence. Les antidépresseurs l’ont remis sur pied, avec le soutien de son médecin de famille et de son psychologue.

Comme bien d’autres, Hugues a attendu longtemps avant d’accepter le traitement, ce qui a aggravé sa maladie. Faudrait-il recourir à la médication dès l’apparition des premiers symptômes de dépression? Quand est-il assez tôt, mais pas trop tard? Nancy Légaré, pharmacienne en santé mentale, explique : «Si quelqu’un vit un deuil important, à la suite d’une séparation, par exemple, il est tout à fait normal d’avoir plus de difficultés à fonctionner pendant un certain temps, d’être plus triste, d’avoir de la difficulté à dormir et à manger. Mais si ces symptômes-là perdurent et font en sorte que la personne ne peut plus fonctionner au quotidien, alors on doit penser aux antidépresseurs pour éviter que ce deuil soit compliqué par une dépression sévère.»

La peur des effets secondaires

Beaucoup de personnes craignent les effets secondaires des antidépresseurs. Nausées, problèmes intestinaux, maux de tête, anxiété et insomnie ont cependant tendance à disparaître, du moins à s’amenuiser quelques semaines après le début du traitement. Jusqu’à un patient sur trois peut aussi éprouver des problèmes de libido, voire d’impuissance, lesquels peuvent aussi se résorber avec le temps. Dans certains cas, on devra arrêter la médication ou ajouter un deuxième traitement pour contrer cet effet secondaire.

Il faut aussi savoir que les antidépresseurs ne causent pas de dépendance. Comme leur effet sur l’organisme n’est pas immédiat (de 2 à 3 semaines), la personne ne ressent donc pas le «besoin» d’en prendre. Mais que ressent-elle, alors? Continue-t-elle, justement, à ressentir? C’est LA question que se posait Marie-Élaine Dubois, et qui l’a poussée à explorer différentes avenues en médecine alternative avant de résoudre à prendre des antidépresseurs. «Je craignais de perdre le contact, de ne plus ressentir, de ne plus me sentir vivante! J’avais peur de perdre le peu de moi qui me restait.»

«Les antidépresseurs agissent au niveau des neurotransmetteurs, les substances qui permettent aux cellules du cerveau de communiquer entre elles. Ils visent à rétablir ce qui est déficitaire », clarifie le Dr Jean Leblanc, psychiatre à Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.

En suivant son traitement, Marie-Élaine s’est bien rendu compte qu’elle n’avait pas changé de personnalité, bien qu’elle ait ressenti les choses avec un peu moins d’intensité… «Le médicament peut aider à contrôler un petit peu les humeurs, et faire en sorte que je ne sombre pas complètement. Mais ce n’est pas lui qui va me prendre dans ses bras quand j’ai de la peine!»

Le sevrage de l’antidépresseur s’accompagne cependant de quelques précautions. Il doit être graduel et s’étendre sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois, à défaut de quoi il pourrait provoquer d’importants effets secondaires. Marie-Élaine Dubois a étalé ce sevrage sur six mois et constate une plus grande émotivité. «Je suis sensible, je pleure beaucoup, pour un oui, pour un non. Je ne crois pas que ce soit négatif. Au contraire, il y a comme une joie de retrouver cet espace de sensibilité.»

L’intolérance à la souffrance?

Si la consommation d’antidépresseurs a beaucoup augmenté au cours des dernières années, c’est notamment parce que la médecine a reconnu l’importance de traiter la dépression, une maladie dont les effets peuvent être dévastateurs, individuellement et socialement. Les données scientifiques démontrent aussi clairement qu’un traitement combinant antidépresseurs et psychothérapie est efficace contre la dépression modérée à sévère (pour traiter la dépression légère, l’une ou l’autre des méthodes suffisent et sont aussi efficaces l’une que l’autre).

En 2007, la Régie de l’assurance maladie du Québec a remboursé 5,9 millions d’ordonnances d’antidépresseurs, pour un montant de 115 millions de dollars. Un chiffre qui ne tient pas compte des remboursements par les assurances privées. La vague ne touche pas uniquement le Québec et l’Amérique du Nord, mais tout le monde occidental.

Dans la Revue psychologie de septembre 2008, quinze médecins français de renom ont signé une déclaration contre l’abus d’antidépresseurs, un phénomène qu’ils qualifient de «surmédicalisation du mal-être».

Faisons-nous face à un problème médical ou… social? «Les antidépresseurs sont devenus une sorte de panacée, considère Johanne Collin, sociologue de la santé à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal. Mais il est très difficile de distinguer la détresse sociale de l’inconfort psychique de la dépression, de mettre la barre entre ‘le Normal’ et ‘le Pathologique’. Quand doit-on intervenir? Il y a toute une zone grise, un flou. Le problème est de déterminer clairement où se situe cette frontière entre le ‘Social’ et le ‘Médical’.»

Face à la consommation exponentielle d’antidépresseurs en Occident, plusieurs questions méritent d’être posées. Est-ce la personne qui est malade ou notre société? Sommes-nous devenus impatients et intolérants face à la souffrance, à la fois individuellement et collectivement?

Les antidépresseurs, si efficaces soient-ils, peuvent-ils redonner un sens à notre vie? «On va finir par frapper un mur, pense Johanne Collin. Et arriver à une sorte de paroxysme. Il faudra alors se recentrer sur de nouvelles valeurs, prendre une distance par rapport à toute la place que prennent les médicaments dans nos vies si on veut continuer dans cette humanité. Sinon, on va devenir des robots.»

Le diagnostic de la dépression

Le médecin doit se baser sur une série de critères avant de donner une prescription d’antidépresseurs, des critères spécifiques et des critères non spécifiques. Le patient doit présenter au moins cinq de ces critères, dont au moins deux spécifiques, comme une altération de l’image de soi, une humeur dépressive ou des idées suicidaires. Les symptômes non spécifiques sont, par exemple, la fatigue chronique, le manque d’appétit et les troubles de sommeil.

Reconnaître la dépression vraie

Le DSM-IV, la bible des psychiatres, pose neuf critères diagnostiques permettant de repérer la dépression, dont quatre spécifiques. D'autres symptômes sont communs à d'autres troubles psychiques ou à certaines maladies physiques.

Critères spécifiques


  • Humeur dépressive, qui se manifeste par la disparition de l'envie d'agir, une sensation de ralentissement de la pensée et des gestes et un pessimisme extrême.

  • Perte d'intérêt pour le monde, les autres, repli sur soi.

  • Altération de l'image de soi, sentiment d'indignité, d'infériorité, parfois accompagné d'un sentiment de culpabilité injustifié.

  • Idées de suicide, pensées obsédantes tournant autour de la mort.

Autres critères

  • Troubles du sommeil.
  • Incapacité à accomplir les gestes habituels ou, à l'inverse, agitation permanente.
  • Troubles de l'appétit.
  • Difficultés à se concentrer.
  • Fatigue chronique.

Pour poser le diagnostic de dépression, la présence de cinq critères, dont deux spécifiques, est nécessaire. Ce tableau clinique peut paraître familier car nous avons tous, ou presque, souffert de quelques-uns de ces symptômes. Mais tout est question d'intensité et de durée: plus la souffrance est aiguë et se prolonge, plus il devient pertinent de penser à une dépression.

Source: Psychologie Magazine, septembre 2008

Ressources

Regroupement des ressources alternatives en santé mentale
http://www.rrasmq.com

Au Québec, il y a 120 ressources alternatives en santé mentale parrainées par le ministère de la Santé. On peut y obtenir de l’aide très concrète, par exemple si on éprouve des effets secondaires ou qu’on a des problèmes de sevrage associés à la médication.