Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Les enfants de la garde partagée

Émission du 8 octobre 2009

Encore marginale au début des années 80, la garde partagée est devenue une formule courante depuis que le droit des deux parents à exercer l’autorité parentale a été consacré dans la loi fédérale sur le divorce de 1985.
Au début de la généralisation de cette pratique, certains experts dénonçaient le manque de stabilité associée à cette situation et craignaient son impact sur le développement des enfants.
Vivre « dans ses valises » est-il pire que d’être privé de la présence d’un parent ?

«Avez-vous l’impression d’être différent des autres parce que vous êtes en garde partagée?», demande Caroline Gauthier, journaliste à notre émission, au petit groupe de jeunes de 16-17 ans réunis à l’occasion du reportage.
Rires spontanés. Les ados s’amusent de la question… Différents? Pourquoi différents? Nous sommes en 2009; les séparations sont choses communes et la garde partagée, une formule populaire.
Ève Fontaine, Ève-Marie Valiquette, Juliette Aubry, Sarah-Judith Laliberté et Florent Gauthier-Blais parlent avec aisance de leur situation : bagages, horaires de garde, transport et lieux de résidence, relation avec chacun des parents et entre leurs parents, nouveau conjoint de l’un ou de l’autre, fratrie et nouvelle fratrie…

Des conflits? Bien sûr, mais rien de majeur, rien qui perdure à tout le moins. Les jeunes décrivent plutôt des parents qui ont appris à mettre leurs différends de côté pour établir la communication essentielle à l’éducation de leur enfant. Certains sont même redevenus amis.

Des inconvénients? Ah! Les valises à trimballer d’une maison à l’autre… Mais, à entendre les ados, c’est un petit prix à payer pour pouvoir – ou avoir pu – profiter de la présence de leurs deux parents. Certains, aujourd’hui, ont fait le choix d’aller vivre seulement chez un parent, une question de mode de vie, non de rejet de l’un ou de l’autre.

Différents, les enfants de la garde partagée? Pour une chose, peut-être, si on se fie à leurs confidences : l’obligation d’avoir développé une grande capacité d’adaptation. Deux maisons, deux parents, et deux façons de vivre, parfois un peu trop différentes, pour le meilleur et pour le pire.
«Il y a un grand débat. Même les spécialistes ne s’entendent pas sur les effets positifs ou négatifs de la garde partagée, souligne Francine Cyr, psychologue et professeure à l’Université de Montréal. Il y a deux clans, justement. Ceux qui sont tout à fait contre vont dire que ça crée beaucoup d’insécurité, des problèmes d’attachement, et que c’est pratiquement impossible de réussir une garde partagée. Ceux qui sont favorables vont dire que c’est merveilleux parce que les enfants peuvent garder un lien significatif avec chacun de leurs parents et qu’ils vont pouvoir profiter de toutes les ressources de chacun des deux milieux familiaux. Mais on n’arrive pas à trancher.»

Les experts s’entendent cependant sur un fait : la garde partagée n’est pas recommandée pour les tout-petits – avant l’âge de deux ans et demi, trois ans - parce qu’elle pourrait entraîner des troubles de l’attachement. «Mais c’est très important d’établir des conditions où les deux parents pourront installer un lien, qu’il y ait beaucoup de contacts avec le parent qui n’a pas la résidence principale, pour que se crée l’attachement et la réciprocité entre l’enfant et le parent», insiste la psychologue.

Autre période charnière pour la garde partagée : l’adolescence. Les ados remettent en question la formule; certains la rejetteront carrément et demanderont d’aller vivre chez l’un des deux parents. Dans beaucoup de cas, on réajustera l’horaire pour tenir compte des besoins de l’ado, par exemple en prolongeant les périodes de garde et ainsi limiter les allers-retours. Conseil de la spécialiste : écoutez ce qu’ils ont à dire! «Ils ont moins envie que leur vie soit organisée par les horaires des parents, explique Francine Cyr. Alors, ils vont mettre leur grain de sel; ils vont vouloir donner leur opinion. Le centre de leur vie, c’est leurs amis. C’est leur vie sociale. Ils sont en train de commencer à se détacher un petit peu plus de la vie familiale. Donc, ils ne veulent pas être privés d’avoir une vie à eux pour donner moitié-moitié à leurs parents.»

Florent Gauthier-Blais décrit la situation : «Quand tu essaies de te trouver un travail et que tes parents vivent dans deux villes différentes... Ou si tu rencontres quelqu’un, si t’as un copain ou une copine... Moi, ma blonde habitait proche de chez ma mère. Alors c’est sûr que tu as tendance à plus vouloir habiter chez ta mère.»
Après avoir vécu la garde partagée pendant plusieurs années, Marie Claire Harvey a choisi d’habiter chez sa mère lors de son entrée au cégep. «Quand je l’ai annoncé à mon père, il n’a vraiment pas bien réagi. Il était vraiment triste, un peu blessé. Il a vraiment trouvé ça dur à prendre, mais après, il a compris que c’était une question de commodité. C’était vraiment correct notre relation, après.»
Marie-Claire ne regrette pas son expérience de garde partagée, mais aurait aimé que la communication entre ses deux parents soit meilleure, qu’il y ait une plus grande cohérence entre leurs deux façons de vivre. «C’était difficile d’arriver à une place et d’embarquer dans ce mode de vie-là, tellement c’était encadré. Et l’autre mode de vie, qui était libre. On devient comme déboussolé; ça prend deux jours d’adaptation pour se mettre dans cette ambiance-là. Il faut penser différemment; on agit différemment.»

Séparer le conjugal du parental

Lorsque les parents sont à couteaux tirés, la situation peut rejaillir sur les enfants, même ceux qui vivent dans une famille traditionnelle. Les conflits entre ex-conjoints, dans un contexte de garde partagée, sont-ils pires? L’enfant est-il plus susceptible de se retrouver coincé entre ses deux parents? De se sentir obligé de choisir son camp et de développer ainsi beaucoup de culpabilité et d’anxiété?
Noémie Dubuc, aujourd’hui jeune adulte, a très mal vécu la séparation de ses parents et la garde partagée : «Mon petit cœur d’enfant, je le sens brisé, confie-t-elle. J’ai 26 ans et je le sens encore brisé. Ma difficulté à entrer en relation avec les gens, à leur faire confiance… Je ne me rendais pas compte à quel point ça pouvait avoir eu un impact sur ma vie. »
La jeune femme a un copain depuis six ans, une source de bonheur, mais aussi de grande angoisse… «Je mets une pression énorme pour que mon conjoint soit parfait; je veux être sûre de trouver le bon gars, celui avec qui ça va durer toute la vie parce que moi, je ne veux pas faire vivre ça à mes enfants. Mais je me mets une pression immense à moi aussi. C’est insoutenable, cette pression-là. Ce n’est pas vivable.»
La faute à la garde partagée? Gare à tomber dans le piège, prévient la psychologue Francine Cyr. Quand un enfant de la garde partagée se porte mal, qu’il soit déprimé ou agressif, il faut plutôt regarder dans quel climat parental il évolue… «La plupart du temps, ces enfants-là se retrouvent dans des situations où il y a des conflits qui perdurent entre les parents, avec beaucoup de dénigrement. Un enfant qui aime ses deux parents et qui entend un parent toujours dénigrer l’autre parent… C’est très difficile de réconcilier ça à l’intérieur de lui. Tout son sentiment de trahison, son sentiment de vouloir préserver ou protéger un parent, d’être pris à prendre sa défense… C’est très dévastateur de mettre l’enfant au cœur de ces conflits-là.»
Noémie Dubuc s’est sentie coincée entre deux modes de vie extrêmement différents; entre une mère très stricte et un père qui laissait faire… D’un côté, une mère fatiguée de toujours passer pour la grosse méchante; de l’autre, un père excédé des remontrances de son ex. Entre les deux, des enfants témoins d’un perpétuel conflit, qui se sont portés à la défense du père en apparence victime…
Pourtant, il est bien souvent possible de réconcilier l’irréconciliable, à tout le moins, de limiter les dégâts, en ayant recours à la médiation familiale. La méthode a fait ses preuves; elle est financée par le gouvernement québécois. Elle est bien connue des parents séparés, et nombreux sont ceux qui ont réussi à éviter les tribunaux en y ayant recours.
«Dès le début de la rupture, on peut être accompagné par quelqu’un d’impartial pour nous aider à voir clair dans tout ça, explique Claudette Guilmaine, travailleuse sociale et médiatrice. Il y a la médiation familiale, mais il y a aussi d’autres professionnels qui peuvent être aidant : des professionnels à l’école, une travailleuse sociale, un psychologue, etc.»
Comment réussir une garde partagée? Quelles conditions faut-il mettre en place pour que notre enfant grandisse jusqu'à devenir un adulte épanoui? Que faire comme parent? Séparer le conjugal de tout ce qui touche le parental, tranche Claudette Guilmaine. «Être centré, faire équipe comme parent. Dans le respect. Avoir un minimum de communication, au moins quelque chose de fonctionnel pour les enfants. Ne pas les utiliser comme messager ou comme espion. En plus d’avoir de la souplesse et de la maturité. Être un bon parent, c’est mettre ses capacités dans l’intérêt de l’enfant.»
Et peut-être n’est-il jamais trop tard… «Ce que je désire le plus, depuis longtemps, et j’espère qu’un jour ça va vraiment se produire, c’est qu’on soit capable d’en parler avec ma mère, dit Noémie Dubuc. Autant moi que mes sœurs. Tout le monde. Et même, à la limite, qu’on soit capable d’en parler avec mon père et ma mère ensemble. J’aimerais ça aller au fond des choses. Au début, oui, ça va être difficile; ça va être des crises de larmes, tout ça… Mais à un moment donné, on va peut-être être capable d’en rire, tous, pis ça va être le fun.»

La garde partagée est-elle… bénéfique?

Beaucoup de recherches restent à compléter pour connaître et mieux comprendre les effets à long terme de la garde partagée. De plus en plus de jeunes ayant vécu cette situation arrivent aujourd’hui à l’âge adulte, ce qui permettra d’obtenir bientôt un portrait plus juste.
Jusqu’à maintenant, plusieurs études tendent à démontrer que la garde partagée est plus bénéfique pour le développement des enfants que la garde exclusive, parce qu’elle permet d’établir un lien de confiance avec les deux parents. Certaines études s’avancent encore plus : l’une d’entre elles (Bauserman, 2002) n’a pas trouvé de différence significative entre l’adaptation des enfants qui vivent en garde partagée et celle des enfants qui vivent dans des familles intactes.

Ressources

Site du ministère de la Justice pour toute l'information générale :

http://www.justice.gouv.qc.ca/FRANCAIS/publications/generale/mediation.htm

Outil de recherche du ministère de la Justice sur les médiateurs accrédités :

http://www.justice.gouv.qc.ca/francais/recherche/mediateur.asp