Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Travail et cancer

Émission du 14 janvier 2010

Chaque année, 45 000 personnes combattent le cancer au Québec.
Recevoir un tel diagnostic est inévitablement vécu comme un choc. Questionnements et remises en question de toutes sortes s’ensuivent… Que va-t-il m’arriver ? Comment annoncer la nouvelle? Comment vais-je subvenir à mes besoins ? Les inquiétudes liées à la situation financière, au travail, prennent beaucoup de place. On a peur de perdre son gagne-pain. Voici le témoignage de ceux qui ont traversé cette épreuve.

Un matin, en prenant sa douche, Louise Vincent découvre une bosse à un sein. Peu de temps après, le médecin confirme qu’il s’agit d’un cancer. C’était il y a dix ans, en 1998. Louise Vincent travaillait alors comme consultante dans une grande entreprise. Son premier réflexe ? Appeler son superviseur. «Je suis allée dans le corridor, j’ai pris un téléphone public, je l’ai appelé et je lui ai dit : ‘Je vais être absente pendant un an.’ Ma première réaction a été de me dire : ‘ Je ne peux pas penser au travail’. Je sauvais ma peau. Il y a eu un grand silence à l’autre bout du fil, puis il m’a dit : ‘O.K.’. Je n’ai vu aucun collègue. Je n’ai même pas pensé que je devais aller les voir. C’était ‘Sauve qui peut’.»

Marc Pontbriand occupait un poste de gestionnaire dans un établissement de santé quand il a appris qu’il était atteint d’un cancer de la prostate. «Ma première préoccupation a été par rapport au travail. Je gérais une équipe de 40 personnes; il y avait toutes sortes de dossiers, de nouveaux projets que je voulais absolument démarrer. Ça allait à cent milles à l’heure dans ma tête : ‘Qu’est-ce que je fais ? C’est quand l’opération ? Est-ce que je vais pouvoir continuer à travailler en attendant ?»

Que doit-on dire à son patron ? Faut-il révéler les détails de sa condition de santé ? «Moi, je dis à mes patients que je vais m’en occuper, dit Dominique Synnott, chirurgienne générale en oncologie à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. Les communications avec l’employeur doivent être faites par écrit, avec des formulaires. Je ne crois pas qu’on est obligé d’étaler sa vie, que ça doit aller obligatoirement dans notre dossier de contrôle du personnel. Ce serait biaisé de prendre un rendez-vous avec son employeur et de commencer à raconter sa vie et son pronostic; ce n’est pas le rôle de la personne qui vous emploie.»

Un temps d’arrêt

Après le choc du diagnostic : la chirurgie, les traitements de radiothérapie et de chimiothérapie, ainsi qu’une longue convalescence.
Pour Marc Pontbriand, ce temps d’arrêt a pris des allures de cauchemar. «Je me sentais coupable, d’autant plus que j’avais pris de longues vacances cet été-là. Je me disais ‘Il faut que je retourne travailler; ça n’a pas de bon sens. Je ne suis pas si pire, je peux continuer à travailler en attendant l’opération’ Je n’étais pas bien à la maison; je tournais en rond.»

«Certaines personnes se sentent très responsables face à leur travail, à leurs projets, reconnaît Chantal Boudreau, psychologue spécialisée en psycho-oncologie. Comme les propriétaires de petites ou de moyennes entreprises, ils se sentent responsables face à leurs employés; ils veulent mener à terme les projets. Ces gens-là portent le travail ‘bien fait’ sur leurs épaules. Ça peut alourdir la qualité de vie pendant les traitements. »

Témoin de sa détresse, la conjointe de Marc Pontbriand lui fait prendre conscience de la nécessité de lâcher prise et de prendre soin de lui s’il veut guérir. Il s’y attaque avec la même énergie qu’il déploie au travail. Il lit une quantité de livres sur le cancer, modifie radicalement son alimentation, pratique quotidiennement le jogging et s’adonne à la méditation trois heures par jour. Il n’a plus une minute pour parler à ses proches, pour relaxer… «Un mois avant l’opération, je me suis dit : ‘J’arrête, ça n’a pas de bon sens, c’est fou braque. Je suis mieux de prendre ça plus calmement. Je veux arriver serein à l’opération.»

Dès l’annonce du diagnostic, Louise Vincent avait décidé de prioriser sa santé et de mettre ainsi toutes les chances de guérison de son côté. Une évidence ? Pas pour tous.
«Quand j’en ai parlé autour de moi, un proche m’a mentionné : ‘Tu ne travailleras pas pendant ta chimio ?’. Je lui ai dit : ‘Non’ ! La personne m’a répondu : ‘Je connais du monde, moi, qui travaille pendant leur chimio’. Ça m’a semblé du domaine de l’impossible.»

Est-ce le cas ? Est-il possible – souhaitable ? – de poursuivre le travail pendant des traitements contre le cancer ? «Habituellement, l’arrêt de travail est signé pour la veille de l’intervention, explique Dominique Synnott. Par la suite, ça dépend. En chimiothérapie, ce n’est pas une bonne idée de continuer à travailler, sauf si on peut organiser le travail à la maison ou une journée par semaine. Et on leur donne des conseils très stricts.» Ce qu’il faut savoir : la chimiothérapie affecte le système immunitaire de façon majeure. Dans les jours suivants le traitement, le taux de globules blancs est en chute libre, rendant la personne très sensible aux infections. Et les traitements sont, en soit, très éprouvants : parmi les effets secondaires, une grande fatigue, qui rend la personne presque incapable d’accomplir son travail.

Bref, le combat contre le cancer est impossible sans un temps d’arrêt. Et c’est souvent pendant la convalescence, une fois la survie «assurée», du moins momentanément, qu’une certaine angoisse existentielle s’installe. «J’avais un travail que j’aimais, des clients, des défis, raconte Louise Vincent. Ça occupe, ça guide notre journée. Quand on se lève le matin, on sait ce qu’on va faire. Le travail donne un sens, une direction. En maladie, ça laisse beaucoup de temps pour le fameux hamster qui nous tourne dans la tête. Et ce n’est pas facile.»

Imaginez un an

«Êtes-vous déjà parti en vacances pendant quatre semaines ?, lance Louise Vincent. Quand on revient, on a décroché, on se sent dépaysé. Alors imaginez un an!»
Comme beaucoup de ceux qui retournent au travail après une longue absence, Louise Vincent a ressenti une certaine forme de panique. Comment vont réagir les collègues ? Vais-je pouvoir m’adapter rapidement aux nouvelles technologies ? Y a-t-il de nouveaux clients? Une question, en apparence banale, la taraude : sa sieste de l’après midi. Pour être en forme, Louise a besoin de ce repos. Maintenant qu’elle en sera privée, sera-t-elle capable de tenir le coup ?

«J’avais hâte de retourner travailler, et à temps plein, souligne Marc Pontbriand. J’étais content de revoir mes collègues. Je m’étais rendu compte, pendant tous ces mois de maladie, qu’ils étaient un peu ma famille. Mon investissement affectif était beaucoup dans le monde du travail. Quand j’ai vu mon médecin, il m’a dit : ‘Attends un peu; ho! les moteurs ! C’est une grosse opération. Tu ne peux pas retourner comme ça, tu es mieux d’y aller progressivement. Tu n’auras pas deux fois la chance de bien faire les choses pour reprendre du mieux.’»

Chantal Boudreau confirme : le retour progressif facilite la réinsertion. La psychologue déplore le manque de connaissances et de sensibilité de la part des employeurs et collègues qui marque trop souvent le retour au travail de ceux qui ont traversé l’épreuve du cancer. L’accueil classique ? «On a hâte que tu reviennes, on a hâte que tu reviennes, on a hâte que tu reviennes ! Et on a une grosse pile de dossiers qui t’attend!, illustre la psychologue. Dans leur tête, ils croient que la personne va pouvoir recommencer de la même manière que lorsqu’elle est partie.» Or, une certaine fragilité, physique, mentale et émotive, est toujours présente. L’énergie et les capacités cognitives sont plus limitées; la sensibilité, à fleur de peau.

«Les traitements atteignent la personne en entier et aussi le cerveau, explique Dominique Synnott. La chimiothérapie va accentuer les difficultés de concentration, ce qui peut être très incapacitant. Le travail va demander plus d’efforts, et entraînera donc plus de fatigue.»
Mais ces effets ne sont pas permanents. Avec le temps, du repos et un minimum de soutien, la personne retrouve ses capacités et peut se montrer prête à relever de nouveaux défis. Mais l’empathie n’est pas toujours au rendez-vous. «La plus grande difficulté que j’ai vécue, c’est de réaliser par la bande que certaines personnes ne me faisaient plus confiance», confie Louise Vincent. Alors qu’elle est de retour au travail depuis un certain temps, elle reçoit un appel d’un chef de projet qui l’invite à participer à un important projet, tout en lui faisant part des propos qu’un tiers parti a tenus à son endroit : «Cette personne-là m’a dit que tu étais finie». «Un fichu sentiment de rejet!, s’exclame Louise Vincent. Ça n’a aucun sens. Quand on prend les travailleurs comme des machines, et que la machine est finie, c’est atroce.» Le chef de projet a fait fi de la médisance de l’autre et a tout de même offert la responsabilité à Louise. «Il m’a demandé : ‘Toi, qu’est ce que tu en penses ? Te sens-tu capable? J’ai dit : ‘Oui, mets mon nom. Je suis encore capable.’»

Marc Pontbriand a vécu son retour au travail comme une trahison. Ses patrons l’avaient changé de poste; ses responsabilités avaient été partagées entre différents employés. En deux mots, on lui a fait sentir qu’il avait perdu sa place. «Je n’ai pas dormi pendant trois semaines, raconte-t-il. Puis je me suis reconnecté avec la méditation. C’était un autre cancer, ça, mon retour au travail. Il fallait je fasse face à un deuxième cancer et que je me mette dans un état de méditation. À partir de ce moment-là, ça s’est calmé un peu. Je me suis dit : ‘Je vais prendre le meilleur, je vais prendre ce qu’il y a de mieux. Les projets qu’on me donne sont intéressants, les gens avec qui je vais travailler sont intéressants. Ce sont des gens motivés, qui m’apprécient, alors on embarque comme ça, et puis on verra.»

Inévitablement, l’expérience du cancer apporte son lot de questionnements. Louise Vincent a poussé la réflexion jusqu’à effectuer un changement de carrière radical et devenir «coach» auprès des personnes atteintes de cancer, après avoir suivi une formation de trois ans. «J’ai monté tout un programme pour aider les gens, dit-elle. Il me semblait que c’était important. Quand ça m’est arrivé, il y a dix ans, il n’y a rien qui existait.»

«En 2010, un Québécois sur trois aura eu un cancer dans sa vie, souligne Dominique Synnott. Alors vous serez l’exception de ne connaître personne avec un cancer. Le milieu de travail est obligé de s’adapter au cancer, de s’adapter au patient et au retour au travail. Je n’ai pas connu de patient qui ne voulait plus jamais travailler de sa vie ! Tout le monde veut retourner à une certaine forme de travail. Et il va falloir qu’on s’adapte. Mais les Québécois s’adaptent à pas mal de choses.»

Aujourd’hui, 62 % des personnes atteintes de cancer survivent à la maladie comparativement à 25 % en 1940.

Source : Société canadienne du cancer, division Québec

Que dit la loi ?

De manière générale, selon les dispositions de la convention collective, les travailleurs syndiqués peuvent bénéficier d’un congé de maladie payé et réintègrent par la suite leur poste de travail.
Les travailleurs non syndiqués sont protégés en vertu de la Loi sur les normes du travail qui prévoit une période de congé sans solde en cas de maladie, pour un maximum de 26 semaines par année, pour les employés ayant cumulé plus de trois mois de service continu.
Quant aux travailleurs autonomes, ils doivent compter sur leurs assurances personnelles.

Ressources

Société canadienne du cancer, Division du Québec
(514) 255-5151
1 888 939-3333

La branche québécoise de la Société canadienne du cancer offre un programme de conférences sur la problématique du cancer et du travail destiné aux entreprises et aux organismes de soutien. Un service téléphonique professionnel est aussi disponible pour toute personne désirant des informations.