Une pilule une petite granule

Émission disponible en haute définition

Diffusion terminée

Diffusion :
Diffusion terminée
Durée :
60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Médicaliser la sexualité

Émission du 3 décembre 2009

Le Viagra est entré dans nos vies il y a 12 ans. Devant cet immense succès commercial, rien d’étonnant à ce que l’industrie pharmaceutique rêve de proposer un équivalent féminin ! À quand une «viagrette» pour aider les femmes à retrouver le désir ?
La médicalisation de la sexualité soulève parfois des questions éthiques. Jusqu’où faut-il aller ? Pourquoi prolonger la vie sexuelle des hommes et des femmes ? Le vieillissement n’est pas une maladie… Après tout, passé la cinquantaine, la moitié des couples sont touchés par ce problème.
Normand et Jeanne Tamburini ont accepté de se confier à nous : la médication leur a permis, justement, d’envisager la vieillesse avec un peu plus de douceur…

«J’éprouvais encore du désir pour ma femme, raconte Normand Tamburini. Mais ça se compliquait. Je n’étais pas capable d’avoir une érection qui avait de l’allure. C’était très compliqué, ça demandait une concentration à ne plus finir…»
Comme bien des hommes qui vivent cette situation, M. Tamburini a attendu longtemps avant d’oser en parler. Une question d’orgueil, d’ego masculin. «Je me sentais comme un étalon qu’on aurait tassé au fond du champ parce qu’il n’était plus bon à rien !»
Puis, lors d’une visite chez le médecin, Jeanne, sa conjointe, découvre la source de leur problème en lisant un dépliant promotionnel sur le Viagra. Surprise chez les époux : la médication contre l’hypertension artérielle que prend Normand peut provoquer une dysfonction érectile. Le petit losange bleu a réglé le problème, et le couple a renoué avec une intimité sexuelle.
De très nombreux facteurs, tant physiques que psychologiques, peuvent être à l’origine d’une dysfonction érectile, notamment certains médicaments, des conditions de santé particulières, telles qu’un dérèglement hormonal ou un problème de circulation sanguine; le stress et, bien sûr, les difficultés conjugales. Avec l’âge, c’est un secret de polichinelle, la libido tend aussi à diminuer. Mais les Viagra et autres comprimés de même famille s’attaquent seulement à la «mécanique» du problème. Une évaluation clinique rigoureuse doit donc précéder le recours à ce traitement.
«Le Viagra, le Lévitra et le Cialis sont des vasodilatateurs, explique le Dr Jean Mailhot, endocrinologue. L’érection est une vasodilatation au niveau du pénis pour qu’il y ait plus de sang, pour donner un pénis plus congestionné, plus ferme. Ce sont tous des médicaments qui vont agir à ce niveau.» Mais pas seulement ! Ces médicaments peuvent entraîner une vasodilatation ailleurs dans l’organisme. « Beaucoup d’hommes vont ressentir une rougeur au niveau du visage, précise le spécialiste. Parfois, c’est la partenaire qui va dire : ‘T’as l’air d’une tomate, qu’est ce qui se passe ?’ Il peut aussi y avoir un peu de congestion nasale, une tête lourde. Un peu comme lorsqu’on a un rhume. Ce sont des effets secondaires bénins, qui n’ont rien à voir avec des symptômes d’origine cardiaque ou d’hypertension artérielle.»
Efficace et sécuritaire, le petit losange bleu fait figure de véritable panacée. Mais est-il pour autant … nécessaire ? À ceux qui discourent sur son caractère contre nature, Jean Mailhot répond que les prothèses de la hanche et les pontages coronariens qui accompagnent le vieillissement n’ont rien de bien «naturels»…
Jeanne Tamburini pense que la médication leur a permis d’apprivoiser, doucement, la retraite et le vieillissement, à travers l’amour, plus encore que le sexe. «Dans ses yeux, je suis restée la même qu’à 20 ans, quand je l’ai connu. L’amour est dans ses yeux quand il veut se rapprocher de moi. Il est tout aussi amoureux.»

Le désir n’est pas mécanique

Pour beaucoup d’hommes, le Viagra s’est révélé une planche de salut; pour l’industrie pharmaceutique, une mine d’or. Entre 1998 et 2008, le Viagra a été prescrit à plus de 30 millions d’hommes dans 120 pays (Courrier international, mars 2008). Devant cet immense succès commercial, rien d’étonnant à ce qu’on ait cherché à développer le marché féminin… Résultat ? Échec sur toute la ligne.
«Le Viagra n’a pas l’effet espéré chez la femme, explique Marie Josée Dupuis, gynécologue-obstétricienne au CHUM. La molécule permet une dilatation des vaisseaux; elle augmente la congestion sanguine au niveau des organes génitaux. Donc, chez l’homme, ça crée une érection. Chez la femme, ça fait la même chose au niveau de la vulve. Mais le problème, ce que les études ont bien démontré, c’est que la libido de la femme n’est pas en lien avec la perception que sa vulve est gonflée. Ça n’a donc pas d’impact.»
La baisse de la libido est un phénomène normal du vieillissement, tant chez les hommes que chez les femmes. Mais ces dernières seraient beaucoup plus nombreuses à souffrir de pannes de désir, et ce, quel que soit l’âge. «Trente à quarante pour cent des femmes rapportent une baisse de désir, ou pas de désir sexuel du tout, aucune envie d’avoir des relations sexuelles, pour dix à quinze pour cent des hommes», précise Sophie Bergeron, professeure agrégée, département de psychologie de l’Université de Montréal.
La panne de désir est le principal motif de consultation en sexothérapie chez les femmes (jusqu’à 65 % !), mais ce que démontrent les recherches, c’est que la plupart d’entre elles ne la vivent pas si mal… Le problème est plutôt que cette panne peut causer des conflits dans le couple et qu’elle est mal perçue socialement, en cette ère de performance.
«Plusieurs femmes nous consultent parce qu’elles sentent que leur libido s’est atténuée avec les années et elles ont l’impression d’avoir une maladie !», s’insurge Marie Josée Dupuis.
«Les femmes n’ont pas besoin de se faire dire une fois de plus qu’il y a un problème avec leur sexualité, ajoute Sophie Bergeron. Pendant plusieurs années, elles se sont fait dire : ‘Vous ne devez pas avoir de désir sexuel. Vous n’êtes pas sensées aimer la sexualité. C’est fait pour avoir des enfants. C’est l’homme qui aime la sexualité.’ Aujourd’hui, le pendule est peut-être allé un petit trop dans l’autre direction. On leur dit : ‘Vous devez aimer la sexualité. Vous devez avoir du désir tout le temps. Vous devez avoir plusieurs relations sexuelles en une semaine’.»
Autre important facteur en cause dans la baisse du désir, tant chez l’homme que chez la femme : la relation à long terme. L’aventure et l’inconnu, voire l’interdit, qui stimulent le désir sexuel, ont bel et bien disparu après 25 ans de vie commune.
Pour stimuler le désir, tant chez l’homme que chez la femme, la médecine propose des traitements de testostérone – injections, timbres cutanés, gel, etc. Des traitements plus ou moins efficaces, et dont on ne connaît pas les effets à long terme. Surtout, il n’existe aucune médication spécifique pour la femme. Mais peut-être faut-il chercher ailleurs les solutions…
«Ce n’est pas au niveau pharmacologique qu’il faut intervenir chez la vaste majorité des gens qui consultent pour une diminution de la libido, tranche Marie Josée Dupuis. Et ça, c’est difficile à entendre. Les gens qui le savent, le plus souvent, ne sont pas dans nos bureaux. Ils vont avoir trouvé, ils vont avoir travaillé, personnellement, ou avec le partenaire. Mais c’est souvent plus facile de chercher la recette magique.»
Bref, avant d’avaler une quelconque mixture sensée stimuler le désir, consultez donc…
«Médicaliser la sexualité dit quelque chose de notre époque, croit Sophie Bergeron. On veut une sexualité performante, productive… avec des preuves à l’appui comme quoi ça se passe bien ! Il faut un orgasme pour prouver que la relation sexuelle s’est bien déroulée, et ainsi de suite. Mais les gens qui vivent des expériences sexuelles optimales ne parlent pas d’orgasme, du degré de lubrification ou de la fermeté de l’érection. Ils parlent de la relation, de la forte connexion entre les deux personnes, de la passion, de la façon d’être touchée, d’être caressée. C’est ça, au fond, que les gens recherchent dans la sexualité.»

À quand la «Viagrette» ?

Qu’on soit d’accord ou pas, plusieurs laboratoires travaillent actuellement au développement d’un traitement capable d’augmenter le désir féminin. Les profits faramineux engrangés par les fabricants de Viagra, de Cialis et autres comprimés de même famille font saliver…
Le développement de tels produits s’inscrit dans une tendance lourde en marketing pharmaceutique, les «lifestyle drugs». Des médicaments dont la consommation s’étend sur une période de temps beaucoup plus longue qu’un simple antibiotique de circonstances, et qui sont donc beaucoup plus rentables.
Plusieurs médicaments sont testés actuellement, même au Canada. À Québec, on poursuit des recherches sur le «LibiGel», un produit à base de testostérone dont on sait encore très peu de choses. À Ottawa, on teste les effets secondaires d’un autre médicament, le Flibanserin, originellement prescrit en cas de dépression. Cet antidépresseur augmenterait la libido chez certaines femmes. L’histoire se répète : c’est aussi de cette façon que le Viagra a fait son entrée sur le marché comme traitement de la dysfonction érectile. Au départ, le médicament était utilisé pour traiter l’hypertension artérielle.

Source : À quand la «Viagrette» ?
http://www.lactualite.com/20090127_155935_44148