Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

La bipolarité

Émission du 1er octobre 2009

François Massicotte et Guy Latraverse ont parlé ouvertement de la maladie qui les affectera toute leur vie : la bipolarité ou trouble bipolaire. Cette maladie, qu’on appelait autrefois maniaco-dépression, est très complexe et difficile à diagnostiquer.
Il faut souvent compter plus de dix ans avant que le diagnostic ne soit posé, et la très grande majorité des personnes qui en souffrent ne le savent tout simplement pas.
Des statistiques qui font peur quand on sait que la bipolarité augmente radicalement le risque de suicide.

«À 14 ans, déjà, je travaillais dans un bar et je buvais beaucoup, raconte Vicky Duchesne. C’est là que j’ai commencé à consommer. J’arrêtais de boire pendant 6 mois, et puis je recommençais. Quand j’arrêtais, c’est parce que ça allait bien. Tout à coup, ça n’allait plus bien, je repartais. Je buvais six mois de temps sans arrêt.»
La consommation d’alcool de Vicky est à l’image de ce qu’était sa vie, avant qu’elle soit diagnostiquée et traitée. Une vie en forme de montagnes russes, marquée par l’instabilité : changer constamment d’amis et de «chums»; laisser tomber des jobs sans raison; passer d’un programme d’études à un autre sans jamais rien compléter, déménager, et encore déménager… Une vie marquée par des coups de tête à répétition. Comme acheter une série de meubles et les revendre deux semaines plus tard pour repartir sur la galère. Comme tout quitter, du jour au lendemain, pour devenir gardienne de vaches dans la montagne suisse. Comme se découvrir une mission divine pour convertir la planète à la vérité du Christ.
«C’était une psychose religieuse, raconte Vicky Duchesne. Dieu était toujours là; j’étais en relation avec Jésus. Je me disais : ‘c’est lui qui me demande ça, porter sa croix…’ Toute la thématique catholique... Ça allait avec mon délire.»
Pendant des années, Vicky passe d’un «high» à un «down», et d’un «down» à un «high»… «Quand j’étais en manie, j’étais constamment en état de jouissance, des yeux, des mains, des odeurs… Je vous en parle, j’en ai des frissons », confie-t-elle. Mais le prix à payer est élevé. Quand elle plonge, la souffrance est intenable; une véritable torture, qui lui paraît pire que la mort. Ce qui la maintient en vie : la certitude qu’elle va, comme chaque fois, remonter la pente. «Parfois, ça durait 48 heures. Une fois, ça a duré des mois. Mais je remontais tout le temps. Sauf que plus ça allait, moins les manies duraient longtemps. Et quand je descendais, je descendais plus profondément.»
Au bout du rouleau, Vicky frappe à la porte de l’Institut psychiatrique. Le diagnostic tombe : bipolaire type 1, avec éléments psychotiques. «Le psychiatre m’a décrit ma vie en 10 minutes. Il m’a dit : ‘Tu te sens-tu comme ça? Comme ça? Comme ça ?’ Aucun psychologue ne m’avait jamais demandé quoi que ce soit.» Vicky avait consulté plusieurs thérapeutes depuis l’adolescence. Comment expliquer qu’ils n’aient rien vu?
«Ce n’est pas un diagnostic facile à poser parce que la bipolarité se manifeste sous différentes formes, explique Emmanuel Stip, psychiatre à l’Hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine. Ça peut commencer par une dépression. Ça peut commencer par un accès maniaque; c’est-à-dire une augmentation de l’humeur. Donc, il faut quand même un certain recul pour voir, dans le temps, comment ça s’est exprimé. Ça demande une bonne connaissance de l’histoire de la personne.»
«Ça peut commencer à l’adolescence par de l’anxiété, ajoute Dr Serge Beaulieu, chef médical de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas. La personne peut évoluer vers une dépression majeure, dans la jeune vingtaine. L’épisode de manie ou d’hypomanie qui nous permet de faire le diagnostic peut se présenter seulement plusieurs années plus tard. La majorité des patients vont attendre facilement une dizaine d’années avant de recevoir le bon diagnostic, et entre-temps, ils auront été diagnostiqués pour dépression, anxiété, toutes sortes de choses.»
C’est le cas d’Anne Cloutier, qui a cumulé les épisodes dépressifs pendant des années avant d’être diagnostiquée bipolaire. «J’ai un médecin de famille depuis une vingtaine d’années, raconte-t-elle. J’allais souvent la voir quand j’avais des périodes comme ça; elle me prescrivait des antidépresseurs. Mais ça n’aidait pas. En 2005, lors de ma dernière grosse dépression, je lui ai dit : ‘Là ça serait peut-être mieux que j’aille voir un psychiatre’».
Anne se doute qu’elle souffre de bipolarité depuis un certain temps; elle se reconnaît dans cette alternance d’épisodes de très hautes, puis de très basses énergies. «Dans une période active, je m’entraînais 2 fois par semaine; j’étudiais dans mon domaine, avec 2 cours par semaine; je faisais le ménage et c’était vraiment tout le temps spic and span!… Dans tous les domaines, même dans mon travail, j’étais très, très, très exigeante. Puis à un moment donné, j’arrêtais tout. Je n’étais plus capable de rien faire. Ça tombait du jour au lendemain.»
Anne est bipolaire, type 2, ce qui explique, en partie, qu’elle ait été d’abord diagnostiquée avec un trouble anxieux et un profil dépressif. Chez les bipolaires de type 2, les phases d’hypomanie sont plus marquées que les phases d’hypermanie. Pas de folles extravagances chez les gens comme Anne, juste un peu trop de drive, comme on dit, qui se paie, au bout du compte, par l’épuisement et la dépression.

Médication : savoir doser

Environ 100 000 personnes souffriraient d’un trouble bipolaire au Québec, mais seulement 10 % d'entre elles ont été diagnostiquées et suivent un traitement, d’après les données de l’Hôpital Douglas.
Un écart dangereux; le trouble bipolaire est le problème de santé mentale qui présente le risque de suicide le plus élevé. Il faut traiter la maladie avec une médication savamment dosée, comme le lithium, un régulateur de l’humeur.
«C’est un produit qui permet de ne pas monter trop haut quand on est au-dessus d’une vague, et de ne pas descendre trop bas quand on est en bas de la vague, explique le psychiatre Emmanuel Stip. Il va donner un ‘aplatissement’ des courbes, moins de crêtes, en haut comme en bas. Et en agissant ainsi, il diminue les grands cycles que vivent les bipolaires, c’est-à-dire les grandes phases dépressives et les grandes phases maniaques.»

Vicky se rappelle avec émotion de sa première rencontre avec le psychiatre : «Il m’a dit : ‘Tu vas voir, Vicky, toute ta vie va changer; toutes tes relations vont changer. Tu ne reconnaîtras plus rien. Tu vas voir que ça va être vraiment une amélioration’.»
Promesse tenue. Aujourd’hui, Vicky mène une vie beaucoup plus stable, beaucoup plus apaisante. Elle est retournée aux études, monte à cheval, élève sa fille et s’est entourée de personnes qui prennent bien soin d’elle. Finies les folies. Juste du petit bonheur tranquille, au jour le jour.
Pour en arriver là, Vicky a dû faire preuve de patience, le temps que la médication produise ses effets bénéfiques. «Le pire moment de toute la maladie, c’est la période d’adaptation, la stabilisation des médicaments. Ça monte, ça redescend, ça monte, ça redescend un peu… À chaque fois que ça redescendait, je pleurais, je paniquais. Je ne voulais plus souffrir.»
Anne Cloutier a aussi connu son lot d’effets secondaires en début de traitement; elle a, notamment, pris beaucoup de poids. Des troubles digestifs, notamment des diarrhées, et une certaine confusion mentale, peuvent aussi être provoqués par la prise de ces médicaments, mais ces effets secondaires disparaissent généralement après quelque temps.
Comme Vicky, Anne mène maintenant une existence plus paisible. Mais toutes deux s’inquiètent un peu de leur progéniture, sachant que la maladie a une composante génétique.
La fille d’Anne présente des symptômes qui suggèrent un trouble bipolaire ou de personnalité borderline, mais elle est encore trop jeune pour qu’un diagnostic précis soit posé. Chose certaine, maman surveille de près et pourra intervenir beaucoup plus tôt qu’on l’a fait pour elle si la maladie se pointe le bout du nez.
Vicky remarque la présence d’une grande intensité chez sa fille et compte bien compenser pour l’insécurité qu’elle a pu lui faire vivre. «Ma fille est anxieuse parce qu’elle avait une mère qui était très changeante. J’essaie de réparer un peu ce que j’ai pu briser à quelque part en elle… Mais elle a aussi eu une mère qui a fait toutes sortes de choses : elle a voyagé, ma fille! Elle aime ça être stimulée; elle a un côté intense… Elle a tout le côté émerveillé du bipolaire. Je n’ai aucune idée de ce que ça va faire à long terme, mais je surveille.»
Le côté «émerveillé» du bipolaire... Ne dit-on pas de certains maniaco-dépressifs qu’ils ont été de grands créateurs? Des personnes capables d’exprimer la plus belle folie humaine?
Les spécialistes opinent : les bipolaires, surtout ceux du type 2, sont des «gens à idées», bourrés de projets et d’énergie. Dans la mesure où ils auront été capables de se poser certaines limites, de canaliser cette énergie dans la réalisation de leurs idées, les bipolaires peuvent être des moteurs de changement dans notre société.

Bipolarité : un déséquilibre de plusieurs neurotransmetteurs

Pour avoir une bonne régulation de notre humeur, de notre moral, bref, pour bien gérer nos émotions, on doit avoir un bon système sérotoninergique.
La maladie bipolaire présente un déséquilibre de différents neurotransmetteurs : la sérotonine, la dopamine et la noradrénaline.
Pour soulager la dépression, il faut donner des médicaments qui agissent sur la sérotonine. Si la maladie se manifeste par des éléments psychotiques, la médication visera à contrôler l’excès de dopamine. Et ainsi de suite, jusqu’à trouver, finalement, le «bon» dosage, selon les particularités de chaque cas.
Le traitement de la maladie bipolaire consiste à recréer ce délicat équilibre entre les différents neurotransmetteurs.

Psychiatre recherché

Trouver un psychiatre n’est pas chose simple. À l’heure actuelle, environ 300 spécialistes manquent à l’appel pour assurer un accès acceptable aux soins, d’après l’Association des psychiatres du Québec.
En attendant que la situation se règle, on recommande aux gens de se rendre aux urgences des hôpitaux en situation de crise. Il existe également des organismes de soutien, comme Revivre qui vient en aide aux personnes atteintes de troubles anxieux, dépressifs ou bipolaires, ainsi qu’à leurs proches. (voir coordonnées ci-dessous).

Lithium : des alternatives?

L’utilisation du lithium dans le traitement de la bipolarité a été un point tournant dans l’histoire de cette maladie. Les propriétés de cette substance étaient connues depuis longtemps, mais ce n’est qu’en 1971 que la Food and Drug Administration (FDA), aux États Unis, en a approuvé l’usage thérapeutique.
La prudence des autorités se justifie par le potentiel toxique du lithium; c’est pourquoi la dose donnée au patient doit être ajustée de façon précise à la suite d’analyse sanguine.
Le lithium utilisé dans le traitement de la bipolarité est le même que celui qu’on retrouve… dans les piles. Contrairement à la plupart des médicaments, composés de molécules chimiques complexes, le lithium est un simple ion, dont la structure moléculaire s’apparente à celle du sodium, le très commun sel de table.
Un autre type de médicaments est aussi utilisé dans le traitement de la bipolarité; des stabilisateurs de l’humeur, comme l'Épival (divalproex) et le Tégretol (carbamazépine).
Plusieurs recherches visant à mieux comprendre le mécanisme d’action du lithium sont actuellement en cours; ce qui pourrait éventuellement mener à la découverte de nouveaux médicaments, aussi efficaces que le lithium, mais moins toxiques, donc avec moins d’effets secondaires.

Ressources

Revivre est un organisme qui vient en aide aux personnes atteintes de troubles anxieux, dépressifs ou bipolaires, ainsi qu’à leurs proches. Pour en savoir plus sur les services offerts (ligne d’écoute, groupes d’entraide, etc.), consulter http://www.revivre.org/