Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

La déprime des soignants

Émission du 5 février 2009

SOIGNER LA DÉTRESSE HUMAINE

Psychologues, intervenants en santé mentale, travailleurs communautaires… Pour ceux dont le métier est d’aider les autres, le «stress de compassion», ce sentiment d’impuissance face à la détresse humaine, devient parfois si intense qu’il conduit à l’épuisement. Voici l’histoire bouleversante de certains d’entre eux.

«Je me souviens d’un petit garçon qui m’avait confié : ‘Tu sais, mon père a arrêté de battre ma mère!’ Alors je lui dis : ‘Mon Dieu, c’est une bonne nouvelle!’ Il me répond : ‘Oui, il a vraiment arrêté! Même quand elle le mérite, il ne la frappe plus!’ Tu entends ça, et tu te dis ‘Aïe, Aïe, Aïe!’», raconte Josée L’Italien, ex-psychologue à la Commission scolaire de Montréal.

«Certains enfants arrivaient de pays en guerre, et me racontaient des horreurs, comme voir des soldats jouer au soccer avec la tête de quelqu’un qu’ils connaissaient… Tout le monde avait sa petite histoire, des histoires très chargées, très intenses, qui s’accumulaient à l’intérieur de moi au fil du temps. C’est là que j’ai commencé à trouver que c’était trop; je considérais que je n’arrivais pas à remplir mon mandat de façon efficace.»

Après un arrêt de travail pour épuisement professionnel, Josée entreprend un important virage de carrière : elle enseigne maintenant la psychologie au cégep, et n’a jamais regretté son choix.

Pierre Carrier, directeur du centre NAHA pour itinérants, alcooliques et toxicomanes, porte lui aussi son lot d’histoires d’horreurs. «Certains ont tué leur femme, leur voisin. Dans un bar, il y a eu une bataille : paf, un coup de poing, et le gars est mal tombé….Certains ont fait de la prison. C’est heavy là…»

Et pourtant, Pierre Carrier en a vu d’aures; il fait partie de ces rescapés, ces ex-quelque chose qui ont choisi de donner aux autres après s’en être sorti. «Je n’ai pas de diplôme de psychologue ni de psychiatre, mais j’ai tout un vécu. Et je comprends beaucoup de choses. Moi, je ne donne jamais de conseils à personne. Je suggère : ‘Regarde si ça fait ton affaire. Essaye-le. Moi, je l’ai essayé, et ça a fonctionné’».

«Chaque personne, dans sa vie, côtoie la détresse, et on ne peut l’éviter, explique le Dr Brian Bexton, président de l’Association des médecins psychiatres du Québec. Ce qui est spécifique, en santé mentale, c’est qu’on aborde directement ce sujet-là. On ne s’éloigne pas du problème; on s’en approche.»

Un processus insidieux
«Plus on est exposé à la détresse humaine ou à des horreurs, à des choses qui sont difficiles à entendre, plus il risque d’y avoir un impact sur l’intervenant, précise Marie Hélène St-Hilaire, psychologue au Centre d’éducation en psychologie. Il y a un phénomène cumulatif, une fatigue de compassion. Une espèce de surexposition à la détresse humaine.

«Les symptômes se sont installés de façon insidieuse, témoigne Josée L’Italien. Au début, c’était plus comme une espèce de fatigue. J’étais vraiment fatiguée, je me sentais toujours fatiguée. Je dormais mal et puis, à un certain moment, je me suis rendue compte que j’étais devenue très fragile et très sensible. Je me rappelle pleurer dans mon auto en me rendant travailler. Je me disais : ‘Je peux pas croire que je vais encore, encore, vivre ça ce matin’».

Peu de temps après, Josée rencontre son médecin pour un suivi de grossesse, fond en larmes devant lui et le quitte avec une ordonnance d’arrêt de travail. «Je l’ai pris, mais je l’ai gardée dans ma poche. Je me disais que j’allais être correcte, que ce n’était qu’une faiblesse passagère. Et puis, à un moment, j’ai perdu connaissance dans mon bureau. Je me suis relevée et j’ai vraiment senti que c’était fini, que je n’étais plus capable.»

Pierre Carrier s’est lui aussi écroulé dans son bureau, après avoir essayé de tenir le coup pendant une période particulièrement difficile. «À partir de là, je n’ai plus été capable de remonter. Les gens me parlaient de n’importe quoi, je partais à pleurer. J’essayais d’aider quelqu’un et je vivais plus que lui ce qu’il me racontait.»

Cet hiver-là, pour le seul mois de janvier, Pierre avait dû mettre 17 gars à la rue parce qu’ils continuaient à consommer au Centre. «C’est pas facile de mettre un gars dehors parce que tu sais dans quoi il s’en va. Ça me faisait mal. Ça m’a toujours fait mal mettre un gars dehors. Et ça me blesse aussi, parce que le gars ne comprend pas, ne veut pas changer.»

«Différents éléments peuvent rendre l’intervenant plus vulnérable pour développer le stress de compassion, comme la ressemblance avec la clientèle, souligne Marie Hélène St-Hilaire. C’est un phénomène qu’on retrouve même assez souvent chez les pairs aidant des gens qui ont vécu des difficultés et qui, par la suite, deviennent des aidants pour d’autres qui vivent les mêmes problématiques.»

Après un congé forcé de plusieurs mois, Pierre est retourné au Centre, mais en se gardant bien de s’oublier complètement pour les autres. Il prend son temps, quitte plus tôt s’il le faut, s’entoure de gens qui se soucient de lui. «J’ai jamais lâché, j’ai toujours eu confiance que le petit Jésus était là derrière moi. Puis, j’ai la tête dure! Quand je décide quelque chose, je vais y arriver.»
 
De la compassion pour les meurtriers
«Un jeune adulte avait tué ses deux parents. Et après des heures et des heures d’entrevue, je n’arrivais pas à saisir ce qui s’était passé. Je disais à l’avocat : ‘Je ne sais pas quoi vous dire, je ne peux pas vous donner des hypothèses pour expliquer ce qui s’est passé. Pour moi, c’était un échec. Mais c’était un échec bien relatif comparé au drame de cet individu qui a tué ses deux parents sans savoir pourquoi», raconte Dr Louis  Morissette, psychiatre à l’Institut Pinel de Montréal, le seul hôpital psychiatrique à sécurité maximale au Québec.

Le psychiatre soigne, depuis 20 ans, des criminels souffrant de graves problèmes de santé mentale. Comment conserver son équilibre quand on côtoie quotidiennement des agresseurs, des meurtriers, des gens violents et à qui, paradoxalement, il faut venir en aide? En gardant une saine distance, en ne s’engageant pas émotionnellement, d’après le spécialiste. Et en pouvant compter sur une bonne santé physique et mentale, des relations familiales et personnelles satisfaisantes et, surtout, un important soutien en milieu de travail.

Louis Morissette bénéficie de la marge de manoeuvre nécessaire pour prendre ses propres initiatives et ainsi, lorsqu’il sent que la coupe commence à déborder, prendre un moment de répit, quitte à refuser les cas les plus lourds pendant un certain temps.
Le cas du psychiatre ne s’applique pas à tous. Beaucoup d’intervenants en santé mentale sont tout simplement débordés par la tâche, ont peu de contrôle sur leur environnement et, le plus souvent, ne peuvent pas non plus compter sur un quelconque soutien en milieu de travail. Au Québec, malheureusement, il existe bien peu de ressources pouvant venir en aide… à ceux qui aident.

Chez les aidants naturels aussi
Le phénomène du stress de compassion affecte aussi les «aidants naturels». Plusieurs recherches ont démontré l’existence d’une grande détresse dans cette population; jusqu'à 75 % des aidants naturels souffriraient de difficultés psychologiques, d’après une étude conjointe de l’Association des retraitées et retraités de l’enseignement du Québec (AREQ) et de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

Ressources
Collection Vivre avec… Éditions Bayard, dont Vivre avec une personne dépressive, Dr Brian Bexton, Bayard, 2008.

Ce livre s’adresse à tous ceux qui doivent composer avec des proches en détresse (dépression, maladie bipolaire, etc.)